Fake news : quand l’intelligence et les libertés régressent

Frédéric Bisson-Barrières et barbelés (CC BY 2.0)

En France, la lutte contre les fake news est devenue prioritaire, quitte à piétiner un peu la liberté d’expression et éviter les sujets qui fâchent.

Par Nafy-Nathalie.

1er janvier 2018, la loi dite NetzDG adoptée le 5 avril 2017, est entrée en application. Cette loi permet de condamner très fortement les réseaux sociaux qui ne pratiquent pas la censure de tout ce qui enfreint le code criminel allemand à savoir « la diffamation de l’État et de ses symboles », « la diffamation des organes constitutionnels et de la constitution », « la diffamation des religions » et « l’apologie de la violence ». La lutte contre les fake news est devenue une priorité.

En France, pas question d’être à la traîne ! Nous travaillons aussi durement à établir une censure de ce genre. Ainsi Emmanuel Macron, lors de ses vœux, a indiqué son souhait d’une loi pour lutter contre les fake news, surtout en période électorale.

Empiler les nouvelles lois

C’est curieux cette manie française d’empiler les lois au lieu de mettre en application les dispositifs qui existent déjà et qui pourraient être efficaces. En effet, l’article 27 de la loi du 29 juillet 1881, relative à la liberté de la presse, permet de sanctionner les fausses nouvelles y compris sur les réseaux sociaux :

La publication, la diffusion ou la reproduction, par quelque moyen que ce soit, de nouvelles fausses, de pièces fabriquées, falsifiées ou mensongèrement attribuées à des tiers lorsque, faite de mauvaise foi, elle aura troublé la paix publique, ou aura été susceptible de la troubler, sera punie d’une amende de 45 000 euros.

Les mêmes faits seront punis de 135 000 euros d’amende, lorsque la publication, la diffusion ou la reproduction faite de mauvaise foi sera de nature à ébranler la discipline ou le moral des armées ou à entraver l’effort de guerre de la Nation.

Améliorer cet article en demandant aux GAFA (Google, Amazon, Facebook, Apple et autres géants du Web) par exemple de donner les moyens d’identifier les responsables afin de pouvoir les sanctionner pourrait être suffisant, non ?

Des informations fiables

Suffisant n’est pas assez ! Le sujet est sérieux et le citoyen a besoin de pouvoir accéder à des informations fiables ! L’État s’est donc emparé du sujet avec son efficacité légendaire pour préserver le plus grand bien de tous !

Comme nous sommes en démocratie, il a donc décidé d’organiser la riposte à coups de réunions, consultations, réflexions, le tout autour de petits fours et cocktails. Alors peut-être certains s’avanceront à arguer que l’ensemble est tout de même très coûteux pour réinventer une loi qui existe déjà. Ce sont de mauvais esprits parce que le bien du citoyen n’a pas de prix et il faut agir sans plus attendre ni tergiverser !

Pardon, je m’égare. J’oublie que nous sommes en macronie, pas en démocratie.

Je recommence. Comme nous sommes en macronie, l’Élysée a donc commencé par rebaptiser la loi qui est devenue la loi de fiabilité de confiance de l’information, l’a ensuite rédigée selon les informations fournies par RTL et l’a fournie clef en main au ministre en charge de la Communication afin qu’il la soumette à l’assemblée dans les jours à venir.

L’État à tous les étages

Parce que le sujet est d’importance, l’État a déjà fait le nécessaire pour s’assurer que sa communication ne relève pas de fake news… enfin, pas tout à fait, pas toujours… mais le sujet n’est pas là. Concentrons-nous sur l’essentiel, le fait que le citoyen puisse recevoir des fausses informations.

L’État a donc pris les choses en main, et ce dès le plus jeune âge. La réforme du bac en est la parfaite illustration puisque désormais va être enseignée aux futurs citoyens la méthode pour discerner le vrai (validé par l’État) du faux (pas validé) au plus tôt.

L’État n’est d’ailleurs pas le seul à agir ! Facebook, pointé du doigt pour sa neutralité face à l’information diffusée, a aussi décidé de s’engager. Il est probable que les menaces de condamnation financière lourde ont dû inciter dans ce sens. En effet comme nous l’indique Le Figaro, « le nouveau règlement européen (…) pourra porter les sanctions l’an prochain à 4% du chiffre d’affaires mondial ».  Il s’est donc allié avec 8 médias (l’ExpressLibération, 20 Minutes, Le Monde, BFMTV et les agences d’État que sont l’AFP, France médias monde et France Télévisions ) pour changer les choses.

Ces étranges collusions

Peut-être pourrions-nous trouver un peu étranges certaines collusions, comme par exemple le fait que Julien Codorniou, vice-président de Facebook chargé des partenariats, soit également membre du conseil de surveillance du journal Le Monde. Mais ce serait uniquement par mauvais esprit. Facebook ne s’acoquine pas. Il leur achète des espaces publicitaires, c’est vrai, mais aucun lien avec le fait qu’il les rémunère également, via le Décodex, pour traquer les fake news. Forcément !

Le Décodex, pour ceux qui ne le connaissent pas, est selon Le Monde, « un outil pour vous aider à vérifier les informations qui circulent sur Internet et dénicher les rumeurs, exagérations ou déformations. »

Certains journalistes n’ont d’ailleurs pas tardé à poser des questions sur la légitimité du Monde à s’autoproclamer garant de la bonne information et de délivrer des pastilles de couleur à tous les sites pour les identifier selon ses propres critères.

Les premiers résultats des enquêtes du Décodex, repris dans Valeurs actuelles, sont intéressants. 2865 infos bidon ont été pointées, 1198 pages ont été épinglées et 147 fermées mais les fermetures sont liées à des contenus haineux ou racistes, plus qu’à des fake news dont certaines ont curieusement échappé au Décodex. Difficile par exemple d’oublier l’épisode de l’attentat en Suède inventé par Donald Trump et relayé par les médias dont Le Monde justement. Cet article de Contrepoints en relaye d’autres.

La bonne et la mauvaise fake news

Personnellement, cela me fait penser au sketch sur les chasseurs, des Inconnus. Dans un cas une fake news est une mauvaise information mais elle est acceptable. Dans l’autre, une fake news est une mauvaise information mais elle est inacceptable.

Il est peut-être utile de rappeler à ce stade que Le Monde reçoit, en plus des financements de Facebook, plus de 15 millions d’euros de subventions publiques, soit 5% de son chiffre d’affaires, ce qui est loin d’être négligeable. Dans ce contexte, les motifs de la proposition de loi sur les fake news au Sénat en mars 2017 prêtent un peu à sourire. Voici ce que l’on peut y lire :

L’aspect répressif n’est pas forcément le plus efficace en matière de lutte contre les dérives publiées sur les réseaux, et la démarche engagée par cette proposition de loi pouvant être mal interprétée et vouée à l’échec, il convient d’y associer la société civile déjà très en pointe sur ces questions par le biais de différentes structures de décodage de l’info ou autres decodex.

L’analyse de Libération sur le Décodex est également intéressante :

C’est comme si on demandait à la compagnie de taxis G7 de labelliser Uber ou aux agences immobilières de dire si Airbnb est une appli cool. Journal favorable à la mondialisation, Le Monde classe en vert les journaux pro-mondialisation et les autres en rouge. Le Monde est purement et simplement en conflit d’intérêts. Juge et partie.

Malgré tous ces efforts pour le préserver du mal de la désinformation, le citoyen, toujours aussi rebelle, n’écoute rien. Par un curieux retournement de situation, il semble tenté par l’interdit et tout ce qui est fait pour l’identifier clairement semble être le meilleur moyen de l’y attirer.

Il continue d’aller consulter les fake news, bien que l’État le lui déconseille, malgré les lois à venir qui vont mettre de l’ordre dans tout ça. Il le fait encore malgré le Pape François qui a annoncé sa croisade contre les fake news, en avant première, à ses 40 millions d’abonnés sur twitter. « La vérité vous rendra libre » (Évangile selon Saint Jean) sera en effet le thème de la prochaine journée mondiale de la communication. Sans commentaires.

Les fake news ne sont pas nouvelles. Elles existent depuis la nuit des temps. Lorsque les parlementaires de la IIIe République ont voté la loi du 29 juillet 1881 précitée, ils se vantaient de doter la France d’« une loi de liberté, telle que la presse n’en a jamais eu en aucun temps » comme a pu l’écrire Jules Cazot, le garde des Sceaux de l’époque.

Pour modérer une liberté sans limite, ils ont introduit l’article 27, évoqué plus haut. Le sénateur Jules Simon, ancien Président du Conseil, considérait pourtant cet article inutile du fait des progrès de l’intelligence publique et de la multiplicité des journaux.

A priori, puisque les journaux ont continué à se multiplier, nos politiques doivent considérer que l’intelligence publique doit avoir décrû et que le citoyen contemporain est encore moins capable de trier le vrai du faux ; sinon, rien ne justifierait que cette loi de restriction des libertés soit devenue si nécessaire, et urgente. Cela en dit long sur l’opinion des dirigeants français sur le peuple qui les a élus.

Il ne reste plus qu’à recréer un ministère de l’Information ou de la Vérité finalement pour que la boucle soit bouclée :

Le crime de penser n’entraîne pas la mort. Le crime de penser est la mort. (1984 – George Orwell)

Ce article a été publié une première fois le 20 février 2018.