Gilets jaunes : la stratégie du pourrissement

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En jouant la posture du maintien de l’ordre dans le conflit des gilets jaunes, le gouvernement avoue son incapacité à réformer et prend le risque d’oublier que c’est le respect des libertés qui est la seule et unique raison qui rend un État légitime.

Par Olivier Maurice.

Le gouvernement a donc décidé de jouer la carte de la fermeté devant le mouvement des gilets jaunes. Le porte-parole du gouvernement, Benjamin Griveaux, a d’ailleurs explicité le commentaire du Premier ministre sur le risque d’anarchie et communiqué récemment ce qui semble bien être un résumé de la stratégie gouvernementale :

Il faut être intraitable sur l’ordre public : la liberté ne peut exister que si il y a l’ordre public.

Cette phrase résonne un peu comme un sujet de bac de philo, le genre d’affirmation qui donne un 4/20 à quiconque oserait essayer de la remettre en question. L’affaire est emballée : la liberté ne doit point nuire à autrui et doit donc respecter la loi. Cf. l’article 4 de la déclaration des droits de l’homme et du citoyen. Exit la contestation, forcément réactionnaire et liberticide.

Taxer les carburants est juste, parce que c’est pour sauver la planète. Réprimer (ce qui ne devrait pas tarder) les gilets jaunes est juste, parce que c’est pour sauver la liberté.

Bloquer les routes, les raffineries, les préfectures, les centres des impôts, c’est tout simplement du beaufo-fascisme, du terrorisme poujadiste, de l’anarchisme populiste. C’est inadmissible !

Le coup de la liberté en danger

On nous rejoue exactement le même refrain de la démocratie libérale occidentale en danger et de l’État rempart que l’on nous joue depuis des années. Si on vous réduit vos libertés, c’est pour mieux protéger la liberté. C’est pour défendre notre mode de vie.

On a juste changé de cible, après la vie privée (si on donne davantage de pouvoir à la police pour fouiller dans votre vie privée, c’est pour la protéger), les religieux (si on vous interdit de porter le voile, la kippa ou la croix, c’est pour protéger la liberté de s’habiller comme on veut), après les contribuables (si on vous prend sans vous demander votre avis une bonne partie de votre propriété, c’est pour la protéger), après l’essai manqué sur les fake-news (si on interdit de dire n’importe quoi, c’est pour protéger la liberté de dire n’importe quoi)… voici maintenant venir les citoyens en colère : si on ne peut tolérer que les citoyens prennent des libertés, c’est pour protéger la liberté des citoyens.

La liberté du camp du bien, mise en danger par la liberté des autres. Les noms d’oiseaux ne manquant d’ailleurs pas pour qualifier les « autres ». La bonne liberté contre la mauvaise liberté. Diviser pour mieux régner.

L’État garant des libertés

On nous rejoue exactement la même imposture de l’État soi-disant libéral. L’État faiseur de ces fameuses libertés sociétales, responsables et solidaires, justes et immensément morales, mais surtout disciplinées, civilisées, respectueuses et ordonnées par moult lois, règlements, financements publics et formulaires qui vont bien.

Sauf qu’un État libéral, ça n’existe pas. Il n’existe pas plus d’État libéral que de boucherie vegan. Il existe des pays libéraux, des sociétés libérales, des politiques libérales, on peut même concevoir une nation libérale, mais pas un État libéral. Il n’en a jamais existé et il n’en existera jamais. La fonction même de l’État, le domaine régalien, consiste à poser des interdits, à arrêter les gens, à les juger et à les mettre en prison. Ou bien encore à marchander, à espionner et à faire la guerre avec ses voisins. Pas grand-chose de libéral là-dedans.

L’État n’est pas le garant des libertés. C’est précisément l’inverse : c’est la garantie des libertés qui est la seule et unique raison qui rend un État légitime. C’est à l’État de respecter les libertés, pas à lui de les décréter, ni même de les protéger.

Un gouvernement qui serait fondé sur le principe de la bienveillance envers le peuple, tel que celui du père envers ses enfants, c’est-à-dire un gouvernement paternel, où par conséquent les sujets, tels des enfants mineurs incapables de décider de ce qui leur est vraiment utile ou nuisible, sont obligés de se comporter de manière uniquement passive, afin d’attendre uniquement du jugement du chef de l’État la façon dont ils doivent être heureux, et uniquement de sa bonté qu’il le veuille également – un tel gouvernement, dis-je, est le plus grand despotisme que l’on puisse concevoir.
— Kant, Théorie et pratique.

La liberté n’a besoin ni d’État, ni d’ordre public

La liberté ne peut exister que s’il y a l’ordre public.

Quelle liberté ? Celle de rouler sans casque au guidon d’un chopper sur la Route 66 entre Flagstaff et Bellemon en écoutant du Steppenwolf ou celle de conduire une voiture forcément électrique bourrée de normes de sécurité, de normes de respect de l’environnement et de normes de qualité ? Avec une assurance en règle, un contrôle technique en règle, un permis de conduire avec des points, sa ceinture bouclée, les mains à 10 h 10 ?

Sans téléphoner, sans dépasser les limitations de vitesses, sans avoir bu d’alcool ni pris de médicament, en n’étant ni trop vieux, ni trop jeune, en s’arrêtant toutes les deux heures, en connaissant par cœur les 239 pages du Code la route, sans écouter la musique trop fort, sans manger en conduisant (même 5 fruits et légumes), sans fumer, sans parler à son voisin, sans se gratter le nez (et ainsi dangereusement ne plus tenir le guidon que d’une seule main) ?

Non, l’être humain arrive très bien à être libre tout seul. Il n’a pas besoin de la mansuétude de l’État pour cela.

La fuite en avant

Cette posture cache en fait la faiblesse du gouvernement devant une situation budgétaire pour laquelle il n’a d’autre solution que la fuite en avant. S’il était capable de mener à bien les réformes profondes qui elles seules auraient pu éviter le matraquage fiscal et la dégradation de plus en plus patente des services publics, il l’aurait déjà fait.

Il n’a aucune autre solution que de bomber le torse et de passer en force.

Tout au plus reviendra-t-il peut être sur le calendrier des augmentations fiscales prévues en janvier ou installera-t-il une V2 de la TICPE flottante (et cherchera-t-il d’autres moutons moins teigneux à tondre). Il n’a de toute façon aucune autre issue : il est complètement pris en otage par une administration monstrueuse (en nombre et en étendue) qui le contrôle bien plus que lui ne la contrôle.

Il n’a aucune autre solution que de continuer à augmenter les impôts, à creuser les déficits et à gérer au moins pire la colère que cela provoque.

Quelle que soit l’issue des manifestations à venir, les problèmes resteront : tout le monde a bien compris que comme lors des présidences précédentes, il ne se passerait rien qui vienne réformer de façon significative l’État français pendant ce quinquennat. Tout le monde a bien compris que malheureusement, il faudra sans doute attendre, comme pour la Grèce, d’être au pied du mur pour envisager de faire quelque chose.

Tout le monde l’a bien compris, Emmanuel Macron, Édouard Philippe et Christophe Castaner en premier.

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