Vous avez dit égalité ? (4) Le cas de l’école

L’existence d’une corrélation entre le milieu socioculturel et la réussite scolaire n’est pas en soi le signe que l’école est inefficace ou injuste.

L’existence d’une corrélation entre le milieu socioculturel et la réussite scolaire n’est pas en soi le signe que l’école est inefficace ou injuste.

Par Stanislas Kowalski.

En matière d’éducation, je devrais dire en matière d’école, on se plaint d’un tas d’inégalités. Les débats sont particulièrement embrouillés. Il y a de tout, de l’égalité réelle, de l’égalité des chances, de la discrimination positive et j’en passe. Le système des ZEP est-il conforme au principe d’égalité ? Les devoirs à la maison sont-ils, comme le dit la FCPE, inégalitaires ? Pour y répondre, il faudrait rappeler à quoi sert l’école.

Pour ceux qui suivent les débats, on voit tout de suite apparaître une difficulté. Il y a une forte tendance à politiser l’école et à lui demander de corriger les inégalités sociales. C’est très clair chez des pédagogues comme Meirieu ou Frackowiak. Et même leurs adversaires (les « républicains », comme Brighelli) se laissent parfois entraîner sur ce terrain, quand ils regardent les statistiques socioculturelles et concluent que l’école ne remplit pas sa mission, alors que par ailleurs ils admettent une certaine forme d’élitisme, oscillant entre deux visions très différentes de l’égalité. Il est dommage qu’on arrive à donner mauvaise conscience à un tas de professeurs intelligents et de bonne volonté.

On nous dit qu’il y a reproduction sociale. La belle affaire ! C’est l’absence de reproduction qui serait étonnante. Ça laisserait entendre que la position sociale serait purement aléatoire et ne devrait rien ni à des prédispositions génétiques ni à l’éducation familiale. Il est logique que les qualités qui permettent de s’élever socialement permettent aussi de préparer efficacement ses enfants à tenir un rôle dans la société. Et à l’inverse, les défaillances qui vous font descendre ont aussi des effets sur l’éducation des enfants. Nul besoin de faire intervenir le favoritisme ou des solidarités de classe pour expliquer ce phénomène. Ce n’est pas du népotisme que de bien élever ses enfants. Ce serait du népotisme, si les enfants bénéficiaient d’une position élevée sans en avoir les capacités. Ça existe parfois, mais il n’est de bonne relation qui ne se quitte. Quelle que soit son origine, on abandonne très vite celui qui ne sait pas tenir son rang, surtout dans un système concurrentiel comme le nôtre. Les réflexes de classe sont beaucoup moins importants que ne veut nous le faire croire l’analyse marxiste. L’existence d’une corrélation entre le milieu socioculturel et la réussite scolaire n’est pas en soi le signe que l’école est inefficace ou injuste. Elle indique simplement que l’éducation familiale peut obtenir des résultats tangibles. À moins de penser que l’école doive contrôler totalement l’éducation des enfants, on ne peut qu’accepter l’existence de cette corrélation.

Mais qu’est-ce que vous voulez ?

Interdire les devoirs à la maison sous prétexte d’égalité, comme le réclame la FCPE, est à la fois un contresens sur l’égalité et une monumentale erreur stratégique. Car, à moins d’interdire à tous les parents d’élever leurs enfants, vous n’empêcherez pas les gens instruits de compléter le travail de l’école. Les seuls enfants qui ne travailleront pas à la maison seront les plus pauvres. J’ajouterai encore une chose sur la reproduction sociale, sans parler de rang. Il est naturel que les enfants suivent le modèle de leurs parents et qu’ils s’orientent d’après leur profession. Faudrait-il que les enfants pauvres en arrivent à mépriser leurs parents pour correspondre à l’idée que quelques fonctionnaires se font de leur bonheur ? N’est-il pas envisageable de penser que les enfants puissent imiter leurs parents, pour la simple et bonne raison qu’ils y trouvent leur compte, et que le parcours de ceux-ci, si modeste soit-il, leur offre des chances raisonnables de bonheur ? Soyons clairs, ce projet d’aplanir les différences sociales, au mépris des réalités les plus élémentaires, est un projet totalitaire. Il comporte en lui-même une énorme violence. Il nous fait perdre des libertés essentielles, crée de nombreuses souffrances et n’aboutit même pas à l’égalité recherchée.

Maintenant, nous ne devons pas perdre de vue l’exigence de justice, mais nous ne savons pas encore en quoi consiste cette dernière à l’école. Alors quel est l’objectif de la scolarité ? On peut discuter sur la limite entre l’instruction et l’éducation. Ou dire que l’une ne va pas sans l’autre. Partons des acteurs et voyons quelles sont les motivations. Pour les familles et les élèves, c’est avant tout l’apprentissage et la préparation à la vie adulte, notamment à la vie professionnelle. Pour l’État, qui impose l’obligation scolaire, il peut y avoir d’autres objectifs. Certains plus ou moins avouables. Mais on peut s’en tenir à quelques éléments de base, à savoir faire en sorte que les élèves participent honnêtement à la vie de la cité. Traiter les élèves à égalité consiste alors assez simplement à ne tenir compte que de l’efficacité de leurs apprentissages et de leur comportement social. Les autres distinctions ne sauraient entrer en ligne de compte.

Il n’est ni souhaitable ni possible que tout le monde ait les mêmes résultats. On ne peut même pas assurer que tous les jeunes obtiennent une qualification, car il faudrait mentir pour y parvenir, et les diplômes ainsi obtenus perdraient toute valeur. Faire entrer des lycéens à Sciences Po, sous prétexte qu’ils viennent d’une ZEP est une erreur funeste. Il y aura toujours un soupçon qui pèsera sur leur mérite. D’ailleurs le dispositif ZEP est en lui-même une erreur. Sous prétexte de donner plus aux jeunes défavorisés, on les a enfermés dans des ghettos. Sans doute pas par cynisme. Juste par idiotie. Les Américains rêvent d’une société color-blind, mais avec l’affirmative action, ils entretiennent les distinctions qu’ils voudraient faire disparaître. En favorisant des minorités pour corriger la société, il y a un fort risque de créer des frustrations chez d’autres personnes, peut-être plus méritantes. Quelle administration aura assez de discernement et de souplesse pour s’arrêter avant de recréer les inégalités dans l’autre sens ?

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