Devrait-on légaliser les drogues en France ?

Un tabou français – la légalisation des drogues – ne mériterait-il pas de tomber ? Le point de vue d’un jeune lycéen.

Par Rafaël Amselem.

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À l’heure où certains pays en légalisent certaines, comme aux États-Unis, et d’autres où cette idée n’est plus vraiment un tabou, comme au Maroc, il serait peut-être temps que la France entre en plein débat : faut-il légaliser les drogues ?

En France, l’État autorise la collectivité à être supérieure à l’individu. Des années que cela dure. Ainsi, nos choix sont limités, la liberté individuelle perd chaque jour de l’ampleur dans tous les domaines : censure de plus en plus utilisée (Dieudonné, Twitter), monopoles étatiques, journaux subventionnés, limitations dans le secteur du travail, mais aussi dans l’immobilier. Pour rappel, la dernière loi Duflot va permettre l’encadrement des loyers, dont nous connaissons tous les effets destructeurs. Il aurait été un immense plaisir de montrer la dangerosité et l’incohérence de toutes ces mesures, mais cela prendrait beaucoup de temps, et d’autres l’ont si bien fait. C’est pourquoi je vais m’intéresser à une seule de ces mesures inefficaces en France, et qui sûrement correspondra plus à mon âge : la pénalisation de la drogue, qui en réalité ouvre sur une multitude d’autres sujets.

Dans notre pays, cela fait près d’un siècle et demi qu’apparaissent les premières mesures envers certaines substances comme l’opium. Mais comme dans beaucoup de pays, c’est en 1970 que la France se lance dans une réelle lutte contre les stupéfiants. Plus de 40 ans après, que peut-on faire comme constat ? Un désastre, économique et social. Selon l’OFDT en 2011, les coûts de la prohibition s’élèveraient à 964 millions d’euros chaque année. Depuis ils ont été augmenté (malgré une dette assez lourde…), et on pourrait très aisément les estimer à 1 milliard d’euros par an. Toujours dans le même rapport, mais cette fois-ci en 2013, l’OFDT signale que la consommation de la plupart des drogues a augmenté : « La part des 18-64 ans en ayant consommé dans l’année a triplé au cours de la décennie, passant de 0,3% à 0,9%. » Et n’en parlons même pas chez les 15-18 ans. La délinquance dans ce secteur ne cesse d’augmenter, face à une population qui n’a pas les moyens d’agir.

Quel est l’intérêt de cette mesure ? En quoi restreindre notre liberté est-il bénéfique ? Quel mal y a-t-il à consommer un produit, tant que cela est fait de manière volontaire ? À ces questions, on vous répondra que c’est dans l’« intérêt général », « pour votre bien ». Ainsi, cela repose sur l’idée que d’autres hommes doivent être présents afin de nous protéger de nous-même. Soit dit en passant, cela signifierait que des hommes seraient supérieurs à d’autres, thèse dont beaucoup de socialistes diront naïvement être opposés en prônant une société d’égalitarisme. À ces réponses on vous présentera quelques études médicales de personnes certainement très sérieuses, qui s’appuieront bien sur le fait que prendre de la drogue est dangereux et détruit la santé physique et psychologique des consommateurs. Beaucoup pensent donc que les stupéfiants constituent une menace contre la bonne santé, qu’il faut combattre par tous les moyens.

Seulement, autant dans sa théorie que dans son application, ce raisonnement est erroné, il fait preuve d’incohérence, ainsi que d’atteinte à nos libertés.

L’intérêt général (sans limites) est le fondement d’un État socialiste. Or son principe est flou, subjectif et à tout le moins contestable. Mais déjà, l’intérêt général correspond-il à la volonté d’une majorité de la population ? Tous les citoyens d’une nation ? La partie en accord avec nos idéaux ? Dans tous les cas, cela signifie donc que la collectivité est supérieure aux choix individuels, car celle-ci doit passer avant notre libre-arbitre, pour une raison qui n’est, encore une fois, pas claire. On peut pourtant soutenir cette position : mes propres décisions, aussi irrationnelles soient-elles, ne doivent souffrir aucune restriction, dès lors qu’elles n’atteignent pas la liberté des autres. Absolument rien ne justifie une interdiction sur un sujet qui concerne seulement une ou plusieurs personnes consentantes. En effet, une société libre et responsable ne peut se fonder que sur ce principe : c’est en préservant nos libertés, nos actions, que l’on devient gouverneur de nos vies, et que l’on y prête une certaine attention, qui varie selon les individus.

Toujours dans cette logique d’intérêt général, les socialistes sacralisent un État omnipotent, dont les limites semblent toujours s’éloigner. Mettons de côté toutes les dérives inéluctables, Hayek se fait un plaisir de nous l’expliquer dans La Route de la Servitude, et regardons plutôt le défaut moral apparent. Comme dit précédemment, des hommes seraient supérieurs à d’autres (quel manque de cohérence dans l’idée d’une égalité parfaite entre tous les hommes). Pour cela, ces hommes devraient être irréprochables. Ce serait effectivement le seul moyen de dire que certains pourraient enseigner ce qui est juste pour chacun. Or, l’homme est, sans conteste, imparfait, surtout lorsque celui-ci se situe à la tête d’un État. Il est possible de le vérifier chaque jour, entre abus et corruptions. Dès lors, pourquoi est-ce que je recevrais des leçons de la part de quelqu’un à qui je pourrais en dispenser tout autant ? Nul n’a donc de reproches à faire envers une personne qui consomme de la drogue, ni lui interdire d’en prendre, surtout que cela peut arriver dans un contexte psychologique difficile. Tant que je ne porte pas atteinte à votre liberté, tant que quelqu’un ne porte pas atteinte à ma liberté, alors je n’ai aucun droit sur la vie privée d’autrui.

img contrepoints093 drogue légaleIl est aussi très important de comprendre que l’État qui agit « pour notre bien » est un mythe. En effet, je suis maître de mon corps, ainsi que de ma pensée. Je suis donc le seul à savoir ce qui est le mieux pour ma personne, pour mon bien-être. Dans le pire des cas, il m’est possible de demander conseil à mes proches lorsque j’ai des doutes. Mais cela montre bien que l’État n’a aucun savoir sur ce qui est bénéfique pour les individus différenciés d’une population. Seuls les individus sont capables de décider, il est absurde de faire confiance à l’État en cette matière en abandonnant nos libertés. Réduire l’action de l’État serait d’ailleurs une manière de donner plus de pouvoir au peuple : qu’il puisse enfin décider de la manière dont chacun souhaite faire fonctionner sa vie. La consommation de substances hallucinogènes en est une partie intégrante. Si on me répond que c’est un danger pour la santé, je répondrais que les consommateurs en sont parfaitement conscients de manière générale. C’est de notre responsabilité de décider de ce que l’on fait de notre corps et d’en assumer les conséquences. Thoreau disait : « Si je savais avec certitude qu’un homme venait dans ma maison avec la volonté d’être bon avec moi, je devrais courir pour sauver ma vie. »

Autre élément absurde dans cette idéologie de la prohibition. Il y a la théorie dans laquelle l’utilisation de drogue est défendue. Mais il y a surtout la pratique. Dans la réalité, l’interdiction de consommation de drogues n’empêche personne d’en produire, d’en vendre, d’en utiliser. C’est un fait : sinon pourquoi dépenserait-on des millions d’euros pour l’appliquer, bien qu’inutilement, aux frais du contribuable ? Pour une lutte qui ne semble pas prendre fin ; malgré la hausse des moyens, l’échec est plus que criant. En plus de n’être qu’un vaste écran de fumée, la prohibition n’est qu’un moyen d’enrichir quelques producteurs, qui aboutit à des batailles de mafias. Prenons l’exemple le plus connu, celui des États-Unis. Ce pays a connu deux grandes périodes de hausse de la violence : la grande prohibition de 1920 à 1933, et la lutte contre les drogues à partir de 1971. La Grande Prohibition est très connue pour le développement massif et sans précédent des mafias, de leur enrichissement illégal, et d’une très forte montée de la violence. La bataille contre la drogue a réussi à battre des records de violence en 1980 avec un taux d’homicide atteignant 10,1 pour 100 000 habitants. En France, malgré la prohibition, la MILDT nous dévoile que 13,8 millions de français ont déjà fumé au moins une fois du cannabis. Les taux de violence ont été les plus forts en 1984, à peu près en même temps que les États-Unis, où tentatives et homicides ont atteint le nombre de 3100. En réalité, le marché de la drogue ne disparaît pas par son interdiction, il ne fait que se déplacer vers le marché noir.

Ce marché parallèle présente une multitude de problèmes, qui sont d’ailleurs reconnus par beaucoup de personnes, précisément parce qu’il échappe aux lois communes et fait régner la vraie loi de la jungle. Par exemple, dès lors qu’il y a un conflit entre producteurs sur les espaces de vente, un litige sur la qualité ou sur le prix, un système juridique condamnant ce système ne peut être utilisé. Le résultat est que les hommes sont obligés de régler ces problèmes entre eux, aboutissant à la violence. Autre problème de cette absence de système juridique : si celui-ci est absent, il est alors impossible de critiquer ouvertement un vendeur pour la qualité de sa marchandise. Les producteurs de mauvaise foi peuvent en profiter, et vendre des produits dont la qualité n’est pas assurée. Les effets néfastes de ceux-ci sont d’autant plus accrus. Tous ces faits sont appuyés par un autre qui est que le consommateur se cache, car il n’est pas censé avoir le droit de commettre un acte qui ne peut nuire qu’à lui-même. La conséquence directe est que sa sécurité est corrompue.

Comme dit précédemment, l’application de cette loi a un coût. Le citoyen dépense de l’argent en plus pour un système inefficace : les plus pauvres en pâtissent, perdant sur tous les tableaux d’ailleurs. Cela fait augmenter les dépenses publiques, donc toujours plus d’impôts, et d’emplois en moins. Mais encore plus grave : les dealers et consommateurs placés en prison prennent de la place, inutilement, car ce qu’ils ont fait n’a rien de condamnable en soi. De ce fait, comment accueillir les vrais criminels ? Comment protéger les citoyens de dangers réels ? Il n’y a plus de place en prison, la France est en surcharge, il n’est plus possible que le système judiciaire fonctionne correctement. Or, comment un bon système peut-il fonctionner sans que la fonction régalienne principale de l’État ne soit pas respectée ? Il ne faut pas s’étonner de la hausse de la violence en France, car nos gouvernements ont tout fait pour que cela arrive. Le pire est que je suis convaincu que cela a été fait globalement de manière involontaire. Les chiffres sont difficiles à trouver pour la France, mais aux États-Unis, de 1980 aux années 2000, la part de la population carcérale enfermée à cause de la drogue est passée de 6% à 21%.

Bien entendu, nous sommes tous conscients que des problèmes de dépendance existent, et certains l’invoquent pour vouloir une nouvelle fois interdire ces substances. Le consommateur n’est pas toujours conscient des effets que peuvent avoir certaines drogues (pas toutes). Mais quel est le meilleur moyen d’aider ceux qui sont tombés dans la dépendance ? Le système judiciaire suisse l’a compris, c’est encore une fois la charité privée. Ceux qui sont capables au mieux de parler avec ces personnes ce sont les associations, car elles sont en contact direct et humain avec eux, contrairement à l’État. Ainsi, chacun pourrait réellement aider les dépendants en faisant des dons, ou offrir de son temps.

C’est pourquoi il est devenu nécessaire de légaliser les drogues. Chacun doit devenir juge de sa vie et de ses choix, ce sera donc à la fois une manière de responsabiliser notre société, ainsi que de respecter les choix individuels de chacun. Consommer des stupéfiants n’agit en rien sur la liberté d’autrui. Dans le cas contraire, la justice doit être réellement présente afin de nous protéger. D’autres seront même d’accord pour dire que chacun doit pouvoir se défendre par lui-même. C’est pourquoi consommer de telles substances ne devrait pas être autant discriminé. Nous avons en France cette maladie qui est de punir avant même que l’on ait commis une faute. Si nous poussons ce raisonnement de prohibition à l’extrême, ou par l’absurde, pourquoi n’interdisons-nous pas la télévision, ou internet pour lesquels on peut trouver d’autres formes de dépendance ? Certains ont été logiques dans leur raisonnement, en interdisant l’alcool qui, je le rappelle, tue beaucoup plus que les drogues. Mais allons encore plus loin, certains sont addictifs au sport, et il a été prouvé qu’en pratiquer à l’excès a des effets néfastes sur notre corps, alors pourquoi est-ce que l’on ne réglemente pas sa pratique ?

Aussi, légaliser permettrait la création d’un nouveau marché : cela signifierait donc la création d’entreprises, d’emplois, de véritables règles permettant la vente, des échanges… Ces stupéfiants seraient aussi dans un système où enfin la loi de l’offre et de la demande serait la règle maîtresse du marché, où le consommateur serait enfin roi, car une autre conséquence du marché noir est l’augmentation du prix des produits vendus par le producteur.

Il est temps d’être honnête avec nous-mêmes et de faire le constat d’une politique de lutte inefficace. Sortons de nos idées conservatrices, et allons de l’avant dans le respect de la liberté individuelle de chacun d’entre nous. Il n’est pas ici question de faire l’apologie de la drogue, mais bien de défendre nos libertés. Et parce que nous sommes libres de consommer des stupéfiants, nous sommes tout autant libres de ne pas le faire. Il est raisonnable d’espérer que tous les problèmes cités dans ce billet seraient largement résolus.