9 leçons sur la campagne présidentielle

Puisse Emmanuel Macron satisfaire son vœu d’être au-dessus des partis pour apaiser une France qui est divisée au cœur. En ce sens, le résultat de cette élection n’est pas des plus rassurants…

Par Luc-Marie Scherrer.

La campagne pour l’élection présidentielle étant désormais terminée par la victoire relative (si l’on prend en compte l’abstention et les votes blancs/nuls) d’Emmanuel Macron, l’heure est aux leçons et aux enseignements.

Comme l’ont souligné beaucoup de chroniqueurs, cette campagne présidentielle (riche en attaques et pauvre en idées) a été inédite sur bien des points et rebat profondément les cartes.

Quels enseignements peut-on tirer de cette campagne pour l’élection présidentielle 2017 ?

1. La fin des primaires à gauche et à droite

Il y a fort à parier que cette élection présidentielle ait sonné le glas de la logique des primaires au sein des partis politiques.

En effet, cet exercice anti-démocratique (les primaires ne permettant l’expression que des franges les plus informées, mobilisées et radicalisées des partis politiques), ne permet pas l’émergence de véritables chefs, mais plutôt de fondés de pouvoir en charge de porter les idées des courants les plus radicaux. Cela interdit ou limite les candidats choisis lors d’élections primaires de rassembler plus largement, comme l’exige nécessairement une élection présidentielle.

Ces candidats sont tenus par une « rampe idéologique corporatiste » dont il leur est difficile de se détacher. Qui plus est, cette parenthèse des primaires (2007-2017), n’est pas dans la tradition politique française, laquelle s’est toujours structurée autour de « chefs naturels » et charismatiques.

Emmanuel Macron a bien joué, à ce titre, en ne s’enfermant pas dans le jeu des primaires à gauche, se laissant ainsi une capacité de recentrage dans son programme, là où un Benoît Hamon s’est retrouvé totalement prisonnier du courant socialiste pur jus, comme sait encore en produire le (feu) Parti Socialiste français…

De même, François Fillon était-il tenu par la partie conservatrice de son électorat dans laquelle ne se reconnaissait pas une frange importante des électeurs de droite.

2. Le règne des médias

Entre les affaires de François Fillon, le choix d’Emmanuel Macron comme candidat du système et la très nette participation des médias au « cordon sanitaire » autour du Front National, la presse et l’intelligentsia parisienne ont donné une nouvelle preuve, lors de cette campagne, de leur très forte emprise sur les esprits et la vie politique du pays.

Le parti pris de principe et à peine voilé en faveur d’Emmanuel Macron était même choquant, tant il a été criant lors du second tour. Il est d’ailleurs irresponsable en un sens, car il est un souffle sur les braises du populisme.

Certes, En Marche ! passe cette fois-ci, mais le FN continuera de monter et avec lui, le mécontentement profond d’une partie grandissante de la France qui ne supporte plus d’être ostracisée moralement, alors qu’elle représente désormais près de 11 millions d’électeurs (pardonnez du peu).

Le pseudo front républicain resservi depuis des années, est la meilleure vitamine du FN. Sans doute faudra-t-il un jour s’atteler pour de bon à offrir les bonnes réponses et solutions à cet électorat qui n’est pas un électorat de seconde zone.

3. La transformation du Front National

Bien que la plupart des observateurs n’aient pas compris la stratégie agressive de Marine Le Pen lors du débat de l’entre-deux tours, celle-ci était pourtant assez claire.

MLP savait que l’affaire présidentielle était d’ores et déjà dans le sac : le système était contre elle et avait choisi son candidat. Le « front républicain », quoiqu’affaibli, faisait encore son effet et ne laissait aucune chance à un succès de MLP.

En revanche, l’enjeu majeur du FN ces dernières années a essentiellement été de s’installer dans l’espace politique laissé à droite par la déroute tant politique qu’idéologique des républicains, écrasés par le FN sur leur droite et par le centre/centre-gauche par En Marche!

La ligne à suivre est ainsi assez claire : MLP doit tout faire pour marquer les nouveaux espaces à droite et s’installer comme la principale force politique de l’opposition.

En somme, cette élection présidentielle achève la construction du pré-carré frontiste. Le discours de MLP suite à l’annonce des résultats du second tour était d’ailleurs explicite ; elle a annoncé une nouvelle orientation et une refonte du FN, actant ainsi la nouvelle donne et la recomposition à droite.

Beaucoup d’observateurs ont décrit MLP et le FN comme largement battus. Une telle conclusion est bien hypocrite ! Au contraire, ces 34% sont une très importante victoire pour MLP. Pari gagné en un sens, le FN est désormais ancré dans l’espace politique et le grand remplacement est quasiment achevé.

Les luttes d’egos et d’individus chez Les Républicains, dans la perspective de la composition du gouvernement et des législatives de juin, vont venir parachever l’œuvre du FN qui lui, saura capitaliser sur l’élection présidentielle, pendant que LR s’entredéchirera et laissera vide l’offre politique à droite.

La roue tourne et menace désormais LR d’implosion et d’éclatement s’il ne se renouvelle pas vite, en profondeur et surtout, s’il ne parvient pas à retrouver un chef (rappelons-nous que la droite française est bonapartiste par essence et a besoin d’un chef pour vivre et gagner).

4. François Machiavel

La droite a été totalement incapable de conjurer la stratégie à peine voilée de l’Élysée, alors que celle-ci était pourtant assez claire. François Hollande, après un quinquennat catastrophique, ne pouvait raisonnablement songer à une candidature.

De plus, les frondes multiples (en particulier dans son propre camp) auxquelles il a été confronté pendant 5 ans lui ont sans doute montré la voie à suivre et la nécessaire réforme d’un PS vieilli et dépassé, encore enkysté par les vieilleries marxistes dans lesquelles Hollande lui-même ne se reconnaissait plus (comme en témoigne son virage social-démocrate à mi-parcours).

La refonte ne pouvait donc pas passer par le PS qu’il s’agissait désormais (surtout ?) d’enterrer, plutôt que de refonder. C’est là qu’intervient, partant de très loin, le jeune et prometteur Emmanuel Macron, à peine empêché de démissionner par ceux qui l’ont porté sur les fonds baptismaux du pouvoir (Hollande et consorts…). Raillé pour la forme par le pouvoir en place, la bande à Hollande n’a cependant de cesse en coulisses de tirer les ficelles pour faciliter son ascension.

Dans un an, la scène doit être prête et beaucoup reste à faire ! Le jeune poulain qui annonce le renouvellement de la gauche ne doit pas perdre. Et pour l’aider dans son œuvre, François Hollande rêvait d’un autre François en candidat de la droite : celui pour lequel il organise savamment le procès médiatique.

Une fois élu candidat de la droite et du centre, la bombe est lâchée et, compte tenu du timing et des circonstances, il est totalement impensable que le planning n’ait pas été prévu et soigneusement pensé par l’Élysée qui a – cela est certain – mis en musique cette exécution politique.

Fillon n’aura d’ailleurs même pas eu le temps de faire campagne. À peine élu candidat de la droite et du centre, il est déjà mort. Enfin, recette classique du PS, faire monter suffisamment le FN sans jamais laisser trop s’éroder le front républicain auquel LR aime sottement se rattacher pour ne pas passer pour un parti de réactionnaires (une manière de creuser leur tombe…).

Un FN haut mais toujours condamné moralement ne pourra jamais passer les portes de l’Élysée. En revanche, un FN haut jamais élu, est toujours bon pour siphonner suffisamment les voix de la droite et lui interdire le second tour.

De la même façon, la fiction mélenchoniste était-elle encouragée, pour libérer de l’espace sur la gauche d’Emmanuel Macron et tuer au passage les meilleurs ennemis de Hollande au PS. Machiavélique ? Sans doute.

Réaliste et pragmatique de la part de Hollande ? Certainement. Il n’a pas fait dans l’original, mais cela a eu le mérite de fonctionner. Faisant ainsi, le fantôme mitterandien plane encore et se rappelle à nos bons souvenirs. Sa recette de grand-père fonctionne encore et Macron lui en sera gré…

5. Un legs hollandien : la fin du PS

Le quinquennat de François Hollande ne laissera pas grand-chose en héritage. Certains prétendront qu’il y a tout de même eu le « mariage pour tous », mais cette réforme facile (les opposants, pour l’essentiel catholiques, trop respectueux du pouvoir et des institutions, n’ont jamais été une menace pour cette réforme malgré les manifestations de masse) et inutile si ce n’est pour satisfaire une minorité, n’a fait que renforcer les clivages et les fractures.

Anti-président par sa stature, François Hollande aura cependant été le fossoyeur de son propre parti et d’une force politique historique dans notre pays.

Sans doute Hollande voulait-il laisser comme héritage celui d’avoir forcé une gauche enkystée et d’un autre temps à se repenser et se reconstruire (NB : l’idée d’une « troisième voie », parfois prêtée à Macron, était également une notion présentée par Tony Blair au Royaume-Uni en son temps, à une époque où le Labour Party, historiquement très socialiste au sens le plus étatiste du terme, avait entamé sa mutation et son virage libéral en abandonnant sa lecture marxiste du monde et en acceptant l’économie de marché).

Si Emmanuel Macron parvient à opérer un virage similaire et que la France tourne définitivement le dos au gauchisme et au marxisme, cela sera sans aucun doute le plus important (le seul ?) succès de François Hollande et son meilleur legs à la France.

6. L’électeur de gauche désormais de droite

 Certes, il n’a pas dû être facile à tous les électeurs de Jean-Luc Mélenchon de glisser le bulletin Macron dans l’urne le 7 mai dernier. En soi, il aurait été plus logique – au moins d’un point de vue économique et social – que ces électeurs votent en faveur de Marine Le Pen dont les aspirations socio-économiques leur sont indéniablement plus proches.

Mais une chose encore plus étrange a été assez peu relayée par les observateurs pendant cette élection : arguant le renouveau de la classe politique et des idées, beaucoup d’électeurs de François Hollande en 2012 ont choisi Emmanuel Macron en 2017.

Mais alors, que penser de cette profonde incohérence de ces électeurs qui étaient souvent les mêmes à descendre dans la rue contre les lois Macron/El-Khomri pour défendre les acquis sociaux et le sacro-saint droit du travail il y a à peine quelques mois ?

D’où vient l’effet girouette de cet électorat (qui donne plus l’apparence d’un sous-électorat complètement sous perfusion des médias) ? Comment passe-t-on (qui plus est avec enthousiasme !) du socialisme pur jus à l’économie de marché, sans même manifester un quelconque déplaisir ? C’est là le paradoxe de l’effet Macron : il catalyse des forces fondamentalement opposées dans leurs principes…

7. La fin du « front républicain »

 Si l’on compare les deux élections présidentielles de 2002 et de 2017, on remarque une différence très claire entre les réactions face à la présence, au second tour, du candidat FN :

  • En 2002, la surprise était totale et le « cordon sanitaire » ayant porté Chirac au pouvoir a été unanime et massif.
  • En 2017, d’une part la présence de MLP au second tour a semblé être une évidence pour tout le monde (la question d’avant premier tour était surtout de savoir qui serait son opposant), mais d’autre part, cela n’a suscité aucune réaction particulière (pas de mouvements, de manifestations de masse, etc.), le FN faisant désormais pleinement partie du paysage.
  • Bien sûr, les personnalités et mouvements influents se sont tous coalisés contre MLP comme en 2002, mais la ferveur n’a eu absolument rien de comparable, et cette coalition ressemblait davantage à un dernier soubresaut du « front républicain » qui vit, semble-t-il, ses derniers instants.

De plus, cette idée de « front républicain » est devenue aujourd’hui profondément dangereuse et anti-démocratique quand on y regarde d’un peu plus près et – surtout – sans philtre médiatique.

Le Front National représente désormais (au moins au second tour) 11 millions de citoyens français. Jusqu’à quand seront-ils considérés comme des citoyens de seconde zone dont les aspirations et les idées ne mériteraient pas d’être débattues mais uniquement proscrites et condamnées ?

La non-reconnaissance du FN comme force politique réelle est sa vitamine préférée et il prospère quand il est présenté comme un paria. Tant que cela ira ainsi, le FN continuera de monter et le populisme avec lui, car l’ostracisme politique dont ce parti, ses militants, leurs électeurs et leurs idées sont victimes, crée un très puissant ressentiment dont il ne faudrait surtout pas sous-estimer la violence à terme.

8. Une France profondément fracturée

De tous les enseignements de cette élection, le plus net concerne sans doute la fracture française. En effet, les votes se sont portés sur deux projets, deux visions, totalement opposées.

Emmanuel Macron, candidat de « la France qui va bien », urbaine, mondialisée versus Marine Le Pen, représentante des « petits », de la France rurale et ouvrière, peu voire pas mondialisée.

Puisse Emmanuel Macron satisfaire son vœu d’être au-dessus des partis pour apaiser une France qui est divisée au cœur. En ce sens, le résultat de cette élection n’est pas des plus rassurants…

9. La jeunesse

Certains observateurs notent l’inexpérience politique d’Emmanuel Macron, sa jeunesse, etc. Cela ne peut être un critère en soi et espérons, pour le bien de la France, qu’il saura faire valoir cette fameuse réplique du Cid :

Je suis jeune il est vrai mais aux âmes bien nées la valeur n’attend point le nombre des années.

Alors bonne chance, Monsieur le Président…

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