Éclatez-vous, y’a qu’ça qui compte ! (3/3)

La Grande déculturation de Renaud Camus (Crédits Fayard, tous droits réservés)

Du pain, des jeux… c’est bien connu, depuis au moins la Rome antique. Au diable l’excès de sérieux et vive la civilisation des loisirs, l’amusement, la fête.

Du pain, des jeux… c’est bien connu, depuis au moins la Rome antique. Au diable l’excès de sérieux et vive la civilisation des loisirs, l’amusement, la fête. Et s’il ne s’agissait, dans certains cas, que d’une forme de duperie parfaitement dangereuse ?

 Par Johan Rivalland

A l’heure où le Mondial de football suscite l’engouement, l’enthousiasme, l’émotion ou toute une autre palette de sentiments parfaitement respectables auxquels je ne manque pas d’ailleurs de m’associer pour certains d’entre-eux, avec parfois aussi son lot d’excès en tous genres, de démesure, voire de violences, quand ce n’est pas de délires quant à son impact (Olivier Delamarche, sur BFM Business, pronostique avec ironie une baisse de la croissance prévue de 0,7 points cette année, voir vidéo à partir de 8’30), la question de la place des loisirs dans notre Société de pose.

Il n’est pas inintéressant de l’aborder, surtout en ce début d’Eté et d’aspiration à des vacances que l’on espère bien méritées.

Pour autant, y a-t-il un bonheur obligatoire ? La distraction, l’amusement, la fête, la civilisation des loisirs constituent-elles un aboutissement, une fin en soi, l’apogée de l’humanité ? Doit-on l’ériger en but ultime de notre existence ?

La grande déculturation

La Grande déculturation de Renaud Camus (Crédits Fayard, tous droits réservés)Cela faisait longtemps, au moment de la lecture de ce livre en 2008, que je n’avais pas lu un livre en moins de 24 heures. J’en ai alors éprouvé un grand plaisir, même si je me reconnaissais en partie, hélas, dans le profil des victimes de la déculturation, malgré mes lectures assez abondantes.

Au départ, j’ai eu la crainte que l’auteur (dont je n’avais alors encore jamais entendu parler) ne soit un grincheux, d’autant qu’il se montrait heurté par le fait que les « libraires webmatiques » appellent un livre un « produit » et qu’ils informent l’acheteur de ce que les autres personnes qui s’y sont intéressées se sont également intéressées à tel ou tel autre produit (ce que j’apprécie, pour ma part, chez Amazon, justement, ceci m’apportant parfois de nouvelles idées de lecture). Et, par voie de conséquence, je craignais qu’il ne s’agisse là d’un de ces contempteurs de la notion de profit, pourtant consubstantielle à toute activité économique. Ce sentiment étant conforté par un style, dont les propositions semblaient relativement acerbes et une absence apparente de structuration des idées, aucun chapitre ni sous-titre ne permettant d’envisager une simple pause.

Mais cette impression des premières pages s’est vite dissipée, sous l’effet de l’amour de Renaud Camus pour le mot juste et du juste sens des mots ; puis, par une démonstration qui devient brillante et subtile, lorsqu’il se met à discuter, après avoir mis en évidence la difficulté de préciser le sens du mot culture, au vu de ses différentes acceptions, des différentes conceptions de la culture et ensuite de la notion de culture comme privilège, qu’il faut abolir. Or, le mot privilège revêtant plusieurs sens, dont celui d’élément intime, d’accomplissement de soi, mais aussi selon d’autres « privilège de classe », de là réside le malentendu.

Dans le premier cas, il faut faire en sorte d’abolir le privilège « en tant que privilège », dans le sens de s’efforcer de rendre accessible au plus grand nombre ce qui est du registre de l’universel, tandis que dans le second cas (partisans de la lutte des classes, vous l’aurez compris), la recherche d’une égalité (aussi absente de la culture qu’elle l’est de la nature, comme le dit l’auteur) conduit à un alignement par le bas et finalement à l’abolition de la culture elle-même.

Démocratiser la culture ?

L’auteur use de métaphores fort intéressantes, qui rendent la démonstration pertinente et passionnante. Il démontre ainsi que la culture d’une classe cultivée est non démocratique (et non anti-démocratique), le concept de démocratie n’y étant tout simplement pas pertinent, à l’inverse de ce que tendrait à revendiquer l’idée répandue qu’il faut « démocratiser la culture » (culture de masse), idée contre laquelle Renaud Camus s’inscrit en faux, en apportant de nombreux arguments et démonstrations.

L’une des définitions possibles de la culture que propose finalement Renaud Camus est « la claire préciosité du temps », conception selon laquelle « l’homme cultivé n’a jamais assez de temps, il n’en a même jamais assez pour tout ce qu’il y a à lire, à voir, à entendre, à connaître, à apprendre, à comprendre et à aimer ».
Voilà qui me plaît bien.

Et notre auteur de déplorer que les auteurs ou écrivains aient été remplacés bien souvent par des acteurs ou interprètes, exprimant davantage le sentiment dominant, le sentiment moral médiatiquement majoritaire ou la « conscience » de notre époque que toute autre chose ; le tout dans un effondrement de la syntaxe et un renversement systématique de l’ordre des mots. Et que penser de cette école qui a mis « l’enfant au centre du système », celui-ci étant la plupart du temps supposé découvrir par lui-même, encouragé à s’exprimer et à être lui-même, ce que Renaud Camus parodie en le dénommant le « soi-mêmisme » ? Comment pourrait-il être cultivé ou « élevé » (au sens d’élévation), dans un cadre où plus personne n’est là pour pouvoir « apprendre » ?

Voici pour quelques-unes des réflexions de l’auteur dans ce petit ouvrage que je ne saurais trop vous recommander (ni vous en résumer l’intégralité) et dont j’espère ne pas avoir dévoyé la pensée.
— Renaud Camus, La grande déculturation, Fayard, mai 2008, 151 pages.