Chômage, retraites, Urssaf : le modèle français vanté par Macron est un cliché

LEWEB 2014 - CONFERENCE - LEWEB TRENDS - IN CONVERSATION WITH EMMANUEL MACRON (FRENCH MINISTER FOR ECONOMY INDUSTRY AND DIGITAL AFFAIRS) - PULLMAN STAGE By: OFFICIAL LEWEB PHOTOS - CC BY 2.0

En France, contrairement à des pays comme les États-Unis, quand vous êtes entrepreneur, il vaut mieux ne jamais être malade, ne jamais se retrouver au chômage et réussir à vendre votre boîte un bon prix car il ne faut pas compter sur la retraite.

Par Olivier Maurice.

Prenant la parole devant un parterre d’entrepreneurs de la nouvelle économie au début du mois d’octobre, Emmanuel Macron a répliqué par un tonitruant « votre amie c’est l’URSSAF » à un jeune entrepreneur qui critiquait vertement les méthodes de l’organisme de recouvrement des cotisations sociales.

« En France contrairement aux États-Unis, à l’Inde ou à beaucoup d’autre pays qui peuvent être fascinants de prime abord quand on parle de levée de fonds ou autre, le jour où vous êtes malade, le jour où vous êtes au chômage, le jour où vous êtes vieux … c’est grâce à l’URSSAF que l’on peut vous payer et que vous payez parfois zéro dans beaucoup de ces situations. »

Je m’étais un peu arrêté avec fatalisme sur l’apologie étatique du chef de l’État, constatant une fois de plus que celui-ci n’était décidément pas le libéral que la gauche aime à nous dépeindre, mais en y repensant un peu…

Sur quoi reposait l’affirmation du chef de l’État ? Sur une vérité bien ancrée dans l’imaginaire des Français : les États-Unis sont l’antichambre de l’enfer de la protection sociale, un pays où les rues sont remplies de miséreux, où il faut être milliardaire pour consulter un médecin, où votre retraite peut disparaître du jour au lendemain dans les spéculations boursières…

Son apologie de l’URSSAF se résumerait donc bien au dicton populaire « On ne peut pas à la fois avoir le beurre et l’argent du beurre » : on ne peut pas à la fois cracher sur l’État-providence et profiter des avantages qu’il propose et qu’un jeune entrepreneur de la nouvelle économie ne retrouvera pas de l’autre côté de l’Atlantique.

Mais alors pourquoi tant de jeunes Français, une fois leurs études d’informaticien terminées prennent l’avion pour s’expatrier au pays de la malbouffe et de l’utra-turbo-néo-libéralisme et prendre de tels risques ?

Maladie

Car clairement, il n’existe pas de sécurité sociale aux États-Unis… euh… sauf… sauf si vous êtes handicapé, sauf si vous êtes âgé de plus de 65 ans, sauf si vous êtes une famille pauvre avec enfants, etc. Bref il n’existe pas de sécurité sociale aux États-Unis pour les actifs en plein forme mais il en existe une pour les autres (un quart de la population)

C’est un peu l’inverse du système français d’il y a quelques années, quand la Sécurité sociale n’existait que pour les salariés et les fonctionnaires. D’ailleurs, la sécu ne prend pas en charge tous les frais mais environ trois quarts des dépenses de santé, contrairement aux assurances privées avec lesquelles les entreprises américaines négocient les couvertures les plus complètes possibles pour attirer chez eux les talents.

D’où vient la légende du mauvais système de santé américain ? En grande partie de données macro-économiques sur lesquelles pèse lourdement toute une partie de la population qui vit en marge de la société américaine : clandestins, jeunes adultes qui vivent de petits boulots dans des petites entreprises ne proposant pas de couverture santé, délinquants, etc.

Pour les autres, surtout pour les startupers et les grandes entreprises du numérique qui sont les homologues de ceux auxquels Emmanuel Macron s’adressait, le système de santé américain, c’est l’assurance d’une totale prise en charge, d’installations dernier cri et d’un personnel bien payé (le salaire moyen d’une infirmière au États-Unis tourne autour de 65 000 $ par an, celui d’un médecin dépasse les 200 000 $).

Chômage

L’affirmation est également totalement fausse en ce qui concerne le chômage : en France, un dirigeant d’entreprise n’est jamais payé quand il se retrouve au chômage, et ce même s’il a un contrat de travail salarié et qu’il paie des cotisations. Pour la simple raison que pour percevoir le chômage il faut être subordonné juridiquement à l’employeur.

Un créateur d’entreprise (le public auquel s’adressait Emmanuel Macron) n’a donc droit à rien le jour où il est au chômage, pas même au RSA auquel il ne pourra prétendre que si son patrimoine a été réduit à néant, ce qu’il ne pourra souvent prouver qu’une fois la liquidation judicaire prononcée (le RSA n’est d’ailleurs pas financé par les cotisations recueillies par l’URSSAF, mais par l’impôt).

Aux États-Unis, contrairement à la légende urbaine française, il y a une protection chômage valable pour tous. Certes les modalités de calcul varient selon les États et sont totalement différentes de celle du système français (la garantie couvre à peu près 50 % du salaire dans les limites d’un minimum et d’un maximum et cette allocation cesse au bout de 26 semaines) mais le chômage est quasi inexistant aux États-Unis (4 % en juin 2018). Un créateur de startup a rarement des problèmes pour rebondir dans un pays où l’échec est considéré comme une expérience plutôt que comme une tare.

De plus, contrairement à la France où le créateur d’entreprise reste personnellement responsable des dettes sociales et aura de grands risques de se retrouvé fiché un peu partout, la procédure de chapter 7 le protégera de toutes poursuites une fois la liquidation prononcée, à part pour les dettes graves comme les dédommagements faisant suite à des dommages causés aux personnes si celles-ci n’ont pas pu être réglées lors de la liquidation.

Il pourra aussi à son choix, souscrire en plus à l’une des nombreuses assurances privées de couverture chômage dont certaines proposent une prime versée à la perte de l’emploi, prime qui permet aux serials entrepreneurs de rebondir de suite en disposant d’un capital de départ.

Retraite

Avec 1 389 € bruts par mois en moyenne, la retraite promise aux Français est bien maigre, très coûteuse en frais de gestion, éclatée entre des organismes publics et parapublics ayant chacun leurs spécificités, ce qui aboutit à des pensions très différente d’un régime à l’autre.

Tout le contraire des États-Unis où le système de retraite est public, universel et par répartition, où le taux de remplacement est au minimum de 68 % et peut même atteindre 90 % du salaire, un système dont le coût de gestion est 3 à 6 fois moins important qu’en France. Et c’est sans parler des retraites complémentaires, ces fameux fonds de pension privés qui s’ajoutent au système public.

L’urssaf n’est l’amie de personne

À l’heure d’Internet, soutenir des légendes urbaines aussi mensongères frise l’exploit en termes de mauvaise foi, à moins que ce soit tout simplement une totale méconnaissance de la réalité.

L’affirmation d’Emmanuel Macron relève bien de cette triple méconnaissance : celle du système social américain, celle des lacunes du système de protection sociale français, et celle des problèmes et des risques qui inondent les entrepreneurs.

Affirmation un peu étrange devant un parterre de professionnels du numérique, dont un très grand nombre connaît très bien les États-Unis et qui n’ont certainement pas décidé de rester en France pour leur amitié avec l’URSSAF ou pour le système de protection sociale.

Car en France, contrairement à des pays comme les États-Unis, quand vous êtes entrepreneur, il vaut mieux ne jamais être malade, ne jamais se retrouver au chômage et il vous faut impérativement réussir à vendre votre boîte un bon prix car vous ne pourrez clairement pas compter sur une retraite.