Attentat des Champs-Élysées : l’état de droit en France est-il encore adapté ?

Quelle leçon tirer de l’attentat qui a eu lieu au moment du débat télévisé des candidats à la présidentielle ?

Par Philippe Bilger.

La parfaite réussite médiatique de la soirée du 20 avril, due à l’initiative et à la constance de Michel Field, a permis d’entendre, sur les plans politique, économique et personnel, les dernières réponses des candidats, questionnés un quart d’heure chacun, puis leurs onze « cartes blanches » (France 2)

Qu’on n’y voie nul cynisme mais l’irruption du crime au milieu du débat lui a donné un tour intense, sombre et angoissant. L’assassinat du fonctionnaire de police et les tentatives sur ses collègues, la mort de l’assassin Karim Cheurfi aux Champs-Élysées ont projeté une terrifiante réalité sur des propos qui, par contraste, apparaissaient convenus ou scandaleusement décalés, notamment pour ce qui concerne Philippe Poutou et Nathalie Arthaud.

L’émotion, la compassion, l’indignation. Mais après, quelles leçons ?

L’hommage rendu aux forces de l’ordre a été sincère mais pourquoi sont-elles la plupart du temps médiatiquement et politiquement présumées coupables sauf quand l’un ou plusieurs de ses membres ont été tués ou blessés ? Cette révérence seulement funèbre est insupportable.

Le crime a été revendiqué par Daech et certains indices, notamment lors de la perquisition, peuvent rendre cette revendication plausible malgré des étrangetés dans sa rédaction. Mais, au fond, peu importe.

Retour sur le passé judiciaire de Karim Cheurfi

Karim Cheurfi, qui n’était pas fiché S, a passé quatorze ans de sa vie en prison avec une appétence pour la violence et une obsession anti-flics qui avait déjà trouvé de graves traductions avant la soirée des Champs-Élysées.

En 2001, il tente de tuer deux policiers. En 2007, il frappe un surveillant pénitentiaire. En 2008, il s’en prend à un codétenu. En 2013, il commet, en récidive, principalement des vols avec effraction.

Malgré la répétition de ces agissements qui auraient dû inquiéter d’autant plus qu’ils étaient peu ou prou inspirés par une même hostilité pathologique à l’égard de l’autorité publique, Cheurfi, écroué en 2001, avait été libéré sous le régime de la semi-liberté à partir du 7 juillet 2012. Obtenant sa libération conditionnelle en 2013, elle sera révoquée parce qu’il sera condamné au cours de cette même année. Sortant de prison le 14 octobre 2015, il est suivi par un juge de l’application des peines de Meaux. Il avait effectué un voyage en Algérie sans en avertir la justice alors qu’il en avait l’obligation (Le Figaro).

Mais son sursis avec mise à l’épreuve, pourtant, ne sera pas révoqué le 7 avril quand il se présentera devant le JAP.

Le 23 février 2017, il est arrêté parce qu’il est soupçonné d’avoir voulu tuer des policiers mais il est remis en liberté le lendemain.

L’état de droit classique est-il encore adapté ?

J’ai insisté sur le parcours pénal et pénitentiaire de Cheurfi parce qu’il n’est pas nécessaire de faire référence à une visée terroriste pour en être étonné, voire scandalisé. Il met en évidence une exécution des peines défaillante à l’égard d’une personnalité impliquée sans équivoque dans les transgressions et les renouvelant. Sa libération le 24 février faute de preuves est révélatrice d’un système traditionnel et d’un état de droit classique inadaptés à de telles malfaisances. On est obligé, avec Cheurfi, de cibler une responsabilité qui découle de pratiques judiciaires et pénitentiaires coupables de mansuétude, de naïveté.

Daech ou non, le centre des dérives meurtrières de ces dernières années – depuis Merah – est une voyoucratie banale, une délinquance ordinaire amplifiées souvent en prison mais pas toujours. C’est d’abord à ce niveau qu’il convient de faire porter les efforts en ne favorisant pas un laxisme qui pourra éclater monstrueusement plus tard en terrorisme.

Je comprends l’indignation policière car les forces de l’ordre en ont assez d’être célébrées par-devant pour être d’une certaine manière frappées par-derrière.

Et pendant ce temps, le Premier ministre se préoccupe des adversaires politiques

Est-il normal que face à une telle situation, à une tragédie comme celle du 20 avril, le jour suivant le Premier ministre ne soit préoccupé que de dénoncer la « surenchère » de François Fillon et de Marine Le Pen ? Est-il acceptable qu’au lieu de s’interroger soi-même sur ses faiblesses et ses lacunes, sur la validité d’une politique apparemment mise à mal, on ne songe qu’à pointer l’adversaire ?

Impossible de dire quel sera l’impact de ces crimes sur le vote du premier tour de l’élection présidentielle. Ce qui est sûr en tout cas est qu’ils ne permettent plus de tricher. On ne peut plus opposer le seul humanisme à des actes qui mettent au défi notre démocratie. On l’aidera à se battre et à vaincre ou on la laisse mourir.

Aux Champs-Élysées venus percuter de plein fouet la République à la télévision, se jouait beaucoup de notre avenir.

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