Urssaf : Moi, Macron, Président, je vais vous faire aimer l’État !

Si Emmanuel Macron se livre à l’éloge appuyé de l’Urssaf, c’est parce qu’il n’a jamais été question pour lui de toucher à un cheveu de notre modèle social déclinant.

Par Nathalie MP.

Séquence touchante, la semaine dernière, pour nous expliquer que non, le socialisme n’est pas mort ! Au moment précis où nos grandes consciences syndicales d’extrême-gauche descendaient une fois de plus dans « la rue » préférée de Mélenchon pour s’opposer, avec plus de courroux que de manifestants, à la célèbre « casse » de notre modèle social, au moment précis où le Parti socialiste canal historique poursuivait sa course au néant numérique, Emmanuel Macron relevait avec panache le défi du socialisme idéologique 2.0 en assurant mardi dernier à un public de jeunes entrepreneurs : « Votre amie, c’est l’Urssaf » ! Vidéo, 54″ :

L’Urssaf, notre amie ? Voilà une déclaration bien audacieuse ! Si l’Urssaf a une petite notoriété dans ce pays, c’est une notoriété des plus funestes, celle d’une bureaucratie aveugle, pétrie de réglementations plus compliquées les unes que les autres, qui s’acharne à procéder à ses recouvrements de charges sociales avec un zèle qui frôle la maltraitance perverse, surtout à l’égard des plus petites entreprises.

Combien d’entre elles ont été poussées à la faillite, combien de leur dirigeants ont sombré dans la dépression et les difficultés financières suite au passage ravageur et obtus de contrôleurs toujours sur la brèche pour débusquer partout du travail dissimulé ?

Un retraité de 70 ans aide occasionnellement sa femme à servir des verres dans son petit café, des clients rapportent leur verre au bar, une retraitée donne bénévolement un coup de main à son fils pâtissier, une communauté Emmaüs verse 10 € par jour à ses compagnons – le grotesque n’a jamais de prise sur l’Urssaf qui redresse au kilomètre, y compris lorsque les poursuites pénales sont abandonnées.

Mais le recouvrement féroce des cotisations sociales n’est que l’un des problèmes. Si Emmanuel Macron s’est lancé dans un concert de louanges à propos de l’Urssaf, c’était en réponse à un jeune startupeur qui lui faisait remarquer combien le niveau élevé des cotisations pesait sur le développement de son entreprise (vidéo, à 43′ 30″) :

Pour pouvoir avancer, pour pouvoir lever des fonds, on a besoin d’hommes et de femmes, de compétences humaines (…) Aujourd’hui, j’ai une problématique : lorsque je veux recruter une personne, j’ai un ennemi, mon premier ennemi, c’est l’Urssaf. (Applaudissements)(…) Est-ce que je peux recruter cette nouvelle capacité, tout en sachant que je vais payer l’Urssaf à côté qui va me coûter pratiquement son salaire ?

Tiens, tiens, le niveau des cotisations sociales serait dissuasif sur l’emploi ! En voilà, une nouvelle étonnante ! À vrai dire, cette idée a déjà fait son chemin dans le cerveau de nos hommes de gouvernement car on les entend fréquemment dire qu’ils ont ou qu’ils vont baisser les charges pour favoriser l’emploi et la compétitivité des entreprises – surtout pour les plus petites et surtout pour les plus bas salaires, en vertu du fait que dans la mentalité socialiste, « small is beautiful » et le CAC40, c’est mal ; en vertu du fait qu’il faut taxer ce qui marche pour pouvoir subventionner ce qui ne marche pas.

Mais remarquons qu’en dépit des quelques politiques successives sur le sujet, la France persiste inexplicablement à avoir un taux de prélèvements obligatoires (impôts et cotisations sociales) parmi les plus élevés du monde. En 2017, nous avons d’ailleurs battu notre propre record avec 45,4 % du PIB soit 1 063 milliards d’euros. Sur le quinquennat, l’ambition du gouvernement est foudroyante : il est question de faire baisser ce taux d’un minuscule petit point !

Remarquons ensuite qu’Emmanuel Macron ne répond nullement à la question soulevée. Il renverse le sujet en essayant de montrer tout ce qu’un entrepreneur, et par extension tout cotisant, reçoit en échange de ses cotisations (vidéo, à 52′ 57″) :

Votre amie c’est l’Urssaf. (rires et applaudissements) C’est ce qui fait qu’en France, contrairement aux États-Unis, à l’Inde (…) le jour où vous êtes malade, le jour où vous êtes au chômage, le jour où vous êtes vieux, eh bien c’est grâce à l’Urssaf que l’on peut vous payer, et que vous payez parfois zéro dans beaucoup de ces situations.

Est-on si bien soigné quand on subit des pénuries de médecins et de médicaments ? Les vieux d’aujourd’hui sont-ils si bien traités lorsque leurs pensions sont revalorisées en dessous de l’inflation pour permettre de dépenser plus ailleurs ? Ceux de demain le seront-ils mieux ? C’est plus que douteux.

Quant au chômage, il continue d’être le double ou le triple de celui de nos voisins. Question sans intérêt pour notre Président : l’essentiel, c’est que grâce à notre amie l’Urssaf, si nous sommes au chômage, nous serons indemnisés ! Et très bien indemnisés, rien à voir avec l’Inde ou les États-Unis ! Vous voyez qu’il est des domaines où la France domine le monde !

Au cours de la même séance de questions réponses, on voit Emmanuel Macron s’enthousiasmer à l’idée que la France est un pays-archipel présent dans tous les lieux les plus bullish du monde (vidéo, à 51′ 27″) :

La France est une puissance Indo-pacifique. (…) Singapour a réussi dans ce marché. Qu’est-ce qui fait que La Réunion ne réussirait pas, ou d’autres territoires ultra-marins ? Il n’y a rien qui le justifie, rien.

Rien, vraiment ? Alors que tout montre que l’État-providence, financé par les prélèvements obligatoires et porté à son paroxysme dans nos départements et territoires d’Outre-Mer, est au contraire une garantie de naufrage dans l’assistanat, la délinquance et le chômage de masse, ainsi qu’on a pu amplement s’en rendre compte lors des émeutes de mars 2017 en Guyane ? Ou quelques mois plus tard lors du passage de l’ouragan Irma à Saint-Martin, par comparaison avec la situation de la partie néerlandaise de l’île ?

Comme on le voit, et comme on ne le sait que trop depuis le temps que les rapports sur le sujet s’accumulent, il y aurait bien des raisons de revenir sur notre fabuleux État-providence dans lequel le rôle de l’Urssaf n’a rien de follement amical.

Mais ne croyez surtout pas qu’en faisant de l’Urssaf notre amie, Emmanuel Macron a seulement prononcé l’une de ces petites phrases anodines, mi-provocantes mi-opportunistes, dont il a le secret ; ne croyez surtout pas qu’il est subitement devenu fou ou qu’il trahit ainsi, en parfait énarque qu’il est, sa complète ignorance de la vie des entreprises et des réalités économiques.

S’il se livre à cet éloge appuyé de l’Urssaf, entité aussi importante que les services fiscaux pour apporter les financements de notre politique de dépenses publiques sans limite et de redistribution selon les « fins sociales » décrétées par le gouvernement, c’est bien parce qu’il n’a jamais été question pour lui de toucher à un cheveu de notre modèle social, aussi paralysant et donc aussi anti-social soit-il. Il n’a jamais été question de procéder à des réformes structurelles profondes, les PLF 2018 et 2019 sont là pour en témoigner.

Emmanuel Macron peut se vanter de vouloir bousculer les habitudes, il peut parler de nouveau monde et dire qu’il croit en l’innovation et à l’ambition personnelle – sa façon de vouloir nous rendre amicales les administrations qui n’ont d’autres fonctions que de prélever toujours plus de taxes et de cotisations sur les forces productives du pays est la confirmation absolue qu’il s’inscrit totalement dans l’État-providence dévorant que nous traînons depuis 1945, avec nulle idée d’en sortir.

Contrairement à ce que d’aucuns ont pu imaginé, point de libéralisme chez Macron ; nul projet de faire reculer le pouvoir de l’État et de ramener ses missions aux éléments régaliens indispensables (et pourtant souvent mal assumés). Mais la volonté de conserver l’État et d’en faire le stratège de tout – économie, éducation, culture, social, sociétal – si besoin en l’affûtant un peu. Ou pour le dire dans les mots de Macron : moderniser le pays, poursuivre les réformes, garder le cap, parier sur la responsabilité citoyenne (et obligée) contre le cynisme ultra-libéral.

Ce n’est pas moins d’État qu’il souhaite pour la France, mais que l’État, une fois légèrement raboté dans ses angles les moins défendables, devienne plus aimable et plus indispensable encore à tous les Français, même les moins emballés.

Moi, Macron, Président de la République, je vais vous faire aimer l’État. Pour commencer, sachez que l’Urssaf est votre amie. Elle vous veut du bien… et votre argent. Faites-moi confiance, je saurai le dépenser pour « faire de la France une vraie puissance économique, sociale, environnementale du XXIème siècle ». Croissance faible, chômage de masse … et « protection » de l’État sont inclus dans le prix.

Non, décidément, le socialisme n’est pas mort et Macron est bien son héros 2.0 !

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