Le libéralisme fumeux de la Macronie

La formule électorale du « en même temps » de Macron est vouée à n’obtenir guère plus que les errements de François Hollande.

Par Nathalie MP.

« On a libéré, maintenant il faut protéger » affirmait la Présidente LREM de la Commission des affaires sociales de l’Assemblée nationale Brigitte Bourguignon dans Le Figaro d’avant-hier. Elle considérait même que :

l’année 2017 a été l’année où on a libéré l’économie, avec les ordonnances, la loi de finances. On arrive en 2018 dans l’autre volet, celui de la protection de l’individu.

À l’entendre, en moins de neuf mois, Emmanuel Macron est parvenu à transformer tellement la France que ça y est,  c’est bon,  le pays est complètement libéralisé. Fini les contraintes inutiles et les réglementations absurdes, fini l’immixtion de l’État dans tout et n’importe quoi, fini les impôts confiscatoires et décourageants ! Fermons ce chapitre douloureux pour n’y plus revenir et songeons plutôt à renforcer les protections du modèle social que le monde entier nous envie !

Des médias béats d’admiration

Dans la même édition du Figaro, l’éditorial lui donnait complaisamment raison sur le premier point  concernant la réforme « libérale » :

Police de proximité, baccalauréat, apprentissage, assurance-chômage, SNCF, audiovisuel public, laïcité, fonction publique, retraites… (…) c’est peu dire que le gouvernement avance sur les chapeaux de roues.

C’est à peine si le journaliste émet quelques petites réserves : encore faudra-t-il que tout ceci se passe « sans heurts » et encore faudra-t-il que le gouvernement agisse « sans faiblesse ».

Difficile d’oublier également que la Cour des comptes estime dans son récent rapport 2018 que la trajectoire des finances publiques « est affectée de nombreuses fragilités », même si elle se montre moins sévère que du temps de Hollande et Sapin.

Mais dans l’ensemble, l’enthousiasme le plus connivent et le plus flagorneur est de mise. Quel homme, ou plutôt quel surhomme, ce Macron ! C’est du jamais vu. On savait déjà qu’il montait les escaliers de l’Élysée quatre à quatre, mais là ! Jugez plutôt :

S’il continue à ce rythme (…), la totalité du programme d’Emmanuel Macron aura été exécutée en à peine deux ans.

Quelles transformations ? Quel libéralisme ?

Cependant, en considérant ce que Mme Bourguignon fait entrer dans son volet libéralisation – qui, pour elle, appartient donc au passé – et en la voyant se focaliser maintenant avec gourmandise sur le volet protection, il y a largement de quoi s’interroger sur la réalité des transformations mises en oeuvre par Emmanuel Macron et son gouvernement.

En 2012, François Hollande était arrivé facilement au pouvoir sur la promesse pas trop compliquée qu’il allait défaire tout ce que son prédécesseur Nicolas Sarkozy avait fait. Ce dernier était l’homme des « cadeaux aux riches » et de la « casse du service public » ; Hollande serait donc l’ennemi irréductible du monde de la finance et le généreux promoteur d’une tranche d’impôt à 75 % pour les plus hauts revenus. De quoi plaire à la gauche la plus archaïque et à tous ceux, nombreux, qui n’aimaient pas Sarkozy.

La réalité est cependant venue mettre son grain de sable dans ces beaux projets qui se sont terminés sans gloire pour Hollande et en véritable suicide par éclatement interne pour le Parti socialiste.

Politique à la vénézuélienne

En 2017, Emmanuel Macron a tenté quelque chose de plus subtil. Les impôts à 75 %, les hausses brutales du salaire minimum, les nationalisations de ceci ou cela, c’est de la politique à la vénézuelienne qui a fait ses preuves maléfiques aussi bien sur le plan des libertés que de la prospérité.

Nombreux sont les Français de droite, de gauche ou du centre qui partagent une sensibilité social-démocrate. Ils ne croient plus à ces vieille lunes marxistes et commencent à percevoir que notre train de vie dépend beaucoup de la vitalité de nos entreprises – pour peu qu’on ne les laisse pas se vautrer dans le pur profit. Vive la France moderne et startupeuse avec Macron !

Mais tout aussi – ou encore plus – nombreux sont les Français qui tiennent à notre modèle social qui protège et indemnise au-delà de tout ce qui se pratique dans le reste du monde développé.

Macron tenait là sa formule gagnante, le fameux balancement qui consiste à libérer les énergies et « en même temps » à protéger. On comprend qu’une telle promesse puisse plaire : on va se moderniser, on va penser printemps (oui, j’aime bien, c’est tellement com’ et creux !), on va retrouver des couleurs, mais sans trop d’effort, en douceur et sans douleur.

Tout pour le secteur improductif

À ce stade, rappelons que la France est en tête de nombreux palmarès européens ou mondiaux qui, tous, attestent que ce n’est pas la protection qui manque chez nous. Elle est si loin de manquer qu’elle aurait même tendance à nous plomber en opérant un transfert particulièrement lourd du secteur productif au secteur improductif.

Résumé : dépenses publiques à 57 % du PIB, prélèvements obligatoires à 45 %, dette publique pas loin des 100 %. Et curieusement, croissance toujours à la traîne des autres pays (1,8 % en 2017 contre 2,4 % pour la zone euro d’après les dernières prévisions de l’UE) et taux de chômage à 9,5 % soit plus du double de celui qu’on observe chez nos voisins, lesquels sont loin de dépenser et prélever comme nous.

Je m’excuse auprès de mes lecteurs réguliers qui savent déjà tout cela. Mais comme j’ai entendu de mes propres oreilles lors d’un dîner récent que nous autres Français avons beaucoup de chance car chez nous la santé est gratuite, comme j’ai entendu à la même table un professeur de médecine déclarer que sa fierté, c’était de travailler dans un pays où l’on soigne les pauvres aussi bien que les riches sans leur demander un sou et qu’on ne verrait pas ça ailleurs, je pense qu’il n’est pas inutile de redire tout ceci.

Rien sur la dépense publique

Qu’on me comprenne bien. Je ne conteste nullement le fait que les plus démunis reçoivent assistance. Mais la question de la forme et de l’origine de cette assistance se pose.

Et n’y aurait-il pas encore plus de fierté à se dire qu’on vit dans un pays où le nombre de pauvres et de chômeurs diminue plutôt que de s’enorgueillir d’indemniser des pauvres toujours plus nombreux ? Comment est-il possible qu’avec la redistribution particulièrement élevée que nous connaissons en France, nous ayons tant de chômeurs, tant de travailleurs pauvres et tant d’allocataires du RSA et autres minima sociaux ?

Quand on en arrive à un taux de dépenses publiques de 57 % du PIB, ce qui fait de nous les champions d’Europe, on doit se poser la question en toute lucidité et sans tabou.

Emmanuel Macron l’a posée mais il y a répondu de façon parfaitement superficielle. Lorsqu’il était ministre de l’Économie de François Hollande, il avait beau jeu de se faire remarquer en déclarant, par exemple lors de l’université d’été du MEDEF en 2015 :

La gauche a cru que la France pouvait aller mieux en travaillant moins, c’était des fausses idées.

Quelle libéralisation du marché du travail ?

Depuis, il est devenu Président et il a fait adopter une réforme du code du travail. A-t-il touché aux 35 heures dont nous pleurons les effets délétères depuis 20 ans ? Non. Où en est la libéralisation profonde du marché du travail ? Nulle part.

De la même façon, il a souvent fustigé les dérapages de la dépense publique et de la dette. Son budget 2018 témoigne-t-il d’une maîtrise des dépenses et des prélèvements obligatoires ? Non, tout continue à augmenter.

La Cour des comptes s’interroge sur la crédibilité de ce budget et elle a d’ailleurs signalé que pour 2017, « les mesures de freinage (…) n’auront pas empêché la dépense de croître au rythme moyen des cinq années précédentes. »

De nombreux autres exemples témoignent de la répugnance du gouvernement à laisser les acteurs économiques s’entendre eux-mêmes sur un marché libre et non faussé. Voir le « plan » Le Maire pour les entreprises ou la loi Alimentation qui n’a de cesse de vouloir fixer administrativement les prix, les « justes » prix, comme si cette notion pouvait avoir un sens en dehors de l’ajustement de l’offre et de la demande. Sans compter les nouvelles taxes et contributions qui ont fleuri ces derniers temps.

L’État reste au centre du jeu

Autrement dit, l’État reste central dans les décisions. La libéralisation n’a pas eu lieu, ou si peu, et on apprend maintenant que c’en est fini, ou presque, et qu’on peut donc passer allègrement au second volet, celui de la protection. Le mot est rassurant, mais au niveau où nous en sommes en France, il ne peut signifier qu’une chose : encore plus de dépenses, encore plus de prélèvements, pour fort peu de résultats.

Finalement, la formule électorale du « en même temps » de Macron est vouée à n’obtenir guère plus que les errements de François Hollande. C’est désolant, car si ce dernier bénéficiait d’un « alignement des planètes » favorable pour faire des réformes structurelles sérieuses (taux, pétrole et dollar bas), Macron dispose depuis son élection d’une fenêtre similaire à laquelle s’ajoute une reprise de la croissance mondiale.

Ce serait le bon moment pour restructurer la France avant qu’un coup d’arrêt, par hausse des taux d’intérêt par exemple, ne survienne. Malheureusement, quand les affaires reprennent, on ne voit plus la nécessité de faire des réformes. Les bons résultats seront largement dus à des éléments exogènes, mais il sera toujours possible de se les attribuer.

Quand la culture économique des Français est telle que certains, pas les moins éduqués pourtant, arrivent à dire sans rire que la médecine est gratuite en France, cela ne devrait poser aucun problème et conforter tout le monde dans l’idée qu’on a bien assez libéralisé comme ça.

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