Choisir la liberté, c’est choisir la prudence politique

La liberté, paradoxalement, est le plus souvent un choix de prudence. La plupart du temps, il est plus efficace que laisser les gens décider, quitte à réparer les dégâts si les choses tournent mal.

Par Stanislas Kowalski.

Le débat sur le téléphone portable, comme beaucoup de débats, peut se jouer à différents niveaux. Si une interdiction nationale paraît inopportune, il ne faudrait pas trop vite le faire entrer dans les classes. Autorisation ne vaut pas préconisation. En ce qui concerne le téléphone, il ne s’agit clairement pas d’une question de principe, mais d’un problème d’opportunité.

On peut reconnaître la possibilité d’un usage pédagogique, sans pour autant choisir d’utiliser cet outil. Il est bon d’avoir chez soi un tournevis, même si on ne bricole pas. Un smartphone peut servir à lire des e-books, mais dans une école qui dispose déjà d’une bonne bibliothèque, il n’est peut-être pas judicieux de mettre entre les mains des élèves une possible source de distraction. Dans un pays pauvre comme le Cambodge, c’est une opportunité à saisir, compte tenu du prix des livres sur papier et du pouvoir d’achat. L’investissement est vite amorti. Chacun doit être libre de faire les choix qui correspondent à sa situation particulière.

Une concession à la faiblesse humaine

La liberté est aussi une concession nécessaire à la faiblesse humaine. Il faut tolérer certains comportements objectivement mauvais, car la prohibition pourrait faire plus de mal que de bien. C’est la parabole du bon grain et de l’ivraie, pour ceux qui raisonnent avec les absolus d’une religion. Saint Louis n’a pas autorisé les maisons closes parce qu’il avait l’intention de s’y rendre.

Lui-même, bien que porté sur la chose avec 11 enfants au compteur, ne touchait pas son épouse durant le carême. Son premier mouvement a même été d’interdire la prostitution et d’infliger des amendes très lourdes à celles qui s’y adonnaient et à leurs complices. Mais il s’est rendu compte que cela ne marchait pas et il a finalement décidé d’encadrer l’activité qu’il ne pouvait pas empêcher. C’est à cela qu’on reconnaît un grand chef d’État.

La difficulté, bien réelle, est qu’en autorisant une pratique, on prend le risque d’être mal compris et de créer un appel d’air. Milton Friedman, pourtant favorable à la légalisation des drogues, admettait ce problème. Simplement, il estimait, à raison je pense, que les avantages dépasseraient les effets d’une possible augmentation de la consommation. Aujourd’hui, je crois pouvoir dire sans risque que tous ceux qui sont tentés par le cannabis l’on déjà essayé. Le faible nombre de ceux qui profiteraient de la légalisation pour s’y mettre serait compensé par tous ceux qui y goûtent précisément parce que c’est interdit. Primum non nocere, d’abord ne pas nuire.

Assumer ses responsabilités

Il convient de faire attention pour ne pas envoyer un signal erroné. Les gens sont beaucoup trop habitués à penser bien = autorisé, mal = interdit. Il est important de poser les différents aspects de la question avec honnêteté. Le cannabis est objectivement mauvais pour la santé. Il peut également avoir des conséquences sur autrui, notamment au volant. Mais on fait le choix de laisser les gens assumer leurs responsabilités.

Il n’est point nécessaire de se lancer dans une grande vague de rééducation de la population. La pédagogie pour adultes a quelque chose de profondément méprisant. Il suffit qu’on ne mente pas et que le dispositif choisi ne crée pas des incitations grotesques. On comprendrait mal, par exemple, que le cannabis soit légalisé à un prix inférieur à celui du tabac. Légaliser la drogue avec des droits d’accises suffisamment élevés serait une façon très claire d’autoriser sans encourager.

La liberté, paradoxalement, est le plus souvent un choix de prudence. La plupart du temps, il est plus efficace que laisser les gens décider, quitte à réparer les dégâts si les choses tournent mal. Il y a peu de domaines où le rapport s’inverse et où l’interdiction se justifie a priori et où les autorisations doivent être calculées. Même le port d’armes à feu ne présente pas un rapport bénéfice-risque qui implique sans ambiguïté la nécessité d’une prohibition.

Les activités qu’il faut vraiment soumettre à autorisation préalable sont les activités où la probabilité d’un accident est très élevée en l’absence de normes explicites, et où cet accident aurait des conséquences particulièrement graves. On n’installe pas une usine chimique géante ou une centrale nucléaire, sans avoir préalablement prouvé que les précautions nécessaires ont été prises, parce que les accidents peuvent tuer des milliers de personnes innocentes. Mais si quelqu’un veut risquer sa propre vie, je ne vois pas au nom de quoi je l’en empêcherais. Il suffira que je l’avertisse loyalement du danger, pour qu’il prenne sa décision en connaissance de cause.