Les porcs, le féminisme et le troupeau

Face à la recrudescence des porcs, allons-nous vers une épuration des femmes et des troupeaux ?

Par Louise Alméras.

Chaque semaine a maintenant son lot de révélations dans la presse : les femmes ne se taisent plus et les agresseurs sexuels sont débusqués. Ce que l’on ne dit pas toujours dans une affaire, c’est aussi la part de vérité qu’elle révèle : ce nouveau tournant dans le milieu majoritairement artistique met-il fin au droit de cuissage et à une certaine manière d’obtenir ou de garder un emploi ?

La disparition de la responsabilité individuelle

Quand a-t-on entendu parler de responsabilité individuelle pour la dernière fois dans les articles faisant mention de ces scandales ? La communauté, désormais spectatrice, semble porter sur elle tout le poids de situations présentées comme inéluctables quand, enfin révélées, les affaires de mœurs éclatent quand c’est trop tard de la part de plaignantes qui paraissent parfois n’avoir eu à l’époque des faits aucune responsabilité, aucune liberté ni aucune crainte que le mal perdure après elles.

Le silence des femmes n’est pourtant pas uniquement une affaire de crainte de leur part, mais aussi de lâcheté d’un milieu, nous l’avons vu dans l’omerta qui entourait depuis longtemps les actes de Harvey Weinstein. Cela a pris tellement d’ampleur, notamment avec la création du collectif Time’s up, que la vision manichéenne de toutes les affaires est maintenant de mise.

Les femmes toujours victimes ?

Les hommes sont toujours les méchants et les femmes toujours les victimes. Certes, il y en a de nombreuses, mais certaines ont peut-être profité du système pour leur carrière. À la différence que les hommes ne pourront certainement jamais porter plainte contre elles pour ce motif.

Frédéric Bastiat mettait en garde dans Harmonies économiques contre ce qu’il considère comme une perte de liberté et le danger assez vaste que suggère un manque de responsabilité, à cause de ses conséquences.

La responsabilité, mais c’est tout pour l’homme : c’est son moteur, son professeur, son rémunérateur et son vengeur. Sans elle, l’homme n’a plus de libre arbitre, il n’est plus perfectible, il n’est plus un être moral, il n’apprend rien, il n’est rien. Il tombe dans l’inertie et ne compte plus que comme une unité dans un troupeau.

Si donc d’un côté il y a les porcs, il semble aussi que de l’autre il y ait des troupeaux.

Le Danois Peter Martins vient d’annoncer sa démission de la direction du New York City Ballet suite à des allégations de harcèlement sexuel et d’abus verbal, sur des faits datant de 1983. Il se retire après avoir démenti la véracité des accusations.

Le réalisateur canadien Paul Haggis est accusé de même par quatre femmes, pour des faits datant de 1996 à 2015, depuis une première plainte déposée le 15 décembre dernier (AFP), les autres étant anonymes.

De son côté, il a porté plainte contre l’une d’elle, Mme Breest, qui lui réclame des millions de dollars afin qu’elle garde le silence, et son avocate de dénoncer « une tactique pour lui nuire (…) et obtenir de l’argent ». De l’autre, l’avocate des plaignantes conclut avoir à faire à « un prédateur en série qui s’en prend aux femmes depuis des années ».

Saura-t-on un jour la vérité ? Et est-ce vraiment celle-ci qui importe dans cette déferlante d’annonces de plaintes ? Est-ce les hommes de pouvoir qui en ont profité ou bien les victimes qui usent de leur pouvoir ? Enfin, pourquoi les langues se délient-elles maintenant ?

Les femmes sont-elles moins libres que les hommes ?

Pour répondre de leur silence, de nombreuses femmes ont invoqué la peur qu’elles avaient de perdre leur emploi. Ce n’était pourtant pas, en général, des femmes incompétentes.

Ce fut même parfois des femmes plutôt fortes et capables, qui n’avaient donc pas à douter de leur capacité à être employées ailleurs. C’est le cas encore récent de trois chanteuses et d’une instrumentiste qui accusent le chef d’orchestre suisse Charles Dutoit d’agressions sexuelles, ayant eu lieu entre 1985 et 2010.

Pourquoi porter plainte maintenant ? « Parce qu’elles étaient jeunes à l’époque, qu’il était leur maestro et qu’elles pensaient que ce seraient elles qui perdraient leur travail », rapportait l’agence de presse américaine AP le 22 décembre dernier.

Friedrich Hayek s’interrogeait, dans La Constitution de la Liberté :

C’est sans doute parce que la chance de bâtir sa propre vie implique une tâche sans fin, une discipline qu’il faut s’imposer à soi-même si on veut atteindre ce qu’on vise, que bien des gens ont peur de la liberté.

Les victimes doivent s’exprimer

Attention, la responsabilité ne leur incombait pas uniquement, mais à ceux aussi qui avaient le pouvoir d’intervenir, de protéger, de rendre justice et qui n’ont rien fait. À condition que les victimes s’expriment.

L’exemple d’Alice de Lencquesaing est intéressant en ce sens. En 2016, la comédienne récemment aperçue dans Espèces menacées envoie un courrier au magazine Elle qui choisit de ne pas le publier. Et pour cause, dans celui-ci elle dénonce les agissements d’un acteur avec lequel elle vient de tourner un film.

Après avoir elle-même subi ses assauts deux ans auparavant sur un autre tournage, elle est témoin d’une tentative de viol à l’encontre d’une autre comédienne.

Le magazine s’est expliqué n’avoir pas donné suite car il « souhaitait que l’actrice ne se retrouve pas seule devant les feux des critiques », tandis qu’Alice tente alors de convaincre la comédienne agressée d’en parler à son agent, qui la soutient alors « de loin et en silence ».

La responsabilité devenue impopulaire

Autrement dit, il ne fait rien. Pendant ce temps, la production lui rétorque qu’elle « ne veut pas intervenir, trop de risques ». « Tu comprends, si on dit quelque chose, il pourrait se braquer et quitter le film… et ça c’est pas possible », rapporte Alice de Lencquesaing dans son courrier. À 25 ans, elle avait plus de courage qu’un magazine, un producteur et un agent réunis.

Peut-être souffraient-ils de ce mal que décrit Friedrich Hayek :

La responsabilité est devenue impopulaire ; c’est un mot que les orateurs et écrivains expérimentés évitent aujourd’hui d’employer, vu le désintérêt ou l’aversion manifeste que lui témoigne une génération qui déteste tout discours moralisateur. Il soulève souvent l’hostilité ouverte de gens à qui on a enseigné que seules des circonstances indépendantes de leur volonté ont déterminé leur position dans la vie, et même leurs propres agissements.

Quoi qu’il en soit, les troupeaux, femmes et entourages inclus, devront bientôt s’épurer puis mieux choisir leurs bergers, sous peine de voir encore la blancheur de leurs lainages être salie par la boue des porcheries.