4 (mauvaises) excuses du terrorisme

Les excuses idéologiques ne manquent pas pour atténuer la responsabilité individuelle des terroristes. Le philosophe Michael Walzer en a réfuté 4 des plus répandues.

Par Frédéric Mas.

Les attentats terroristes en Espagne ont suscité des réactions bien compréhensibles, de colère, de tristesse ou de protestation sur les réseaux sociaux. Face à l’émotion, les explications se sont multipliées, qu’elles viennent d’anonymes ou d’experts plus ou moins compétents sur les questions d’islamisme ou de terrorisme. Seulement, avec la même régularité d’horloge, après chaque attentat, réapparaît le même discours dans le débat public, celui des excuses idéologiques du terrorisme.

Dans un livre de 2004, le philosophe Michael Walzer s’était attaché à réfuter les 4 excuses idéologiques les plus souvent invoquées pour minimiser l’horreur du terrorisme. Walzer vient de la gauche de la gauche, et s’adresse en priorité à certains de ses camarades politiques, particulièrement impliqués dans les mouvements de libération et les luttes pour l’émancipation aux États-Unis et au Proche Orient.

Les opinions que Michael Walzer décrit et cherche à réfuter se retrouvent aujourd’hui bien au-delà du petit monde de la gauche radicale. Elles se confondent aujourd’hui avec un certain prêt à penser sur le terrorisme commun aux commentateurs paresseux de l’actualité.

En d’autres termes, ce qui était visé hier par Michael Walzer peut permettre de prendre de la distance avec certains biais idéologiques qui empêchent de penser correctement le problème du terrorisme aujourd’hui.

« Le terrorisme, c’est le dernier recours quand tout le reste a échoué»

C’est imaginer que les terroristes raisonnent comme des stratèges, évaluant et testant plusieurs alternatives, militaires et politiques, avant de s’en remettre à la violence à l’endroit des plus vulnérables.

Une fois écartée l’objection la plus simple, à savoir que même ne rien faire du tout se révèle être une option supérieure à celle de commettre un acte de violence terroriste, une autre intervient : à quel moment les terroristes ont-ils épuisé toutes leurs alternatives ? « Dans les faits, la plupart des fonctionnaires et des activistes qui plaident en faveur d’une stratégie terroriste le font en premier lieu. » Dans le cas de l’État islamiste, c’est à la fois une stratégie militaire et une technique effroyable de communication, qu’il n’a jamais songé à remplacer par d’autres solutions.

« Le terrorisme, c’est l’arme des plus faibles contre les puissants »

L’argument très répandu au sein des mouvements de libération nationale se distingue du premier en posant le terrorisme comme premier recours. Pas besoin ici de trouver des artifices rhétoriques pour justifier la violence à l’endroit des populations. Politiquement en situation de faiblesse, les défenseurs du terrorisme estiment devoir en passer par le terrorisme.

Pour Walzer, il y a ici confusion entre deux sortes de faiblesses, l’une vis-à-vis de l’État (ou de la puissance dominante) qu’elle combat et l’autre vis-à-vis du peuple qu’elle dit défendre. C’est cette seconde faiblesse qui conduit les terroristes au terrorisme plutôt qu’aux manifestations de masse, aux grèves générales ou à la résistance non violente.

C’est parce que le terroriste n’a pas de soutien fort et affirmé dans la population qu’il prétend défendre ou incarner qu’il a recours aux armes.

Dans le cas de l’État islamique, la stratégie terroriste tous azimuts signe aussi son incapacité à susciter l’adhésion au sein de la grande majorité des Musulmans d’Europe : elle est certes inquiétante et mérite une réponse ciblée des pouvoirs publics, mais témoigne aussi de son peu d’impact sur les populations ciblées.

« Le terrorisme est le seul moyen efficace pour que les opprimés s’expriment »

Walzer explique qu’il existe une variante à l’argument « l’arme des plus faibles contre les puissants » : sans même la participation des opprimés à leur propre émancipation, le terrorisme réalise leurs objectifs avec efficacité.

En général, ceux qui invoquent cet argument reconnaissent le caractère immoral du terrorisme, mais expliquent que la fin justifie les moyens, que les conséquences positives du terrorisme peuvent très bien excuser son usage. Mais la fin recherchée n’aurait-elle pas pu être obtenue par des moyens moins nocifs ? L’excuse est ici tributaire des deux premières, déjà assez précaires.

« Toute politique est dans le fond terroriste »

Le premier moteur du terrorisme et le même que celui de toute politique, c’est la violence, ce qui fait du terrorisme une variété de politique un peu plus franche et honnête que ses autres versions. On ne peut pas reprocher aux terroristes d’agir comme tout le monde, ce ne sont pas des Saints, mais la sainteté n’existe pas en politique.

Seulement, la politique, contra Hobbes, ne repose pas uniquement sur la crainte universelle. Il est même fort probable que l’État terroriste dont l’assise ne repose que sur la crainte soit marginal ou illégitime.

Dans une version plus étroite, ce quatrième argument pose que la violence des terroristes, celle des opprimés, constitue une réponse à celle des oppresseurs : « le message est le même dans les deux cas : le terrorisme nie l’appartenance au peuple et l’humanité des groupes où il puise ses victimes ».

La coloration islamiste du terrorisme d’aujourd’hui nécessite sans doute d’apporter des compléments à l’analyse de Michael Walzer. Notons tout de même que c’est aussi en empruntant au langage de l’extrême-gauche anti-impérialiste qu’il a bâti sa réputation et élaboré sa propagande partout dans le monde : c’est aussi, sans doute, ce qui masque sa spécificité à grand nombre de ses commentateurs.