« Les désillusions de la liberté » de Pierre Bantata

Où allons-nous ? L’idéal d’un homme libre a-t-elle tenu toutes ses promesses ? Quelle sagesse convient-il à présent de définir ?

Par Johan Rivalland.

Pierre Bentata, qui nous avait déjà gratifiés d’un très bel ouvrage sur le malaise de la jeunesse actuelle, nous revient avec cette fois une étude sur la société dans son ensemble, posant un diagnostic sur deux siècles de prospérité construits autour de l’idéal d’un homme libre, fondé sur la Raison. Il cherche ici à comprendre pourquoi on assiste à un retour de la transcendance, à travers la résurgence de la pensée transhumaniste, au détriment de l’individualité.

La plus riche des époques

Alors que le monde va mieux que jamais, les progrès matériels semblent s’être accompagnés de défis moraux, identitaires, sociétaux et culturels qui laissent un goût d’inachevé, à l’instar ce que Jean Fourastié pouvait déjà craindre en son temps.

C’est ainsi que, selon l’auteur, se rejoue la dispute entre les Lumières et les anti-Lumières, ou aujourd’hui leurs nouveaux hérauts. Deux visions opposées qu’il a l’espoir de réconcilier à travers ses observations et analyses, en commençant par balayer les préjugés.

C’est donc à travers un passionnant panorama historique qu’il commence par nous convier à nous remémorer comment deux siècles de progrès continus ont permis d’aboutir à la plus riche des époques que nous ayons, de très loin, connue jusque-là. Avec des progrès fantastiques dans tous les domaines matériels (à commencer par le recul époustouflant de la pauvreté, les progrès inouïs de la médecine et l’augmentation prodigieuse de l’espérance de vie).

Le rôle des Lumières

La diffusion des valeurs bourgeoises, l’importance du commerce international, qui joue un rôle essentiel dans le développement et ce malgré les tentations protectionnistes récurrentes, l’effondrement de nombreuses dictatures dans les années 1970, puis du communisme, et le virage libéral des années 1980, sont autant d’étapes majeures dont il nous remémore l’essence et qui ont joué un rôle fondamental dans le développement.

Mais c’est le principe d’autonomie défini par les Lumières, nous dit Pierre Bentata, et se substituant à celui de l’ordre pré-établi qui prédominait largement antérieurement, qui a rendu possible l’accès à la liberté et à toutes ces évolutions.

 

Transformer, créer, produire, utiliser toutes les ressources qu’offre la nature comme des moyens et non des fins, voilà la base de la réflexion économique libérale et elle prend sa source dans les Lumières. Sans ce mouvement, il ne pouvait y avoir de marché libre, de liberté économique, de progrès matériel, de capitalisme, de système d’échanges généralisés : de globalisation (…)

La logique économique et sa théorisation découlent directement de la liberté individuelle, du progrès et de la démarche scientifique qui prennent leur source dans la pensée des Lumières ; qu’il s’agisse de la division du travail d’Adam Smith, des vertus du commerce chez Ricardo, de l’entrepreneur de Jean-Baptiste Say, du laissez-faire de Turgot, qui ensemble aboutissent aux harmonies économiques de Frédéric Bastiat, toutes les composantes de l’économie classique sont filles des Lumières. Autrement dit, le marché n’est pas institué parce qu’il est un moyen efficace de subvenir aux besoins de tous, mais émerge spontanément parce qu’il représente la seule organisation marchande conforme à l’idéal de Lumières. Avant d’être efficace, le marché est donc moral puisqu’il représente la traduction dans la sphère du commerce de valeurs universelles.

 

Ce disant, Pierre Bentata anticipe les critiques que ne manqueront pas d’établir ceux qui liront ces lignes, y répondant par divers éléments factuels qui montrent que ces principes de liberté ont bel et bien engendré des progrès indéniables dont même les effets pervers mis aujourd’hui en cause (pollution, par exemple) sont en net recul.

La rapidité des transformations

Là où le bât blesse, si l’on peut dire, est la rapidité avec laquelle toutes ces évolutions économiques, sociales, scientifiques, ou encore culturelles se sont produites.

La globalisation a entraîné des mutations majeures en rupture assez radicale avec tout ce qu’on avait connu jusque-là : métropolisation des économies, affaiblissement du pouvoir d’action des Etats, interdépendance des économies au niveau planétaire, homogénéisation des modes de vie, dilution des cultures, pertes d’identité, recul des singularités.

 

De la volonté de reconnaître chacun dans son unicité naît une société dans laquelle chacun n’est plus qu’un atome, semblable à tous les autres atomes. Poussé à l’extrême, l’universalisme des Lumières façonne un monde dans lequel au nom du respect de la singularité de chacun, toute différence disparaît.

(…) D’hommes universels, les êtres mutent pour devenir les rouages d’une organisation mondiale décentralisée, sans histoire ni culture – ou composée d’autant d’histoires et de cultures que d’individus – dont plus personne ne comprend ni l’origine ni la destination.

 

Autant de phénomènes relativement inéluctables dont Pierre Bentata étudie les mécanismes. Sans pour autant perdre toute lucidité et en mettant en exergue les contradictions de ceux qui attaquent la globalisation ou critiquent le capitalisme au nom des Lumières. « On ne peut vouloir les droits de l’homme sans la globalisation, nous dit-il. Pas plus qu’on ne peut vouloir la prospérité sans la compétition d’hommes libres poursuivant leurs intérêts propres ». Par conséquent, les Lumières sont inséparables de tous les maux qui en découlent.

 

La liberté absolue des uns entre tôt ou tard en conflit avec celle des autres. De là les crises culturelles ou identitaires, les flux migratoires, les fractures nationales (…) Les grands principes des Lumières finissent toujours par se confronter. C’est la faiblesse des grands systèmes abstraits. La pensée des Lumières est merveilleuse tant qu’elle reste en apesanteur. Mais elle n’est pas totalement humaine (…) Et toute l’ironie réside dans le fait qu’une pensée si désincarnée soit responsable d’un tel miracle matériel, tout en demeurant incapable de satisfaire les cœurs. Le prix de la liberté.

Le retour des anti-Lumières

C’est dans ce contexte que, de plus en plus nombreux, s’élèvent les anti-Lumières, de droite comme de gauche, les romantiques et les opposants au monde actuel, sous la forme de nationalistes, fondamentalistes ou opposants aux sociétés ouvertes, au cosmopolitisme, à la globalisation et au progrès, ainsi qu’à l’individualisme. Pour autant, on aurait tort de les qualifier un peu rapidement de « réactionnaires » ou « d’obscurantistes », nous dit Pierre Bentata, manière de les disqualifier, et au risque de prendre parti pour les partisans de la défense absolue des Lumières, qui pourraient tout autant être considérés comme réactionnaires.

Ces anti-modernes, qui ont le vent en poupe dans les médias, sont très divers et, loin d’être des êtres primaires, ont aussi leurs intellectuels de renom, leurs raisonnements imparables et des arguments à faire valoir. Rejetant l’universalisme de l’homme, ils montrent en quoi des raisonnements trop naïfs peuvent mener à de dangereuses formes de relativisme.

Le concept de Raison et de la liberté, qui y est liée, fonderait donc l’hybris (la démesure) dont seraient responsables les Lumières, qui auraient ainsi amené une morale et une société certes parfaites en tant qu’abstraction, mais inhumaines en réalité.

La démystification du monde et l’éloignement du confort des croyances nous abandonnent ainsi aux questions du sens de nos vies, auxquelles ni la science ni la Raison ne peuvent répondre, et nous enlève à l’enracinement qui est consubstantiel à l’homme.

Sans rendre responsables les anti-Lumières, dont la pensée est généralement bien plus subtile, ces conceptions débouchent parfois sur les fondamentalismes et nationalismes, dont l’auteur tente ici d’expliquer les ressorts et qui peuvent, dans certains cas, être nourris par le ressentiment.

« Comme l’explique Isaiah Berlin, « le résultat de l’hégémonie culturelle d’autres pays est habituellement le même. D’abord, vous vous sentez inférieur, vous commencez à imiter la nation dominante, puis vous vous révoltez contre cette imitation et vous vous demandez pourquoi il vous faudrait imiter ou singer les autres ; vous désirez avoir votre propre culture ». »

Or, remarque Pierre Bentata, « on ne peut connaître la prospérité économique sans adopter la démarche scientifique, la liberté individuelle et la démocratie ». C’est pourquoi la globalisation, bien qu’inévitable, est vécue par ses détracteurs comme une nouvelle forme d’impérialisme. C’est dans ce contexte que la religion, l’Islam en particulier, par le recours aux textes anciens, constitue pour les anti-Lumières un espoir de retour à des valeurs plus saines et à la transcendance. D’autant que les sociétés occidentales elles-mêmes vivent une crise identitaire et semblent vides de sens, donnant en outre le sentiment de vouloir imposer cette vacuité au reste du monde. La force d’attraction de cette religion dépendant évidemment de sa capacité à recréer un mythe qui offre à chacun une place et un sentiment d’appartenance.

Même chose pour la mystique nationale dans le cas du nationalisme, en réponse à la crise identitaire, et mieux en phase avec les fondements de notre culture. Elle tente de se poser en garant de la protection contre la dilution culturelle, mais elle finit par se heurter à l’idéal de la liberté individuelle et finit par le nier. L’idéal collectif atténue ainsi le désir de liberté, au profit du besoin d’appartenance à une communauté, par une forme de soumission volontaire.

« Les partisans du cosmopolitisme, de la globalisation et de la liberté individuelle en tant que principe absolu ont sous-estimé la force du besoin de croire. Or ce besoin est tel qu’il peut en venir à nier l’autonomie et la liberté individuelle si elles entrent en contradiction avec lui. »

Or, nous vivons désormais dans un monde où les transports et communications sont planétaires et ne permettent plus l’existence d’îlots de cultures isolés. Dès lors, face à la montée en puissance des nationalismes et fondamentalismes, dont l’auteur analyse les ressorts de manière approfondie, les risques de haines, de guerres, voire de génocides redeviennent élevés.

Petite sagesse tragique

Après avoir également présenté, à l’opposé radical des nationalismes et fondamentalismes, les excès des transhumanistes et de leur mystique elle aussi par certains côtés un peu trop exclusive, Pierre Bentata tente de répondre aux contradictions inhérentes à la nature humaine à travers la dernière partie de son ouvrage, de nature très philosophique.

Il s’agit ici de tenter de réconcilier Lumières et anti-Lumières en essayant de trouver une voie vers l’harmonie qui ne renierait pas les sagesses passées. Mais en tenant compte du fait que nos connaissances actuelles et les progrès scientifiques ne permettent plus de raisonner tout à fait comme les Grecs anciens, pas plus que comme les philosophes des Lumières, pour les mêmes raisons.

C’est pourquoi, notre auteur puise ses réponses dans la mythologie grecque, en tentant d’en extrapoler certaines réflexions sous-jacentes au monde d’aujourd’hui. Notamment l’idée selon laquelle dans certaines sociétés il est possible de reconnaître à la fois l’universalisme ce certaines valeurs et le pluralisme de leur application.

Des considérations que je ne saurais retranscrire en peu de mots et dont je vous invite à découvrir la teneur à la lecture du livre.

 

Pierre Bentata, Les désillusions de la liberté, Les Éditions de l’Observatoire, novembre 2017, 224 pages.