SMIC et pouvoir d’achat : on se trompe de combat

Comment réduire le coût du travail et protéger le pouvoir d’achat des plus démunis ? Certainement pas en passant par la revalorisation du smic, qui agit comme une trappe à pauvreté.

Par Thibaut du Merle.

L’affaire Whirlpool qui a opposé Emmanuel Macron à Marine Le Pen entre les deux tours de l’élection présidentielle a mis au jour un des maux de notre société : l’incapacité à résoudre le chômage massif des peu qualifiés, et ceci principalement pour des raisons idéologiques.

Cet article ne vise pas à aborder l’exhaustivité des causes du chômage de notre pays, comme le poids du droit du travail, les freins divers à la mobilité, etc. mais simplement de faire un constat sur le blocage en ce qui concerne le coût du travail et le pouvoir d’achats des plus démunis.

Un faux-ami de plus de 50 ans : le SMIC et le pouvoir d’achat

Les mécanismes de définition du salaire (et indirectement du coût du travail) opposent :

  • Les partisans du libéralisme (de libre-concurrence pour être plus précis). Ceux-ci considèrent que les prix doivent être définis par des mécanismes de marché (rencontre non biaisée entre l’offre et la demande). Pour eux, le SMIC est donc trop cher car des travaux à faible valeur ajoutée ne peuvent pas être pourvus sur notre territoire, faute de rentabilité. De plus, les ouvriers qui travaillent sur des travaux à faible valeur ajoutée sont en concurrence directe avec des salaires de pays à bas coût.
  • Et les partisans de la solidarité (qui vont des formes les plus sincères en aidant les pauvres, aux plus idéologiques en expropriant les riches), qui considèrent qu’une société doit être juste en assurant des conditions de vie dignes pour tous ses concitoyens. Pour eux, le SMIC est donc trop faible car faire vivre une famille de 3 enfants avec deux smic est effectivement très difficile.

Deux positions inconciliables

Ces positions sont potentiellement légitimes, mais inconciliables. Elles s’opposent depuis des décennies sur le salaire minimum qu’on « impose » aux entreprises pour que leurs salariés vivent dignement de leur travail.

Tant que la mondialisation était limitée, ce SMIG (devenu smic) n’a pas posé de problème majeur hormis l’effet de trappe à pauvreté qu’il a induit1 : mais l’accès facilité à la main d’œuvre des pays à bas coût a mis au chômage les travailleurs peu qualifiés de notre pays. Ceci n’est pas la seule explication du chômage de masse2, mais c’est une cause importante concernant les emplois peu qualifiés. De plus, si on considère la France, le chômage élevé des peu qualifiés met une pression à la baisse sur les salaires des moins qualifiés : les smicards restent smicards.

On a posé des rustines (prime à l’emploi, prime d’activité, etc), mais rien n’y fait, notre pays continue de s’enliser.

En cas de fermeture du site d’Amiens, quels emplois peuvent-ils espérer ?

Même avec une formation (sauf si elle est longue et appropriée à son cursus), un ouvrier ne va pas devenir beaucoup plus employable : il peut espérer un emploi similaire (c’est-à-dire : nécessitant peu de qualifications).

En effet, même en cas d’accompagnement, de formation, on ne peut espérer, dans la grande majorité, qu’ils parviennent à augmenter leur valeur de marché de manière significative.

Pour cela, le temps long est nécessaire, en exerçant un métier. Cet ouvrier restera donc en concurrence avec les ouvriers d’Europe et du monde entier. Ils ont donc un risque important de rejoindre les rangs des 5 millions de chômeurs et assimilés que compte notre pays.

La question principale à se poser est : que veut-on faire pour eux ? Les laisser à leur triste sort de futurs chômeurs en laissant se faire les délocalisations ?

Dans une approche « libérale », l’Allemagne n’avait pas de SMIC

L’Allemagne n’a un salaire minimum légal que depuis 2015. Il y avait quelques seuils légaux auparavant, mais bien en deçà de ce qui a été finalement été accordé. L’Allemagne a travaillé dur pour retrouver la compétitivité suite aux Lois Hartz (2003), et maintenant que son industrie est florissante, les ouvriers sont mieux qualifiés. Ils sont meilleurs : ils ont appris leur travail, sont plus productifs, et ont donc une valeur plus importante sur le marché.

On notera que de plus en plus, ces salariés veulent définir comme des acquis sociaux leurs salaires. On le verra à l’avenir, mais cela finira probablement par induire des effets similaires à ce qu’on connait en France : augmenter la rigidité du marché du travail et donc augmenter le chômage.

Comment résoudre ces problèmes en France ?

Puisque le SMIC et la compétitivité d’une partie de notre population ne sont pas toujours compatibles, la seule solution pour résoudre leur problème est de :

  • Limiter le coût du travail perçu par l’entreprise (diminuer le SMIC)
  • Compenser la baisse de revenu par des mécanismes de redistribution (revalorisation de la prime d’activité, revenu universel3, autre).

Enfin, pour que ceci soit efficace, il est nécessaire d’observer quelques conditions à la mise en place :

  • Faire entrer les personnes progressivement dans ce système : un changement en mode « big bang » risque de modifier les équilibres précaires observés dans notre pays. Une bonne porte d’entrée serait la population des chômeurs elle-même.
  • Il faudrait idéalement coupler ce système à une revue du droit du travail et à la définition d’un nouveau contrat de travail dont les droits seraient définis a minima, dans un premier temps, pour faciliter les premiers pas. Le contrat à droit progressif (sans effet de cliquet : pas de période d’essai par exemple) serait un excellent complément.
  • Définir un niveau du smic qui rende ces travailleurs plus compétitifs.
  • Éviter de mettre en place des systèmes complexes et bureaucratiques, comme le sont par exemple aujourd’hui le RSA, la prime d’activité4, etc.
  • Éviter tant que possible les effets de seuils, qui sont symptomatiques de notre mal français : l’égalitarisme qui vise à gérer tous les cas particuliers.

  1.  Voir les nombreuses études qui existent sur le sujet : même si le SMIC est trop cher, les entreprises embauchent quand même des personnes qui leur rapportent moins marginalement, car ces travaux sont nécessaires. Ainsi, lorsque l’employé progresse (augmente sa productivité), il a tendance à rester à ce niveau de salaire, tant que sa productivité n’a pas atteint la valeur du SMIC.
  2.  Il y a aussi la fameuse rigidité du droit du travail français.
  3.  L’instauration d’un revenu universel nécessiterait la refonte complète de notre système fiscal, afin de garantir la cohérence globale et l’équilibre financier. En ce sens, la première proposition de Benoit Hamon lors des primaires du Parti Socialiste était parfaitement irresponsable. De plus, ce dispositif n’étant pas particulièrement populaire en France, cet argument est à prendre avec beaucoup de précaution.
  4.  Appréciez la complexité du calcul du RSA ici. Appréciez la complexité du calcul de la prime d’activité ici. Lorsque vous pouvez toucher les deux… le casse-tête est digne du Cube de Rubik.