Gilets jaunes et choix de civilisation

Le mouvement des gilets jaunes, révolte spontanée d’une partie du peuple contre ses élites, met en évidence l’impossibilité actuelle de concilier mystique et politique, selon le vocabulaire de Charles Péguy.

Par Patrick Aulnas.

Le mouvement des gilets jaunes constitue sans doute un signal fort. Il met en évidence des contradictions fondamentales de nos sociétés, qui ne peuvent être surmontées. Il faudra donc en passer par un renouveau civilisationnel, dont personne aujourd’hui ne peut prévoir les tenants et aboutissants, tant notre désarroi est immense.

Nicolas Hulot : plus de taxes et plus de dépenses !

En intervenant dans une émission politique télévisée le 22 novembre 2018, Nicolas Hulot, ministre démissionnaire, a mis en évidence de façon particulièrement nette ces contradictions. Fervent partisan d’une fiscalité écologiste visant à réduire drastiquement la consommation d’énergies fossiles, Hulot a déclaré qu’il manquait « un accompagnement social ». Cette affirmation purement politique a certainement été entendue par beaucoup comme une issue possible. Chacun a compris qu’il fallait d’une part poursuivre la surtaxation des énergies fossiles et d’autre part subventionner d’une manière ou d’une autre tous les citoyens ne pouvant supporter financièrement ce renchérissement.

Tout est donc clair : forte augmentation des taxes et forte augmentation des dépenses publiques. La trajectoire de hausse, déjà fixée pour de nombreuses années pour la taxe carbone, n’est qu’un avant-goût de ce qui attend les contribuables si cette politique est poursuivie. L’accompagnement social aura un coût croissant dans un contexte de croissance économique faible. Dans ces conditions, le poids de la fameuse transition écologique sera si lourd en termes de finances publiques qu’elle a toute les chances de susciter d’autres mouvements de grande ampleur.

Qui payera l’essentiel de cet accompagnement social ? La classe moyenne, qui est déjà accablée de prélèvements obligatoires. Elle ne l’acceptera pas et la sanction politique sera inéluctable. Dans la rue sans doute, mais surtout dans les urnes. Il se trouvera nécessairement un politicien pour saisir l’opportunité en reléguant la transition écologique à une date indéterminée. Trump l’a déjà fait aux États-Unis et d’autres pays développés suivront.

Pas de consensus sur le renforcement de l’interventionnisme

Le programme écologiste conduit, ce n’est une découverte pour personne, à un renforcement phénoménal de l’interventionnisme public. Mais le coût induit est prohibitif. Il ne peut être accepté politiquement par ceux qui supportent déjà le poids écrasant de l’État-providence, c’est-à-dire la classe moyenne occidentale. Celle-ci étant la base sociologique de la démocratie libérale, c’est la démocratie elle-même que l’idéologie écologiste, reprise désormais par les gouvernements, détruit.

Cette remise en cause de nos démocraties rencontre certainement l’adhésion des écologistes militants qui appréhendent l’avenir comme une construction politique entièrement nouvelle sortant de leurs petites cervelles. Mais cette construction politique n’est souhaitée ni par les gouvernements ni par la majorité de la population. La prise de conscience des rapports difficiles entre économie et écologie n’aboutit donc à aucun consensus politique.

Mystique et politique

Le mouvement des gilets jaunes, révolte spontanée d’une partie du peuple contre ses élites, met ainsi en évidence l’impossibilité actuelle de concilier mystique et politique, selon le vocabulaire de Charles Péguy. Selon Péguy, il existe dans une société constituée une représentation abstraite et consensuelle qui préexiste nécessairement au politique. La mystique est un ensemble de valeurs communes, de coutumes, de modes de vie qui se sont forgés au fil de l’histoire et qui suscitent l’adhésion de tous. Le politique n’est que la traduction concrète par des institutions et des compromis de gouvernement de cette mystique.

Le mouvement des gilets jaunes s’est déclenché pour une raison profonde : la rupture de la mystique républicaine. Si les rêves écologistes ont séduit un large public, l’idéologie écologiste ne rencontre l’adhésion que d’un tout petit nombre. Lorsqu’il faut traduire politiquement l’ambition écologiste, qui a quelque part une dimension totalitaire, la mystique populaire se manifeste car un choix de civilisation est en jeu.