Djihadisme : encore et toujours la faute de l’Occident ?

Dans chacune des guerres qui a opposé les démocraties à leurs ennemis, l’industrie de la faute, qui consiste à rapporter tout ce qui se fait de mal dans le monde à l’Occident, a prospéré. C’est encore aujourd’hui le cas avec le terrorisme.

Par Henri Astier.

Samedi soir, alors que des pieux guerriers s’apprêtaient à massacrer des civils dans des bars londoniens, je réécoutais (non loin de là, mais en toute sécurité) une émission de Répliques datée de janvier, intitulée Le terrorisme en face.

Les arguments qu’y déployait le politologue François Burgat m’avaient frappé et je voulais m’en pénétrer. Le terrorisme, expliquait-il face à Gilles Kepel, doit être analysé dans le contexte des violences faites aux Musulmans du monde entier :

Je voudrais que dans cette image vous mettiez des rafales, des drones, des F16 pour que vous ayez une image élargie de la confrontation. Le terrorisme n’est pas unilatéral. Le terrorisme est souvent une contre-violence.

Sa démarche consiste à identifier « des dysfonctionnements des institutions politiques soit nationales ou internationales » qui vont amener des individus dévoyés à « légitimer la violence dont a été porteur le traitement dont ils ont fait l’objet ».

La fabrique des monstres

En clair, c’est l’Occident qui a fabriqué des monstres. Le djihad est une réponse du dominé au dominant, le produit d’une hégémonie passée et présente. Selon Burgat

L’islamisme est une dynamique historique qui ne peut pas être comprise en-dehors de la colonisation.

On retrouve ici ce que Jean-François Revel nommait l’industrie de la faute, dont le postulat est qu’à tout ce qui se produit de mauvais ou de violent dans le monde correspond un crime occidental.

Dans chacune des guerres qui a opposé les démocraties à leurs ennemis, cette industrie a prospéré.

L’adversaire n’a-t-il pas de bonnes raisons de nous en vouloir ? se demande-t-on volontiers. La responsabilité du conflit, et donc la démarche de paix qui y mettra fin, ne nous incombent-elles pas ?

Apaisement face à Hitler

L’opinion occidentale des années 30 estimait que les nazis exprimaient la colère allemande face à la paix injuste de 1919. Il s’agissait donc de convaincre Hitler que les alliés ne souhaitaient plus humilier Berlin – on appelait cela l’apaisement.

La démocratie, en d’autres termes, n’a pas d’ennemis implacables, elle n’a que ceux qu’elle se crée elle-même. Durant la Guerre Froide, les Occidentaux ont fini par se persuader que la source de tensions résidait largement (voire, pour certains, uniquement) chez eux. Il suffisait de se montrer conciliants avec l’URSS et multiplier les concessions, notamment les aides économiques, pour que ces tensions disparaissent – on appelait cela la détente.

Comme l’écrivait Revel en 1983 :

La civilisation démocratique est la première dans l’histoire qui se donne tort, face à la puissance qui travaille à la détruire.

Trois décennies plus tard, cela reste vrai dans le contexte de la lutte qui oppose les démocraties aux djihadistes.

Un argument qui va loin

L’argument de Burgat vient donc de loin. Ses prolongements sont tout aussi inquiétants que ses racines. Car si ce qu’il dit est vrai, ceux qui prétendent que les terroristes n’ont rien à voir avec l’Islam ont forcément tort. Il n’y a pas lieu d’être touché par ces bouquets de fleurs et ces messages laissés par des milliers de Mohammed et de Aïcha sur les lieux des attentats.

Loin d’être des ennemis du genre humain, les assassins seraient des représentants monstrueux de leur communauté. En rapprochant ces tueurs de leurs coreligionnaires innocents, Burgat accrédite malgré lui l’amalgame pratiqué par les identitaires d’extrême-droite.

Il y a pire. Car on peut expliquer beaucoup de choses en élargissant l’image. Les Croisades, ces orgies communautaristes de divine hystérie, ne sont-elles pas le fruit d’une « dynamique historique qui ne peut pas être comprise en-dehors » de violences faites aux Chrétiens en Terre sainte ?

Et si aujourd’hui d’hypothétiques néo-nazis allaient attaquer un foyer d’immigrés sous prétexte que des Chrétiens se font tuer en Égypte ou au Pakistan, Burgat parlerait-il de contre-violence ?