Islamisme : ne soyons pas les idiots utiles du pouvoir

IdiotEYE by CJ Sorg(CC BY-SA 2.0) Les idiots utiles

L’idiot utile est celui qui tombe dans le piège grossier qui consiste à montrer des terroristes partout.

Par Guy Sorman.

IdiotEYE by CJ Sorg(CC BY-SA 2.0)
IdiotEYE by CJ Sorg(CC BY-SA 2.0) Les idiots utiles

Pour nos lecteurs qui ignoreraient cette expression d’idiots utiles, je rappelle qu’elle servit à Lénine pour désigner les adversaires du communisme qui, par inadvertance, lui rendaient service, tels que, par exemple, les intellectuels « compagnons de route » en Europe et les entrepreneurs capitalistes qui vendaient du blé à l’Union soviétique affamée. Toute chose étant comparable et rien ne l’étant tout à fait, cette expression léniniste me paraît éclairer, en ce moment, certaines réactions occidentales aux attentats djihadistes.

Une Troisième guerre mondiale contre l’islamisme ?

Nombre de nos politiciens et commentateurs se sont embarqués dans une surenchère belliqueuse et métaphorique, dont il ressort, à les écouter, que l’Occident serait engagé dans une sorte de Troisième guerre mondiale contre l’islamisme. Ces amateurs d’amphigouris nous appellent à une mobilisation générale contre un ennemi insaisissable et ils dénoncent des cinquièmes colonnes, des djihadistes de l’intérieur que l’on devrait sans doute repérer à leur faciès ou au maillot de bain intégral, dit burkini, que leurs femmes portent à la plage. À suivre les nouvelles règles édictées par des maires de France au bord de la Méditerranée, il est républicain de s’exhiber les seins nus, mais une provocation, un quasi acte de guerre de cacher son corps, comme le faisaient nos grand-mères à la plage.

Essayons de nous mettre un instant dans la peau de ces quelques millions de musulmans, Turcs, Arabes ou Bangladais, qui vivent en Europe et aux États-Unis depuis plusieurs générations et n’aspirent en général qu’à la tranquillité. Leur vie quotidienne tourne à l’enfer : contre eux, la discrimination est un fait permanent, à l’école, dans l’affectation de logements sociaux, au travail. Pour peu que ces musulmans, qu’on a fait venir à une époque où notre industrie manquait de main-d’œuvre, s’aventurent à pratiquer leur religion, il est improbable qu’ils trouvent une mosquée décente dans leur quartier ni un imam qualifié. Avant de les diaboliser collectivement, efforçons-nous de sympathiser, car eux aussi sont des victimes du djihadisme. Les djihadistes auto-proclamés dans le monde tuent plus de musulmans que de non musulmans.

L’idiot utile voit partout des djihadistes

Mais, depuis les horribles attentats commis en Belgique, en Allemagne, en France, les Européens, qui n’allaient plus à la messe depuis des âges, se découvrent soudain très chrétiens et suspectent tous ceux qui ne le sont pas d’être des djihadistes en puissance. Eh bien, c’est exactement ce que souhaitent les vrais djihadistes : passer pour plus importants et plus nombreux qu’ils ne le sont et obliger les Européens à se déclarer chrétiens et islamophobes. L’idiot utile est précisément celui qui tombe dans ce piège grossier, qui ne veut pas entendre que les terroristes sont, en vérité, une poignée de malfaiteurs désaxés en quête de légitimité. L’idiot utile voit partout des djihadistes, ce qui lui évite de s’interroger sur les causes profondes du terrorisme prétendument islamique.

Car il n’y a pas de Troisième guerre mondiale. Si guerre il y a, elle oppose entre elles, au Proche-Orient et en Afrique du Nord, des tribus en conflit depuis mille ans pour le contrôle de la Mecque et, plus récemment, des puits de pétrole : dans ces conflits, les Occidentaux ne sont que des supplétifs, englués depuis l’invasion de l’Irak en 2003 et qui ne savent plus pour qui prendre parti. L’on devrait plutôt se demander d’où surgissent ces voyous terroristes qui, en Europe, assassinent en criant « Allah Akbar », la seule chose qu’ils savent dire en arabe, ignorant tout le reste de la religion dont ils se réclament. Ces djihadistes de banlieues ne sont pas de Syrie, d’Irak ou de Libye, mais bien de chez nous. Ils ne sont pas les rejetons d’écoles coraniques, mais des paumés fabriqués par le chômage héréditaire, des écoles républicaines déglinguées, de logements sociaux indécents ; rarement religieux au départ, ils ne le deviennent et ne se radicalisent que pour se singulariser dans nos sociétés où l’islam est devenu le mal, comme au temps des Croisades. L’idiot utile refuse de voir cela, qui l’obligerait à réfléchir sur notre incapacité d’intégrer des millions d’entre nous, qui sont, nolens volens, nos concitoyens.

Quelles solutions ?

Des solutions existent, qui seraient plus efficaces que de faire patrouiller les militaires dans les rues de Paris ou Nice. Elles exigeraient sang-froid, réflexion et continuité : par exemple, libérer l’accès au marché du travail pour que chacun trouve un emploi, reconnaître que nos cultures sont métisses au lieu d’en exclure la diversité, accepter l’édification de mosquées, instaurer des quotas d’accès aux fonctions publiques, en particulier dans la police, comme aux États-Unis (affirmative action), sanctionner toutes les discriminations et respecter toutes les différences. La Troisième guerre mondiale, qui n’en est pas une, ne peut se gagner que dans nos banlieues et dans nos esprits, pas par des rodomontades haineuses pour la consommation politique intérieure, et inutilement belliqueuses à l’extérieur.

Sans doute l’émotion est-elle encore trop intense pour faire entendre un discours de raison : il paraît malheureusement plus confortable de se comporter en idiot utile et en pompier pyromane. Les djihadistes gagnent quand notre veulerie progresse.

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