Macron pris au piège du discours de la réforme

Trois mois après son élection, Emmanuel Macron est dans une situation difficile… qu’il met sur le dos des Français.

Par Nathalie MP

Il y a un an, Emmanuel Macron faisait les délices des Unes de la rentrée 2016 en annonçant bruyamment sa démission du gouvernement de François Hollande. « En marche ! » depuis quelques mois dans le but de surmonter « les limites de notre système politique qui pousse aux compromis et aux peurs », il laissait alors planer un doute cousu de fils blancs sur sa candidature présidentielle en nous servant le refrain politicien connu selon lequel les Français se fichent pas mal de qui va se présenter et « se préoccupent surtout du contenu, des propositions. » 

Devenu Président en mai dernier après avoir profité dans son ascension de beaucoup de chance et des nombreux coups de théâtre qui ont affecté ses adversaires, il se retrouve aujourd’hui, soit seulement trois mois et demi après son investiture, dans une situation particulièrement précaire qu’il a rapidement mise sur le dos des Français qui « détestent les réformes ».

Macron, une popularité fragile

Élu sur un score en trompe l’oeil de 66 % des voix contre Marine Le Pen, score qui tombe à 44 % des inscrits une fois qu’on a tenu compte de l’abstention et des blancs et nuls particulièrement élevés pour ce type d’élection, il a cependant bénéficié d’un certain état de grâce en obtenant en début de mandat un taux de popularité de 62 %. Sa jeunesse, son ascension spectaculaire au pouvoir en quelques mois, l’espoir de renouveau qu’il incarnait par rapport aux Hollande, Juppé et Sarkozy, tous défaits, le réglage parfait de toutes ses apparitions publiques très chamarrées ont donné le sentiment qu’une page se tournait et que la France se reprenait en main.

Las, un été meurtrier est passé là-dessus. En plein milieu des discussions sur la loi de moralisation de la vie publique, les « affaires » (Ferrand et autres) sont venues bousculer le bel ordonnancement voulu par le Président, il a fallu se séparer de François Bayrou (qui portait cette loi) et il a surtout fallu regarder enfin la réalité en face : nos comptes publics sont à tel point dégradés qu’il n’est plus possible de tenir le programme du candidat Macron.

D’où une série de « oui, non, peut-être, finalement si, mais non » qui vient de se conclure sur la décision d’augmenter la CSG dès le 1er janvier 2018 (comme prévu) mais de décaler une partie des baisses de charges promises en compensation vers la fin de 2018 (pas comme prévu). Les cafouillages aberrants sur la baisse des APL de 5 € 1, les coupes budgétaires sévères demandées à la Défense en contradiction avec les promesses exprimées préalablement, la rupture fracassante avec le Chef d’état-major des armées et, peut-être plus trivial mais ô combien significatif, les frais de maquillage du Président n’ont pas arrangé les choses. Ajoutez à cela la perspective imminente d’une énième loi travail dont il semblerait que 63 % des Français se défient déjà.

Résultat, la cote de popularité présidentielle n’a plus rien de jupitérien. Elle vient de tomber brutalement à 40 % (voir graphique ci-contre), situation presque inédite sous notre Vème République, et, si l’on peut dire, un retour au « prix de marché » réel de notre Président. Grosso modo, ceux qui ont voté pour lui (44 %) le soutiennent encore – ou presque ; ceux qui n’ont pas voté pour lui commencent à lui retirer le bénéfice du doute.

Déconnexion ou impréparation ?

À ce stade, deux remarques. Tout d’abord, l’affaire des frais de maquillage démontre hélas à quel point nos politiciens vivent dans un monde à part. Le cher coiffeur de François Hollande a tellement défrayé la chronique qu’on aurait pu s’attendre à ce que son successeur veille à ne pas commettre une bourde similaire aussi grossière. Mais non, aucune prudence, aucune restriction, aucune sobriété ne sont à l’ordre du jour.

Je ne parle bien sûr pas tant de la somme, à la fois élevée (pour du maquillage) et minuscule (par rapport à nos 1300 milliards de dépenses publiques) suivant le point de vue, que de l’état d’esprit d’impunité tranquille que cela dénote. Après cela, difficile de tenir la loi de moralisation de la vie publique pour autre chose qu’une vaste opération de com’ de pure façade destinée à endormir les citoyens.

Surtout, je suis frappée de constater à quel point un candidat qui prétendait au plus haut poste de la République, un candidat qui s’est entouré d’une équipe fournie et d’une multitude de conseillers en communication pour y parvenir, un candidat qui parlait doctement « du contenu et des propositions » attendus par les Français – je suis frappée de constater à quel point un tel candidat arrive dans la place en situation d’impréparation aussi manifeste.

Il y a seulement un an, il était encore au gouvernement comme ministre de l’Économie. Il avait donc accès à toutes les informations possibles sur l’état du pays, lesquelles n’ont guère évolué.2 Qu’a-t-il fait depuis, à part des meetings enflammés et des discours pleins de lyrisme qui ont beaucoup brillé par leur capacité à faire vibrer les foules en quête de nouveauté et par le flou des propositions concrètes ?

Mais soyons juste. En campagne, surtout entre les deux tours face à Marine Le Pen, Emmanuel Macron a abordé plusieurs fois des sujets importants. J’avais retenu à l’époque son souhait de libéraliser le marché du travail, sa réticence à soutenir étatiquement des entreprises qui ne marchent pas (cf. Whirlpool) et son désir de faire évoluer nos structures avant de demander à l’Union européenne de se transformer.

On ne peut encore rien dire sur le Code du travail (dont le texte complet des ordonnances sera connu en principe ce jeudi), mais force est de constater que les deux autres points ont été complètement oubliés. L’État s’est précipité au secours de l’équipementier automobile GM&S et des chantiers navals STX. Quant à Emmanuel Macron, il ne cesse de donner des leçons à nos voisins européens, demandant aux pays qui ne croulent pas sous les prélèvements obligatoires de s’aligner sur nos lourdeurs (cas des travailleurs détachés) ou expliquant à Angela Merkel qu’elle doit injecter ses surplus budgétaires dans le puits sans fond de nos dépenses.

Que s’est-il passé ?

La première explication qui vient à l’esprit tient au fait qu’Emmanuel Macron n’est décidément pas un libéral. Même s’il a compris que les entreprises créent la richesse, il reste un homme enfermé dans une vision technocratique teinté de socialisme de l’économie. L’État, dont il est le plus haut représentant, ne peut laisser vivre le pays sans être le stratège de toute l’activité qui s’y développe, tout simplement parce qu’il craint de voir des revenus lui échapper. Oui à la création de richesses, mais sous contrôle, car il convient ensuite de taxer et de redistribuer selon une fin sociale déterminée au sommet.

La seconde explication, c’est que même si la fibre libérale du Président est ténue, il a fini par redescendre de son Olympe et s’est avisé que face aux 40 % qui lui font encore confiance, il existe 60 % des Français qui lui sont hostiles – il est considéré comme trop libéral pour les uns et pas assez pour les autres. Aussi s’est-il lancé dans une déclaration tonitruante dans laquelle il a fait porter la charge de ses difficultés de rentrée à la détestation que les Français auraient de toute idée de réforme :

Les Françaises et les Français détestent les réformes. Dès qu’on peut éviter les réformes, on ne les fait pas. C’est un peuple qui déteste cela.

Ce genre de remarque ressemble fort à une excuse de circonstance qui paraît très déplacée, si peu de temps après son élection, dans la bouche d’un homme qui s’était présenté comme le candidat de la « Révolution » (selon le titre de son livre) et qui disait avoir compris les attentes de changement des Français (voir vidéo, 0′ 56″) :

Réformer la France, ou les Français ?

En réalité, la question de savoir si la France est réformable – enferrée dans le système égalitariste de dépenses publiques, impôts et réglementations débridés qui est le sien – cette question se pose vraiment, et depuis longtemps. J’ai moi-même abordé plusieurs fois la question, concluant toujours qu’il n’existe pas une France, mais des Français ayant des aspirations socio-économiques très différentes, voire antagonistes, voire irréconciliables, et que par ailleurs, pour les Français les plus audacieux en ce domaine, toutes les réformes sont les bienvenues à condition qu’elles ne fassent surtout pas mal et qu’elles ne changent surtout rien.

Mais à voir Macron parler et agir, à repenser à certains de ses prédécesseurs, il me semble trop simple de se contenter de mettre en cause un peuple qui serait intrinsèquement rétif à toute idée de réforme, même s’il est vrai qu’historiquement le poids de la centralisation étatiste est fort. Nos hommes politiques ont aussi leur large part de responsabilité.

Sur le plan de la parole, j’en reviens à Sarkozy. Il disait : « Tout dire avant pour tout faire après. » C’est précisément ce que Macron (et tant d’autres avant lui) n’a pas fait. Il est resté dans le vague le plus longtemps possible, il a compté sur la com’ plus que sur les arguments fondamentaux, et il continue à roucouler avec grandiloquence en toute occasion, plutôt que de tenir le langage cru de la réalité.

Communiquer plutôt que convaincre ?

Dans la vidéo ci-dessus, il est du reste assez ahurissant de le voir se lancer dans une envolée passablement creuse sur les « combats plus grands qu’elle » que la France aime mener et sur « le destin qui est le sien » qu’elle souhaite retrouver, comme au bon vieux temps de la campagne électorale, immédiatement après avoir déploré le faible tropisme des Français pour les réformes.

Sur le plan de l’action, comment convaincre des Français frileux du bien-fondé, et même de l’inéluctable nécessité, de réformer nos structures dans un sens vraiment libéral quand on voit que les quelques hommes politiques qui ont du pouvoir et osent parler de libéralisme ont le chic pour brouiller les pistes tant qu’ils peuvent ?

Macron est hélas l’exemple type. J’ai parlé de l’interventionnisme étatique qui a prévalu chez GM&S et STX au mépris du développement et de la modernisation de ces entreprises, j’ai évoqué la tournée de Macron dans les ex-pays d’Europe de l’Est pour tenter de les convaincre d’adopter nos propres lourdeurs plutôt que nous alléger nous-mêmes.

Mais le pompon, c’est que « dans le même temps », ainsi qu’h16 le notait hier, la France s’occupe à faire des ponts d’or à coups de baisses d’impôts et autres gracieusetés aux entreprises financières de la City londonienne pour tenter de les attirer en France. De la même façon, au moment de l’euro de foot 2016, le gouvernement, mettant provisoirement son idéologie fiscale dans sa poche, avait octroyé des exonérations d’impôt privilégiées à l’UEFA.

Sans compter que de multiples lois de modernisation ou de libéralisation ont été présentées aux Français (à commencer par la loi Macron) pour être ensuite promptement retirées, dévitalisées ou accompagnées de promesses sonnantes et trébuchantes dès que la moindre contestation montrait le bout de son nez.

Dans ces conditions particulièrement incohérentes, comment espérer que les Français, certains du moins, ne soient pas complètement perdus et schizophrènes en matière économique et sociale ? Et comment imaginer qu’ils ne tenteront pas systématiquement envers le gouvernement les intimidations qui ont si bien marché précédemment ?

Sur le Web.

  1. Aberrants parce que 5 € est une baisse ridicule qui a enflammé l’opinion alors que c’est une suppression totale qu’il faudrait envisager pour faciliter le logement des étudiants, les aides de ce type ayant pour effet de fausser le marché et d’augmenter les loyers (comme toutes les subventions, prix plafond, prix plancher etc…).
  2. Au passage, rappelons que le chômage, dont on ne parle plus que trimestriellement selon les vœux de la ministre du Travail, est toujours obstinément accroché à 3,5 millions pour les chômeurs de catégorie A et à 5,9 millions pour les catégories A, B, C en France entière, selon les chiffres de la Dares à fin juillet 2017.