La « France d’en bas » a-t-elle raison d’être en colère ?

Mélenchon By: Blandine Le Cain - CC BY 2.0

De la « France d’en bas » monte un colère qui s’exprime dans le vote Le Pen ou Mélenchon. À tort ou à raison ?

Par Patrick Aulnas.

Le milieu social dans lequel nous vivons peut nous empêcher de voir la réalité. Cela ne concerne pas seulement les politiciens de haut vol qui évoluent à des années-lumière du bénéficiaire du RSA. Dans la classe moyenne relativement aisée, la découverte des réactions politiques des plus défavorisés peut constituer un choc.

 

Les mots de la colère

Dans le sud de la France, à l’occasion d’une fête de village, j’ai ainsi rencontré des personnes ayant un emploi plus ou moins stable, mais très modeste. Le salaire mensuel ne dépasse pas 1 400 à 1 500 € pour les mieux lotis. S’il s’agit d’un bénéfice (agricole, commercial), il est sans doute encore inférieur. Que réclament ces personnes aux gouvernants ? Tout simplement « qu’ils améliorent leur vie ». Autrement dit, qu’ils augmentent leur niveau de vie. Les propos sont abrupts, parfois grossiers (on les éliminera ici), et révèlent une profonde désillusion :

  • « Ils ne respectent pas leur parole, ils mentent. »
  • « Ils se rallient à Macron pour avoir des postes. »
  • « Il faut que ça change, sinon ce sera la révolution. »
  • « Mon père vote Le Pen, et plutôt dix fois qu’une. »
  • « Fillon ne met rien de côté, et nous, comment on fait avec 1000 € ? ».

 

Radicalisation

Je me suis hasardé à suggérer que l’augmentation du niveau de vie dépend assez peu des politiciens. Elle suppose une croissance économique forte. « Et pourquoi elle est faible ? ». Je réponds que nous sommes passés de la domination économique et technologique du monde (1944-1974) à la compétition économique avec le reste du monde. C’est beaucoup plus difficile pour nous. Cela ne convainc absolument pas. Certains disent qu’ils n’ont rien à perdre et qu’il vaut mieux essayer autre chose. C’est-à-dire les solutions extrêmes : Le Pen ou Mélenchon. On imagine même un deuxième tour entre ces deux candidats.

L’affaire Fillon est appréhendée comme le souhaitaient ceux qui l’ont lancée : avec une présomption de culpabilité. La présomption d’innocence n’existe pas à l’égard d’un homme politique perçu comme un adversaire, voire un ennemi. Les sommes en jeu apparaissent pharaoniques. On confond 900 000 € et 9 millions d’€. On ignore tout du droit parlementaire. Dire que l’emploi d’un conjoint comme assistant parlementaire est licite n’a aucun impact. Poutou est applaudi lorsqu’il parle de « piquer dans la caisse ». « Voilà au moins quelqu’un qui dit la vérité ! » Du moins, celle qu’on ressent avec rage. Certes, ces électeurs-là ne sont pas du tout ceux de François Fillon, mais l’affaire les a radicalisés. Certains emploient même le mot, désormais entré dans le vocabulaire courant.

 

La candeur et la colère

Les deux dominantes du ressenti de ces Français de la « France profonde » apparaissent nettement : la candeur et la colère.

Leur naïveté face au politique est tout à fait pathétique. Ils espèrent beaucoup trop de leurs gouvernants. Beaucoup plus que ceux-ci ne pourront jamais offrir. Pour eux, la politique consiste à « changer la vie », en réalité à améliorer matériellement leur quotidien. L’État n’est pas perçu comme un arbitre mais comme un acteur dominant, responsable de la situation économique et sociale du pays. Il doit distribuer, peu importe d’où vient l’argent. Il y a des riches, on en croise tous les jours. Il suffit de leur en prendre un peu. Ils n’en mourront pas. Ces Français révoltés prennent au mot les promesses politiciennes accumulées depuis plusieurs décennies. D’abord parce qu’elles représentent un espoir, ensuite parce que le « respect de la parole » est un impératif catégorique. Les promesses doivent être tenues, sinon il y a malhonnêteté. Que répondre ? C’est la vérité.

Il en résulte une profonde colère car l’impression d’avoir été trompé est omniprésente. Les promesses de la gauche – changer la vie – ont été perçues comme réalisables, tout au moins partiellement. Or, le niveau de vie stagne et l’espoir d’amélioration à court terme n’est plus envisagé. Le « coup de balai » devient alors justice. Marine Le Pen ou Jean-Luc Mélenchon apparaissent, non comme des sauveurs, mais au moins comme ceux qui nettoieront les écuries d’Augias. Le « dégagisme » à l’égard des « menteurs », des « corrompus » constitue désormais l’objectif immédiat et un acte véritablement cathartique.

 

Une désillusion à la mesure des mensonges politiciens

Cette terrifiante colère résulte de la surévaluation du politique depuis plus de trente ans. La désillusion est à la mesure des espoirs déçus. Dans les années 70, Raymond Barre, alors Premier ministre, avait conseillé aux chômeurs de créer leur entreprise. Il y avait une part de provocation dans cette phrase de Raymond Barre. Mais au moins, l’éthique préconisée était claire : il faut compter sur ses propres efforts. La gauche avait hurlé au scandale. Mais promettre que le renforcement de l’État, donc du pouvoir des politiciens, constitue la solution de toute chose, est beaucoup plus dévastateur. C’est un mensonge désormais perçu comme tel. Disposer du pouvoir de décision sur 57% du PIB (dépenses publiques françaises) et conduire le peuple à la désespérance, voilà l’échec sidérant de la classe politique. L’émiettement du Parti socialiste résulte de ces mirages utilisés pour conquérir le pouvoir. La montée du Front national en est le corollaire.