La farce de la république irréprochable à l’ère Macron

On nous avait vendu avec l’élection d’Emmanuel Macron la moralisation de la vie politique. Aujourd’hui, on est encore loin du compte…

Par Nathalie MP.

Réjouissons-nous. Les sombres affaires Thévenoud, Cahuzac ou Fillon, c’est du passé ! Cette impression prégnante que la classe politique a tous les droits, surtout celui de se remplir les poches sur le dos du contribuable, c’est terminé ! Les conflits d’intérêt, passe-droits et abus de pouvoir petits et grands, c’est bien fini !

Aujourd’hui, nous vivons enfin dans une République irréprochable, véritable paradis politique où l’on marche sereinement, sans craindre les ampoules douloureuses et les cors aux pieds disgracieux.

Eh oui, on a moralisé la vie politique française ! Ça remonte à quelques mois, au 15 septembre 2017 exactement, mais cette belle et grande nouvelle n’a certainement pas pu vous échapper.

Preuve de la « politique autrement » promise par le candidat Macron en campagne, preuve du grand ménage de printemps réalisé dans tous les placards poussiéreux d’une République enfin remise en état de marche, ce fut non seulement l’objet de la première loi du quinquennat mais un véritable événement médiatique : le Président l’a signée lui-même en personne en direct à la télévision !

Moralisation devant les caméras

Tel le héros qui tient ses promesses plus vite que son ombre, il avait dit qu’il le ferait et il l’a fait pratiquement dans les secondes qui ont suivi son élection. Moralisation ? Check ! C’est un signe, qu’on se le dise ! Ce quinquennat sera celui de la transparence et de l’angélisme.


Et peu importe que cette loi résulte au départ d’un accord électoral avec François Bayrou, ce dernier apportant les voix du Modem à la candidature Macron en échange du poste convoité de grand justicier.

Et peu importe que le dit grand justicier ait fini épinglé en train de faire la bête avec une stupide histoire de cadres du Modem « à recaser d’urgence » alors qu’il a toujours mis beaucoup d’application à faire l’ange de la politique et, par la même occasion, à faire la morale à tout le monde.

L’encombrant Bayrou

Pour une loi de moralisation de la vie publique, c’était fâcheux. Mais l’indélicat a été promptement débarqué de son poste afin de pouvoir prouver son évidente innocence sans entraver l’action du gouvernement (formule consacrée). C’est donc élu avec les voix du Modem et débarrassé de l’encombrant Bayrou que Macron a pu nous présenter sa loi fondatrice dans une de ces mises en scène de sa noble grandeur qu’il affectionne (vidéo,  02′ 14″) :

Soyons justes : on ne pourra qu’accueillir avec satisfaction les mesures concernant l’impossibilité pour les parlementaires d’avoir une activité de conseil parallèle, l’obligation de rendre des comptes sur l’utilisation de leur indemnité représentative des frais de mandat et la fin de la réserve parlementaire discrétionnaire1.

« Penser printemps » le petit doigt sur la couture du pantalon

Mais peut-on dire pour autant qu’on a « moralisé » la vie politique ? À observer la façon dont Emmanuel Macron structure son parti La République en Marche (LREM), à voir les opposants d’il y a 3 minutes retourner leur veste dès qu’une ouverture se profile et à constater par ailleurs combien rien n’est fait pour réduire le poids de l’État dans la vie des Français, je crains qu’on ne soit très loin du compte.

Chez LREM, on est vivement encouragé à « penser printemps » et à bousculer l’ordre établi pour sortir la France de ses vieilles ornières et lui permettre de prendre enfin son envol. Mais on est encore davantage prié de coller à la ligne présidentielle sans broncher. Pas question de fronder, pas question de s’éparpiller en courants, pas question d’être le moins du monde pluriel, même si les marcheurs étaient invités au départ à s’enrichir mutuellement de leurs différences.

Richard Ferrand et Christophe Castaner, deux fidèles de la première heure qui se comportent depuis le début comme les porte-flingues de la macronie, n’ont pas été bombardés d’autorité à la tête des députés LREM pour le premier et à la tête du parti pour le second pour animer une simple colonie de vacances. C’est tout l’appareil d’État qui est ainsi verrouillé au profit du Président, et ce d’autant mieux que Castaner a conservé son poste de secrétaire d’État aux Relations avec le Parlement.

L’homme du président

Les Français étaient 52 % à trouver choquante la nomination autoritaire de Castaner à la tête de LREM ; ils sont maintenant 70 % à juger son maintien au gouvernement anormal. Mais Macron n’a pas reculé, et Castaner a invoqué une excuse vraiment trop mignonne : son mandat à la tête de LREM étant bénévole, il faut bien qu’il gagne sa vie. Et tiens, pourquoi pas au gouvernement ? Et pourquoi pas dans les relations avec le Parlement dont il a déjà l’expérience ?

Résultat concret, le parti majoritaire, l’exécutif et le Parlement sont dorénavant intimement liés par des hommes sans états d’âme qui doivent tout à Emmanuel Macron. Drôle de séparation des pouvoirs. Et pas vraiment un exemple de moralisation de la vie publique.

Autre situation ubuesque qui fait douter du sens que la classe politique donne au mot « moralisation » : Macron a réussi à faire entrer au gouvernement comme secrétaire d’État à la fonction publique auprès du ministre du Budget Gerald Darmanin le député socialiste Olivier Dussopt (ex-socialiste depuis sa nomination au gouvernement), qui avait voté contre le PLF 2018 comme tous ses collègues socialistes seulement trois jours avant sa nomination ! Auparavant, il n’avait pas voté la confiance au gouvernement Philippe, et il s’était prononcé contre les ordonnances Travail.

Je retourne ma veste

Le parcours politique d’Olivier Dussopt est particulièrement sinueux : proche de Martine Aubry à une époque, il avait ensuite rejoint Valls, avant de devenir le porte-parole de Benoît Hamon pour la primaire de gauche et de se la jouer très anti-LREM jusqu’au jour bienheureux de son entrée dans le gouvernement d’Emmanuel Macron vendredi 24 novembre dernier. C’est merveilleux de se sentir soudain aussi proche d’un gouvernement avec lequel on n’avait rien, mais alors vraiment rien en commun !

Commentaire de Valls, qui réfléchit de son côté à rejoindre LREM pour les élections européennes de 2019 : l’entrée de son ami Olivier Dussopt au gouvernement est une excellente chose car voilà un homme qui « a l’expérience du terrain et le sens de l’État ». Un sens manifestement très corrélé avec son avancement personnel qui ne colle guère avec l’idée qu’on se fait en général de la moralité en politique.

Mais parlons de l’État, justement. Que devient-il sous la férule d’Emmanuel Macron ? Se pourrait-il que la « politique autrement » aille jusqu’à chercher à en réduire le périmètre pour écarter la France de sa cavalcade vers la faillite économique et restaurer les capacités d’initiatives de ses citoyens ? Absolument pas.

La France championne des dépenses publiques

La semaine dernière, l’OCDE a confirmé ce que l’on savait, à savoir que la France est toujours sur le podium dès lors qu’on parle des dépenses publiques ou des prélèvements obligatoires. En 2016, elle était championne pour les premières avec 56,2 % du PIB et vice-championne pour les seconds avec 45,3 %.

On sait grâce au PLF 2018 qu’il en sera peu ou prou de même en 2017 et 2018. Les dépenses, les prélèvements obligatoires et le déficit continuent sur leur dangereuse lancée.

On touche là à ce qui est le plus problématique pour la moralisation de la vie politique. Ainsi que je l’avais déjà souligné dans un précédent article, un État aussi largement répandu dans toutes les activités de ses citoyens, un État qui distribue tant de postes enviés et tant de subventions, y compris à la presse, à la culture et aux entreprises, un État qui se mêle en permanence d’orienter les moindres aspects de l’existence de chacun en détenant jalousement un monopole sur l’Éducation et sur la santé, un État qui se croit fondé à jouer au stratège industriel malgré ses échecs répétés, un État qui pèse sur l’octroi du crédit via son entité BPI France – un tel État tient ses citoyens dans une forme très élaborée de dépendance et il crée lui-même la matière à la corruption et au clientélisme.

Réduire l’emprise de l’État sur la vie du pays

Dans ces conditions, on ne saurait s’étonner de voir les détenteurs du pouvoir s’y accrocher coûte que coûte, non plus que de voir les opposants devenir fervents partisans dès lors qu’on leur propose un poste en vue. Pour la classe politique et tous ceux qui aspirent de près ou de loin à se « dévouer au bien commun », la situation est beaucoup trop bonne pour être refusée et réformée en profondeur.

Aucune loi de moralisation de la vie publique ne changera quoi que ce soit, sinon à la marge, tant que le pouvoir politique, absolument tentaculaire en France ne sera pas soumis à des limitations qui passent obligatoirement par une réduction drastique de l’emprise de l’État sur la vie du pays.

Hélas, aucune réduction des dépenses et des prélèvements obligatoires n’est à l’ordre du jour. Emmanuel Macron attache beaucoup d’importance à la solennité de son pouvoir, ce qui le conduit à signer en grande pompe à la télévision des lois somme toute marginales dans leurs effets. Mais quand on gratte un peu et qu’on considère les actions concrètes, dont les PLF constituent la face chiffrée, on voit qu’il fait de la politique comme on l’a toujours fait en France depuis 40 ans.

Sur le web

  1.  Environ 150 millions d’euros réalloués toutefois dans une « dotation locale de solidarité » censée être plus transparente ; n’espérons pas la moindre économie.