M. Philippe, responsabilisez les automobilistes, ne les culpabilisez pas !

Le trop plein de réglementation routière ne joue pas en faveur de la sécurité du conducteur : c’est au contraire en le responsabilisant qu’on peut améliorer les choses !

Par Nathalie MP.

L’un des points centraux du libéralisme – et ce qui en fait toute la beauté pratique et morale à mes yeux – réside dans son appel constant à la responsabilité individuelle. Contrairement à ce qui est cru trop hâtivement par ses détracteurs, l’homme n’est pas invité à faire ce qu’il veut sans égard pour son prochain, mais il a la possibilité de faire ce qu’il veut dans la limite des droits naturels des autres, qui sont aussi les siens, à savoir la liberté, la propriété et la sécurité. Le libéralisme est fondamentalement une philosophie du respect des autres et de la responsabilité personnelle.

Or très souvent, lorsque j’aborde cette question dans une conversation en suggérant qu’on pourrait peut-être faire confiance aux gens plutôt que de les enchâsser dans une véritable camisole d’interdictions et de recommandations à tout propos, depuis ce qu’il faut manger pour vivre heureux jusqu’au permis tronçonneuse pour scier trois branches dans son jardin en passant par la presse qu’il faut lire pour échapper aux fake news , la réaction ne se fait pas attendre. Bien sûr, me dit-on en substance, ce serait formidable, si seulement tout le monde était doué de raison et de discernement.

Ces imbéciles qu’il faut contrôler

Puis vient la partie émergée de l’argumentaire, la partie pieuse gonflée d’altruisme : Il existe des personnes fragiles qui ont besoin d’être protégées et accompagnées. Quant à la partie immergée, moins politiquement correcte, moins baignée de sollicitude et de fraternité, elle n’est pas toujours exprimée clairement, mais elle n’en est pas moins évidente : Il existe aussi une quantité incommensurable d’imbéciles heureux qu’il faut absolument contrôler.

Aux yeux de celui qui s’est positionné d’entrée de jeu en surplomb du commun de ses semblables en se dotant d’une compréhension du monde et d’un sens des responsabilités dont le reste de l’humanité est malheureusement dénuée, il convient de prendre les choses en main en traçant partout des limites précises afin d’empêcher « les autres » de basculer dans le grand n’importe quoi. Il n’est bien évidemment pas le moins du monde question d’autoritarisme. Tout ceci est instauré au nom du bien de chacun et de tous.

Sauver des vies sur les routes

Le grand n’importe quoi, c’est par exemple de rouler à des vitesses folles sur les routes, au risque de provoquer des accidents pour soi et pour les autres. Il a donc été décidé récemment par le Premier ministre d’abaisser la vitesse maximale autorisée sur les routes secondaires de 90 km/h à 80 km/h. Pour Édouard Philippe, il s’agit de « sauver des vies ». Pour la Ligue de défense des conducteurs, qui récuse l’idée que la vitesse soit l’unique ni même le principal  facteur des accidents de la route  :

C’est continuer à déresponsabiliser (les automobilistes) (…) en leur faisant croire qu’obéir mécaniquement à une règle administrative (…) est gage de sécurité, alors que l’élément essentiel de la sécurité est une conduite responsable, faite de vigilance et d’anticipation. »

On ne peut pas non plus exclure la nécessité de renflouer les caisses de l’État via une nouvelle occasion de taxe comportementale. La limite autorisée baissant, les infractions vont forcément se multiplier, à la plus grande joie du Trésor public.

Quand la surprise de cette petite nouveauté s’émoussera, il faudra trouver autre chose, mais rassurez-vous, cet aspect intellectuel de la gestion du pays est particulièrement bien maîtrisé par nos dirigeants ; ils trouveront.

Or, si les chiffres de la mortalité routière sont effectivement à la hausse depuis 2014, la tendance générale est à la baisse (voir ci-contre) avec des petites variations qui ne permettent pas, à ce stade, de parler d’une augmentation dangereuse au point de modifier la législation. On parle de 3 384 tués en 2014, 3 461 en 2015 et 3 477 en 2016. Le chiffre 2017 n’est pas encore public, mais on était à 3 163 fin novembre.

Culpabiliser les automobilistes

Autrement dit, plutôt que d’engager les automobilistes (et les citoyens en général) à se sentir responsables de leur comportement (sur les routes ou en d’autres circonstances), on préfère les traiter comme des enfants immatures incapables de réflexion et d’autonomie en les culpabilisant et en les punissant de points en moins sur le permis de conduire et d’une solide amende en cas d’infraction, au motif très noble mais pas vraiment évident ni immédiatement nécessaire d’accroître leur sécurité.

Mais sans même aborder la question de la fiscalité punitive, le reproche plus fondamental qu’on peut faire aux réglementations et interdictions qui s’amoncèlent sur les épaules des citoyens, au travail, sur les routes ou dans leur vie privée réside dans l’abolition du jugement personnel qu’elles induisent.

Comme le signalait la Ligue de défense des conducteurs, la présence d’une règle administrative (un panneau de limitation de vitesse, un feu qui passe au vert…) donne à l’automobiliste un sentiment de sécurité qui le fait se fier à ce feu ou à ce panneau plutôt qu’à ce qu’il se passe réellement sur le terrain.

Le sens des responsabilités

De multiples tests menés justement dans le champ de la sécurité routière ont montré que plus on augmente le nombre de règlements auxquels il faut se conformer plus le sens des responsabilités des individus diminue.

Ceci s’applique également à d’autres secteurs fortement réglementés, ainsi que je le signalais dans mon article sur la régulation bancaire par exemple. L’attention finit par se porter prioritairement sur le respect de la norme, pas sur l’observation de la réalité.

Et réciproquement, plus on allège le fardeau réglementaire, plus les personnes concernées sont amenées à réactiver leur propre jugement, à mener leur analyse des situations vécues et à prendre leurs propres décisions en fonction des risques perçus, avec pour conséquence, non pas de mettre les gens en danger comme on pourrait trop hâtivement le penser, mais d’augmenter considérablement leur sécurité.

On peut citer comme exemple celui de la politique de shared space (ou espace partagé) mise en place en 2012 à Poynton, petite ville de 14 000 habitants située à une quinzaine de kilomètres de Manchester au Royaume-Uni.

L’exemple britannique

Le carrefour central du village était devenu un axe de lourde circulation sur deux files dans chaque sens, dont toutes les tentatives pour le rendre plus sûr pour les piétons et les cyclistes avaient consisté à augmenter la signalisation, les barrières et les marquages au sol, avec pour uniques résultats d’augmenter encore plus la circulation, la vitesse, le bruit et de façon générale l’inhospitalité du lieu.

En désespoir de cause, et malgré les nombreuses réticences, le conseil municipal a fini par décider d’adopter une politique complètement inverse : suppression des signalisations, des feux, des trottoirs et des barrières, réaménagement du carrefour autour de deux ronds-points non matérialisés autrement que par un changement de matériau et de couleur. La vidéo ci-dessous (les 5 premières minutes) donne une idée de la transformation  :

Le résultat a été spectaculaire. La vitesse de circulation a baissé naturellement, les accidents ont diminué, les bouchons aussi. Les personnes initialement hostiles au projet reconnaissent que le centre-ville a complètement changé d’allure et que la petite ville y a gagné le calme et un regain d’activité dans tous ses commerces, immobilier compris.

Libérés de la réglementation

La succès de l’opération tient entièrement au fait que les individus ont été libérés des rails de la réglementation qui les liaient auparavant, qu’ils sont devenus attentifs à leur environnement et qu’ils ont pu exercer à nouveau leur jugement personnel.

Il n’est pas question de nier que certaines personnes ne sont pas en possession de toutes les facultés désirables. En matière de circulation routière ou de déplacements en ville, les aveugles et les handicapés en général n’ont pas les facilités de tout un chacun et il ne fait pas de doute que certains aménagements spécifiques sont de nature à les aider grandement. Mais la responsabilisation accrue de l’ensemble de la population jouera aussi en leur faveur.

La circulation routière est un exemple typique de la façon dont les exigences de sécurité et de protection des personnes tendent à enfoncer ces mêmes personnes (que nous sommes tous) dans une déresponsabilisation généralisée qui joue in fine contre l’objectif initial de sécurité.

À supposer même que la sécurité soit correctement assurée de cette façon (ce qui n’est pas le cas), voulons-nous vraiment d’une société qui d’un côté réalise des prodiges en développement technologique, preuve que l’esprit humain est merveilleusement créatif, et d’un autre côté en vient à enfermer l’individu dans une protection si insidieuse que son libre-arbitre en est complètement aboli ?

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