Macron face au Congrès : théorie séduisante, pratique insignifiante

Emmanuel Macron ne peut envisager que l’avenir du pays se construise sans l’armée de technocrates et de fonctionnaires français et européens, et cela malgré les déclarations louangeuses en direction des entrepreneurs qu’il admire mais ne comprend pas.

Par Frédéric Mas.

C’est devant une foule de parlementaires beaucoup moins enthousiastes que l’année dernière, malgré les applaudissements répétés de ses supporters, que le président de la République s’est présenté ce lundi en Congrès. Emmanuel Macron avait promis de réunir les chambres chaque année pour donner le sens de son mandat, reprenant en l’accommodant à sa sauce une tradition typique du présidentialisme américain.

Seulement, reprenant à revers l’opposition qui d’avance en avait critiqué l’esprit quasi-monarchique, Emmanuel Macron s’est empressé d’annoncer qu’il allait proposer d’en amender le texte pour permettre aux parlementaires de lui poser des questions l’année prochaine. Plus généralement, le président de la République s’est avant tout attaché à reconsidérer le parlement, au moins en paroles, sans doute pour contrebalancer l’image d’autoritarisme que l’opinion publique associe souvent à la pratique du pouvoir macronien.

Emmanuel Macron s’est fait lyrique, en empruntant au langage du républicanisme émancipateur et à celui de la modernisation chère à la deuxième gauche et à la frange technocratique de notre nomenklatura politique. Il s’est attaché à définir ses priorités politiques, faire entrer l’État-providence dans le XXIe siècle, en s’appuyant sur des constats souvent bons, voire courageux. Toutefois, entre les constats sur ce qu’il y a faire et ce qui a été fait, voire ce qui va être fait, la béance n’est pas sans susciter quelques questions, dont la plus grande est sans doute celle de la déconnexion entre l’exécutif et le reste du pays.

Le langage de la modernisation

Ses détracteurs comme ses défenseurs échouent en général à situer Emmanuel Macron, tant son lexique politique est étranger à la gauche française classique. Par son appel constant à la mobilisation collective et à la responsabilisation des acteurs par le travail, c’est vers la troisième voie de Tony Blair ou plus exactement de son conseiller Anthony Giddens. Derrière les formules se retrouve la même idée, que la société civile devienne actrice de son propre changement, non pas pour rompre avec le modèle social français, mais pour l’améliorer.

Emmanuel Macron a insisté sur le rôle de l’émancipation républicaine et de son principal véhicule, l’éducation, pour améliorer la situation des franges de la population les plus fragiles. Avec une certaine lucidité, le président de la République a expliqué la nécessité de l’excellence dans le domaine de l’Éducation nationale pour mieux répondre aux défis du 21e siècle.

Faire entrer l’État providence dans le XXIe siècle

Cette lucidité du président Macron s’étend même à certains constats économiques et sociaux, qui en France passent pour de l’ultralibéralisme, comme la nécessité d’alléger la dépense publique, de réformer pour s’adapter à l’économie d’aujourd’hui, le tout pour ne pas manquer le train de l’innovation ou de l’intelligence artificielle. Le président de la République a annoncé vouloir réformer le régime de retraites pour le rendre de nouveau attractif aux plus jeunes. Rompant avec les gouvernements précédents qui se sont contentés sagement de remettre le dossier en bas de la pile après l’expérience Juppé de 1995, Macron ici prend un risque certain.

Malheureusement, ces annonces parfois très plaisantes à entendre doivent se lire à l’aune de ce qui s’est déjà fait, et des arbitrages déjà rendus. Seuls ceux-ci nous permettent d’évaluer la véritable volonté de réforme du président de la République. Force est de constater que sur les principaux dossiers, une fois les effets de la communication dissipés, l’État a reculé, ou s’est contenté de reprendre les solutions classiques de la social-démocratie du siècle dernier (en particulier dans les dossiers SNCF, Parcoursup, pour ses ambivalences sur le sujet des privatisations). Plus grave, avec la loi sur les fake news ou encore l’intégration de l’état d’urgence au droit commun, ce sont les libertés concrètes des individus qui ont reculé.

Le projet global du président de la République reste daté, et profondément dirigiste : l’État et ses agents restent les tuteurs du changement, du moins sur le papier, et l’horizon européen passe nécessairement par l’étatisation fédéraliste, et non par le marché. Emmanuel Macron ne peut envisager que l’avenir du pays se construise sans l’armée de technocrates et de fonctionnaires français et européens, et cela malgré les déclarations louangeuses en direction des entrepreneurs qu’il admire, mais ne comprend pas.

C’est sans doute l’angle mort du beau discours du chef de l’État : la révolution qu’il appelle de ses vœux ne pourra advenir que par l’effacement de la classe technocratique, principal ressort de l’immobilisme économique et politique du pays.