De l’individualisme : enquête sur le retour de l’individu

Pour ne plus confondre individualisme et « égoïsme ».

Retour sur un ancien ouvrage d’Alain Laurent, à propos d’une notion caricaturée et pourtant si fondamentale, traitée de manière magistrale et salutaire. Pour ne plus confondre individualisme et « égoïsme ».

Par Johan Rivalland

Sur la notion d’individualisme, il existe un malentendu profond, largement renforcé, pour tout dire, par les manipulations d’ordre idéologique.  En réalité, à mon sens le terme est mal approprié et prête à confusion. On devrait plutôt parler d' »individualité ». En effet, là où l’individualisme correspond à un simple état de nature, à la personnalité, à la liberté de conscience ou de pensée, le terme est souvent confondu ou assimilé à « égoïsme » [1].

Mais la critique dure de l’individualisme va bien plus loin, et c’est ce que commence par nous révéler Alain Laurent. L’anti-individualisme d’après 1968 et surtout 1981 au profit d’une promotion de l’esprit collectif (et du collectivisme), jusque dans l’Éducation nationale, établit un véritable procès de l’individu. Certains vont jusqu’à affirmer que l’on ne doit plus dire « je », mais « nous ». Ce qui rappelle un roman très inquiétant mais pas si irréaliste de la même Ayn Rand, intitulé Anthem : (Hymne). Une société qui pourrait ressembler à celle du Prisonnier, la célèbre série télévisée anglaise des années 1960.

Une défense de l’individualisme

En 1985, donc, à travers cet essai, Alain Laurent se pose en défenseur courageux de l’individualisme, remettant en cause les attaques grâce à une remise en perspective historique rigoureuse, s’appuyant sur l’analyse conceptuelle et sur de grands auteurs d’obédiences diverses. Finalement, selon Alain Laurent, l’individualisme est la recherche de l’accomplissement personnel, en refusant d’être sacrifié au nom de causes dites supérieures. « Et aussi bien cet appétit d’être soi que cette volonté de ne pas se laisser déposséder de son être et de ses désirs propres passent par la revendication d’une pleine liberté de décision quant au sens à donner à la vie qu’on entend mener ».

Mais, contrairement à l’égoïsme, il n’y a ici « ni culte de soi, ni fermeture sur soi ». Au contraire, « l’individualisme ainsi restitué à lui-même peut de plus commander de ne pas demeurer indifférent au sort de ses semblables en individualité ». Ainsi, « derrière l’amalgame individualisme / égoïsme il faut plutôt déceler le projet délibéré des anti-individualistes qui trouvent là le moyen le plus facile et le plus efficace de disqualifier cet individu en liberté non surveillée qu’ils haïssent tant ».

Il ne faut pas non plus confondre individualisme et narcissisme, qui en est l’antithèse. Certes, le premier se réfère à l’amour de soi, mais il s’agit là « d’une vertu essentielle de l’être humain, ainsi que l’ont bien vu et si bien dit les plus grands philosophes : de Montaigne à Nietzsche en passant par Spinoza et Rousseau ». Celle-ci « ne saurait être assimilée au fait de n’aimer que soi (exclusion qui en est la perversion). Elle conditionne au contraire toute démarche ouverte, désintéressée et généreuse vers les autres ».

Ou encore, reprenant le raisonnement de Max Stirner dans L’unique et sa propriété, Alain Laurent constate que « assuré de soi et dénué d’arrière-pensées intéressées, l’individualiste est cet être qui sait trouver le plaisir de son propre accomplissement en compagnie de ceux qu’il aime et apprécie. Bien plus, loin de demeurer replié sur un doux cocon affectif, il se paie le luxe de redonner son vrai sens à l’idéal d’association : coopérer librement avec des partenaires choisis afin de satisfaire ses intérêts propres ».

Les sources de l’anti-individualisme

Puis Alain Laurent étudie les racines de l’anti-individualisme, d’essence totalitaire, aussi bien d’extrême-droite (Mussolini, Hitler, Pétain) pour lequel le droit de la collectivité doit être opposé à la libre détermination de l’individu, jugée nuisible, que d’extrême-gauche (Lénine, Staline, Mao, etc.) qui veut éliminer les tendances individualistes, l’individu devant placer les intérêts de la Révolution au-dessus de sa propre vie et y subordonner ses intérêts personnels.

Citant Karl Popper, il remarque que « (notre civilisation) ne s’est pas encore remise du choc de sa naissance, du passage de la société tribale ou close (…) à la société ouverte, qui libère les capacités critiques de l’homme et (…) c’est bien le choc de cette transition qui favorise les mouvements réactionnaires orientés vers un retour au tribalisme (…). Ce qu’on appelle de nos jours totalitarisme se rattache à une tradition aussi ancienne et aussi jeune que notre civilisation » [2].

Face à cette « société ouverte » décrite par Karl Popper, deux types de réaction existent :

1) « D’abord celle de la plupart des idéologues, intellectuels, technocrates, militants et leaders politiques qui se jugent investis d’une mission morale à l’égard de la société et entendant faire le bonheur des « gens »… malgré eux s’il le faut (…). Pour elle, l’individualiste est ce subversif dangereux qui montre qu’on peut se passer de ses services et pourrait ruiner sa stratégie de conservation du pouvoir consistant à proposer de l’État, de l’idéal collectif et du « social » aux individus désemparés. D’où ce discours dénonciateur tendant à discréditer l’individualisme par le recours à ces amalgames grossiers le réduisant à l’égoïsme, au repli sur soi ou à la loi de la jungle – alors qu’on sait souvent fort bien par ailleurs à quoi s’en tenir sur sa vraie nature : une aspiration radicale à la liberté, qu’il s’agit précisément d’étouffer ».

2) Par ailleurs, « pour une certaine proportion de la population, vivre dans une société ouverte, c’est-à-dire en crise permanente, toujours plus complexe et évolutive, représente la pire épreuve qui soit ». Ainsi, c’est La Peur de la liberté, titre d’un ouvrage d’Erich Fromm, qui explique le « ressort profond de la haine de l’individualisme ». Ainsi, selon cet auteur « (l’impotent masochiste) cherche frénétiquement abri et protection auprès des autres, en leur offrant ce fardeau dont il ne veut pas prendre la responsabilité : soi-même ». C’est finalement cette haine de soi qui favorise cette attitude de rejet. Selon François Laplantive, « l’individu aliéné juge vraiment presque impossible le fait de rester seul, car la solitude provoque en lui l’effroi du néant » (on est bien loin ici de ce se sentiment délicieux que décrit si superbement Jacqueline Kelen dans son esprit de solitude). Ainsi, deux anciens militants maoïstes témoignent : « C’était pour n’avoir ni à répondre, ni à nous questionner que nous étions en groupe. Nous n’aimions pas la liberté. La liberté, ce n’est pas agréable. Lorsqu’on se sent ou se sait faible, on désire être protégé, mais on ne veut pas que cela se sache. Il faut être fort pour aimer la liberté, ou accepter d’être fragile. Là où il y a liberté, il y a aussi résistance (…). Mais quelle compensation d’être délestés de toute responsabilité individuelle, du souci d’affronter nos limites et notre fin ».

Les origines de l’individualisme

Dans les chapitres suivants, Alain Laurent précise la notion d’individualisme, ses origines historiques, son sens véritable.
En ce sens, « l’irruption concrète de l’individualisme procède non pas d’une tendance au repli sur soi, mais d’une soif de liberté et de choix, d’un désir de vie toujours plus ouverte qui en sont tout le contraire et passent par le refus du véritable et suprême repli humain : végéter dans le confinement et la clôture du groupe ».

L’auteur note également que l’individualisme n’a pas été « inventé », contrairement à son opposé direct, le socialisme. Entendons par là qu’il n’a originellement rien d’une construction intellectuelle a priori, artificiellement échafaudée loin du jeu complexe du réel », mais il correspond à quelque chose de purement spontané. Et c’est lui qui a permis le foisonnement continu et varié de formes culturelles permettant à la liberté intellectuelle mais aussi « civile » des individus de s’affirmer et prendre corps dans la société ».

« Excédant ainsi infiniment le culte solopiste ou sauvage du « moi-je », l’individualisme conséquent et généralisé prend la dimension de l’humanisme attentif, au nom de l’Individu sacralisé, à la multiplicité des individus concrets, chacun devant être reconnu dans sa singularité [3] et son droit à être soi ». C’est d’ailleurs ce qui va déboucher progressivement sur la proclamation des droits de l’homme, puis sur l’avènement de la démocratie.

La résurgence de l’individualisme

Les années 1983-1984 vont marquer le retour de l’individualisme, souvent du fait d’intellectuels libertaires ou de gauche (Max Gallo, B.H Lévy, J.E Hallier, P. Sollers, etc.). Ce phénomène se renforce au fur et à mesure du désenchantement face au marxisme, conforté par le retour en Occident des dissidents opposants de l’Est marxiste, qui dénoncent l’anti-individualisme du système socialiste et sa perversité intrinsèque.

Mais c’est aussi un mouvement de fond de la société, qui aspire à l’épanouissement personnel, et ne croit plus en le mythe des « masses », jusqu’aux féministes, dont les nouveaux préceptes sont, à en juger par le roman Moi D’Abord de Katherine Pancoll, de « ne plus accepter d’être asservie à une fonction sociale / biologique, vouloir disposer librement de son corps, désirer vivre aussi pour soi, revendiquer son identité d’être singulier et affirmer son droit à l’indépendance par rapport à l’homme et éventuellement grâce au travail ».

La tendance de fond est également internationale, face au développement de la crise, mais aussi des technologies de l’information (déjà).

Cependant, la riposte ne va pas tarder de toutes parts, à gauche comme à droite, et même de la part de l’Épiscopat. La pauvreté, la précarité, le culte du moi… tout va être mis sur le compte de l’individualisme, ainsi que du libéralisme, qui commence lui aussi à être en vogue.

Pour conclure, loin des anarchistes libertaires, Narcisse hédonistes ou « de ces conduites égocentriques où le « moi-je » s’enfle au point de s’arroger le droit arbitraire de nier les intérêts individuels ou la dignité des autres individus (cela va du chauffard à l’adepte hystérique de l’auto-défense en passant par la personnalité autoritaire ou l’autodidacte « parano »…) », Alain Laurent rappelle toute l’exigence liée à l’individualisme, qui ne peut exister sans un Etat de droit, fort et qui se doit d’être respecté, et sans un sens aiguisé de la responsabilité.

Et il rappelle surtout que la civilisation individualiste est nettement minoritaire dans le monde, tout en étant enviée de beaucoup, alors même qu’ici bien peu la défendent . Or, « rien n’est jamais acquis, et rien ne prouve que l’émergence de l’individu indépendant soit irréversible. L’individualisme n’a pu historiquement se développer qu’au prix d’une lutte permanente, et bien compris, il est en lui-même une lutte ».

En ce sens, « la volonté d’indépendance lucidement assumée ne va pas sans conscience d’appartenance à une vaste communauté de valeurs ». Ce qui suppose un certain nombre de devoirs. Celui de respect de la loi, mais aussi d’autodiscipline et de participation à la vie publique de la cité. Conditions nécessaires si l’on ne veut pas atteindre la décadence. En d’autres termes, l’individualisme, la liberté, supposent de la réflexion et de solides exigences.

— Alain Laurent, De l’individualisme. Enquête sur le retour de l’individu, PUF, collection libre-échange, mars 1985, 192 pages.


Notes :

  1. Dans son sens péjoratif et non, là encore, celui plus complexe et particulier que lui donne Ayn Rand dans son essai sur La Vertu d’égoïsme.
  2. Voir aussi sur ce sujet De Lénine à Ben Laden : La grande révolte antimoderniste du XXe siècle de Pierre Clermont et le brillant L’avenir de la liberté : La démocratie illibérale aux États-Unis et dans le Monde de Fareed Zakaria.
  3. Voir Éloge de la singularité : Essai sur la modernité tardive de Chantal Delsol.