Chèque-éducation : craintes et objections

École By: Rahul Narain - CC BY 2.0

Attention : mal mis en œuvre, le chèque-éducation pourrait prolonger la crise des institutions scolaires de plusieurs décennies en fermant complètement l’option de l’autonomie, même si celle-ci est nécessaire.

Par Stanislas Kowalski.

On n’aime pas recevoir de conseils, sauf s’ils vont dans le sens de nos préjugés. L’OCDE n’a pas toujours bonne presse dans l’opinion publique, accusée d’être ultra-libérale d’un côté ou d’ajouter une couche de bureaucratie de l’autre, dans tous les cas, d’incarner l’exemple d’une gouvernance mondiale sans légitimité.

Pourtant ses avis ne sont que consultatifs et les données qu’elle produit peuvent toujours alimenter le débat. Un rapport de 2017 souligne l’intérêt des charter schools et des chèques-éducation (vouchers) pour améliorer les performances scolaires. Voilà une thématique chère à Contrepoints.

Mais il faudrait se garder de se précipiter sur les conclusions que l’on chérit. L’intérêt de ce rapport n’est pas dans la confirmation de nos intuitions, mais dans les objections qu’il signale.

En effet, si nous voulons faire avancer nos projets de libération de l’école, nous devons répondre aux craintes de ceux qui s’y opposent. Plus encore, il convient de connaître les effets secondaires et les pièges de nos bonnes idées. Le diable se cache dans les détails. Bien des subtilités réglementaires pourraient réduire à néant les effets positifs du choix de l’école.

Mal mis en œuvre, le chèque-éducation pourrait prolonger la crise des institutions scolaires de plusieurs décennies en fermant complètement l’option de l’autonomie, même si celle-ci est nécessaire.

Que dit le rapport sur les chèques-éducation ?

Dans ce rapport, la première idée intéressante est la redéfinition des sphères publique et privée. On a l’habitude en France de considérer le chèque-éducation comme une mesure libérale, voire ultra-libérale. Mais c’est oublier qu’il s’agit avant tout d’un système d’allocation.

Par nature, il s’agit d’un partenariat public-privé et pas du tout d’un abandon des élèves aux logiques mercantiles. On apprendra, justement, que les écoles à but lucratif sont extrêmement rares au sein de l’OCDE, y compris dans les pays qui ont mis le chèque-éducation ou le choix de l’école au centre de leurs politiques. Dans la plupart des cas, les subventions sont réservées à des organismes à but non lucratifs, comme des Églises, des associations ou des fondations. L’équation autonomie = cupidité ne relève que d’une vulgaire propagande.

Dans le même ordre d’idées, les sondages réalisés en marge de l’étude PISA nous apprennent que la motivation religieuse est relativement rare chez les familles, même si les écoles religieuses peuvent représenter une proportion importante de l’offre privée. Il n’y a aucune nécessité à ce que le chèque-éducation finance les bourgeois ou les curés. Au contraire, ai-je envie d’ajouter, ce dispositif permet de donner à tous le choix qui, sans lui, est réservé aux familles ayant beaucoup d’argent ou étant particulièrement motivées.

Le rapport ne trouve pas une grande corrélation entre la proportion d’écoles privées dans les pays étudiés et leurs performances académiques. Mais il en trouve avec le degré d’autonomie dont jouissent les directeurs et les professeurs. Il y a un risque en effet que la concurrence ne donne pas les effets désirés, si le choix de l’école ne porte sur rien d’important.

Le choix de l’école

Si les écoles sont toutes identiques, le choix des familles est une plaisanterie, quel qu’en soit le propriétaire officiel. D’ailleurs, si les écoles privées sont en concurrence avec des écoles publiques, il convient que ces dernières jouissent également d’une large autonomie, afin de pouvoir réagir aux incitations de la concurrence. « Le choix doit être réel, pertinent et significatif. » Pour que l’émulation entre les écoles les tire vers la qualité, il faut qu’elles puissent se distinguer les unes des autres, notamment sur les méthodes, le programme, l’affectation des ressources financières ou la discipline.

Le rapport précise que c’est au niveau du directeur ou des professeurs que ces décisions sont les plus efficaces, le niveau national donnant les résultats les plus mauvais, tandis que les conseils d’administration et les autorités locales ont des effets médiocres. En élargissant un peu la réflexion, on pourrait affirmer que la liberté des enseignants est une condition de la liberté des familles, et vice-versa.

La sélection des élèves

Si le choix de l’école par les familles est généralement perçu comme positif, la sélection des élèves par les écoles est plus délicate. Il y a, nous dit le rapport, un danger de discrimination sociale, qui ne se retrouve pas partout. Dans certains pays, la liberté scolaire aboutit à une plus grande polarisation des écoles, puisque les écoles privées concernent majoritairement des familles de milieux socio-culturels élevés. Cela dépend notamment de la possibilité, voire de la nécessité, pour les écoles subventionnées d’appliquer des frais de scolarité supplémentaires (cas du Danemark par exemple).

Nous ne serons pas surpris de la difficulté à créer une concurrence non faussée, là où un secteur entièrement financé par l’impôt se trouve face à des écoles qui doivent encore trouver 27% de leurs ressources de façon privée. Le rapport mentionne également la pratique de certains pays qui renforcent les subventions pour les enfants défavorisés ou les leur réservent (Pays-Bas et autres).

Au-delà du souci d’égalité, sur lesquels les auteurs insistent lourdement, et qui mériterait d’être mieux défini, le rapport souligne un problème intéressant du point de vue d’un éducateur. Là où la sélection des élèves est très forte, par exemple au Chili, les performances semblent davantage liées qu’ailleurs au profil socio-économique des familles.

Autrement dit, une bonne école est alors une école qui a de bons élèves plutôt qu’une école qui a de bons professeurs. C’est embêtant. Soit dit en passant, c’est complètement le cas dans un système bancal comme celui de la France, qui n’est malheureusement pas examiné dans ce rapport.

On voit ici l’illustration d’un problème bien connu des économistes. Pour que la concurrence produise les effets désirés et favorise les bonnes pratiques, en l’occurrence pédagogiques, il est nécessaire de diffuser des informations pertinentes et complètes sur les résultats obtenus, afin que les clients fassent des choix éclairés.

La question de la sélection des élèves, ou de son absence, pose une autre difficulté, peut-être plus fondamentale. Ces rapports de bureaucrates ont tendance à envisager la liberté sous l’angle de son efficacité, par rapport à des objectifs économiques ou, ici, académiques. Ce n’est pas si mal, puisque, de fait, la liberté est plus performante à long terme. Mais ils négligent sa valeur intrinsèque. La possibilité de sélectionner des familles qui adhèrent à la philosophie de l’école est évoquée, mais seulement en passant, sans être considérée comme un critère essentiel.

On sentirait même plutôt une frilosité de ce côté. Le rapport se conclut sur un paragraphe assez flou que le corps du devoir ne permet pas vraiment d’expliciter :

Même si une plus grande autonomie des écoles, la décentralisation et un système scolaire plus tourné vers la demande peuvent transférer plus de pouvoir de décision vers les niveaux inférieurs d’un système éducatif, les décideurs politiques au niveau central ont toujours un rôle essentiel à jouer. Ces autorités éducatives développent et maintiennent une vision stratégique et des lignes de conduite claires, et offrent un précieux feedback aux réseaux locaux et aux écoles subventionnées.

Désolé pour le peu d’élégance de la traduction. Ce n’est pas le plus gros souci. Ce que je n’ai pas pu traduire, c’est le sens exact de l’expression « vision stratégique ». Les objectifs que l’autorité supérieure doit imposer : s’agit-il de programmes académiques concrets pour fluidifier le marché éducatif, ou d’un plan de transformation sociétale ? L’analyse ne va pas jusque là.

Constatons simplement que l’OCDE n’est pas si libérale que cela. Que les socialistes ne s’inquiètent pas trop. Il y aura toujours quelqu’un pour reprendre la bride sur le cou du cheval, si celui-ci s’emballe.