Affaire Penelope Fillon : c’est si facile, l’argent des autres !

Quelle que soit l'issue de cette affaire, François Fillon doit prendre conscience de ce que signifie sa proposition de limiter le périmètre de l’État. Quitte à en faire les frais.

Par Nathalie MP.

Passation de pouvoir en mai 2007avec Jean-Paul Faugère, Bruno Le Maire, Marie-Laure de Villepin, Pénélope Fillon, Dominique de Villepin et François Fillon.by Bruno Le Maire(CC BY 2.0)

En novembre dernier, il était « difficile de ne pas parler de François Fillon » qui venait de gagner spectaculairement la primaire de droite et se plaçait dans la foulée en favori de l’élection présidentielle, malgré un programme de transformation de nos structures, nécessaire et bienvenu – voire insuffisant d’après moi, mais plutôt ardu dans le contexte sur-étatisé que nous connaissons en France.

Aujourd’hui, « difficile de ne pas parler de Penelope Fillon », son épouse si discrète, qui, selon ses propres dires, ne s’était « jamais impliquée dans la vie politique de (son) mari » et qui a quand même trouvé moyen d’être coquettement rémunérée comme son assistante parlementaire pendant plusieurs années pour un travail que le Canard enchaîné, média à l’origine de la révélation, tient pour assez mince d’après les témoignages qu’il a reçus.

Rappel des faits

Voici les faits, le reproche portant sur la réalité du travail effectué en contrepartie. De 1998 à 2002, Penelope Fillon a été payée comme assistante parlementaire de son mari qui était alors député de la Sarthe. Son salaire aurait évolué de 3 900 euros bruts mensuels à 4 600.

En 2002, François Fillon devient ministre, son suppléant prend donc logiquement sa place. Celui-ci embauche illico Mme Fillon qui obtient même des augmentations, avec un salaire d’abord fixé à 6 900  puis à 7 900 euros bruts mensuels. Le contrat prend fin en 2007 peu après l’arrivée de François Fillon à Matignon. En 2012, il est élu député de Paris et réembauche sa femme à raison de 4 600 euros bruts par mois jusqu’en 2013.

Tous les éléments précédents entrent dans la catégorie « détournement de fonds publics ». S’y ajoute un volet « abus de biens sociaux » concernant un emploi (privé) à la Revue des deux mondes rétribué 5 000 euros par mois entre 2012 et 2013 pour deux notes littéraires microscopiques. Penelope Fillon aurait eu surtout pour rôle de réfléchir à l’avenir de la revue qui périclitait, explique maintenant son propriétaire Marc Ladreit de Lacharrière.

Sans vouloir préjuger de la réalité du travail de Madame Fillon et en attendant plus amples informations, notamment de la part du parquet financier qui s’est emparé de l’affaire avec une diligence vraiment remarquable en ouvrant une enquête préliminaire le soir même de la parution du Canard, on peut être saisi d’une impression extrêmement désagréable. Les personnes qui auraient dû être au courant de ces emplois, de par leur position en politique ou à l’Assemblée, semblent en ignorer tout et la défense du clan Fillon s’est montrée franchement défaillante pour l’instant.

Un contre-feu allumé par la gauche ?

Gardons à l’esprit que le premier tour de l’élection présidentielle aura lieu dans trois mois exactement et qu’il est donc tout à fait exclu de voir dans ces révélations du Canard enchaîné un effort désintéressé en faveur de la moralisation de la vie publique. Comme je l’écrivais en septembre, il ne fallait surtout pas s’attendre à ce que la gauche, donnée perdante depuis longtemps, ne tente rien pour inverser la vapeur d’ici l’élection.

Il est donc surtout question de mettre le favori en difficulté, d’autant que ce favori, à l’inverse de tous les autres candidats, promet une révision jamais vue des politiques publiques, une réorganisation de notre modèle social et une suppression de 500 000 postes de fonctionnaires en cinq ans. De quoi faire bondir au plafond tous ceux qui apprécient l’immense sollicitude de l’État, les journalistes et leurs journaux n’étant pas les moins concernés.

Il est aussi question de redonner le monopole du cœur et de la morale à une gauche complètement déconsidérée et en berne. Entre affaire Cahuzac et « sans-dents », virées en scooter et cavalerie financière, hommages délirants à Fidel Castro et entourloupes et cacophonie de la primaire du Parti socialiste, le quinquennat Hollande a été particulièrement ravageur.

Comble de malchance, il a fallu que les chiffres du chômage à fin décembre 2016 annoncés cette semaine soient médiocres. Pour des politiciens qui n’ont que le bien-être social des travailleurs à la bouche, ça tombait mal et il devenait clairement urgent d’allumer un contre-feu. Opération réussie, on n’en parle plus.

Gardons également à l’esprit ce que René Dosière, député PS spécialiste du train de vie de l’État, déclarait jeudi dans Les Décodeurs du Monde. Les députés ont droit à un maximum de 5 assistants parlementaires qui sont rémunérés sur une enveloppe totale de 9 561 euros. Les emplois familiaux sont autorisés, ils concernent actuellement environ 90 députés sur 577. Dans ce cas particulier, le salaire ne peut dépasser 50% de l’enveloppe.

L’élu doit être responsable de ses actes

René Dosière faisait remarquer en outre que l’employeur de l’assistant parlementaire étant le député et non pas l’Assemblée nationale, c’est à ses risques et périls qu’il s’entoure de bosseurs ou pas :

« Si c’est un emploi fictif, c’est l’élu qui en subit les conséquences, son activité parlementaire va s’en ressentir. »

Certes, si Mme Fillon a reçu jusqu’à 7 900 euros à ne rien faire sur une enveloppe de 9 000 environ, il ne restait pas grand chose pour un « vrai » assistant parlementaire. Comment faisait le suppléant de Fillon  à l’époque ?

Un député dans son cas finira par alerter ses collègues sur le thème « Avec 9 000, on n’y arrive pas » et l’enveloppe sera élargie. M. Dosière oublie juste qu’il s’agit de l’argent des contribuables, pas de celui du député.

M. Fillon lui-même lorsqu’il est venu s’expliquer au 20 h de TF1 jeudi soir (vidéo, 10′ 28″) explique qu’il a cessé toute collaboration de ce type en 2013 car il aurait compris à travers d’autres cas que les Français souhaitaient une gouvernance moins familiale des affaires publiques :

Il semble se montrer très combatif. C’est un point en sa faveur car sa personnalité dans l’ombre de Nicolas Sarkozy a toujours laissé planer un doute sur sa capacité à faire acte d’autorité. On aurait juste préféré le voir manifester une telle pugnacité face à nos syndicats, CGT en tête, qui ont déjà menacé d’un troisième tour social en cas de victoire Fillon en mai, plutôt que dans cette misérable affaire où il joue plus son avenir personnel que celui de la France, même si in fine, c’est bien l’avenir de la France qui se trouve placé ainsi en suspens.

Enfin, à le voir défendre avec tant d’ardeur l’honneur et le travail de sa femme, à l’entendre déclarer qu’elle est remarquable, qu’il l’aime et qu’il la protégera envers et contre tout, je le trouve personnellement totalement merveilleux et je le prendrais volontiers pour un véritable héros de roman… si seulement je pouvais croire, comme il l’assure en début d’émission, que « oui, absolument » sa femme a accompli un travail à temps complet en contrepartie des salaires reçus… C’est justement le point sensible.

Une tache sur l’intégrité du candidat

Quand on est devenu le candidat de la droite, non seulement par avantage programmatique, mais aussi parce qu’on s’est présenté comme parfaitement intègre parmi des candidats qui avaient quelques petits ennuis de ce côté-là, quand on ne s’est d’ailleurs pas privé de le leur faire remarquer, une telle affaire est très moche.

Et même si François Fillon était mon candidat préféré, au moins sur le plan économique, je ne compte nullement édulcorer ses manquements au motif que les autres font pareil voire pire. Je pense par exemple aux bons repas d’Emmanuel Macron, aux emplois fictifs du FN au Parlement européen, aux irrégularités budgétaires de Royal, Cazeneuve et Le Drian, pour ne citer que des actualités récentes.

Ces hommes politiques qui pataugent dans l’argent des autres

En réalité, ces comportements négligents avec les deniers publics se répandent partout comme une lèpre à mesure que les budgets publics s’étendent dans tous les recoins de la société, financés à coup de dette caracolante et d’impôts au seuil du ras-le-bol. On parle parfois de fraude, on parle parfois d’incompétence, mais une chose est certaine, nos hommes politiques sont tellement habitués à patauger dans « l’argent des autres » qu’ils ont perdu tout sens des réalités.

Ils arrivent fort bien à se convaincre que tout le temps et tous les efforts qu’ils consacrent à l’intérêt général – un sacerdoce d’après eux, un engagement moral fabuleusement élevé qui devrait leur valoir la reconnaissance éternelle de leurs administrés, mais en fait un concept insaisissable – bref, que tous ces efforts leur donnent droit à des petits privilèges de pouvoir, à des petites compensations financières et, dans la foulée, à de petites approximations verbales quand ils viennent les défendre à la télévision. Ils ne discernent même plus à quel point il s’agit de comportements intrinsèquement vérolés, directement à l’origine des discours populistes qu’ils abhorrent par ailleurs bruyamment.

Il est donc très possible que François Fillon soit totalement sincère lorsqu’il se récrie face aux accusations du Canard enchaîné. Sincère, mais hors sol. Pour preuve, un passage de son intervention sur TF1 où dans un renversement des termes particulièrement osé, il déclare en effet :

« Ces attaques me renforcent dans l’idée qu’il y a quelque chose de pourri dans notre démocratie. »

Car supposons maintenant, comme il nous en assure, que son épouse ait vraiment travaillé. Était-il seulement convenable de la rémunérer à des tarifs qui sont allés jusqu’à 7 900 euros par mois ? Pas d’incertitude sur ce point, les fiches de paie existent. Avouez que c’est coquet. Selon René Dosière, le salaire moyen des assistants parlementaires serait plutôt de 2 500 euros.

Mais finalement, qu’en savons-nous ? L’État étant par construction hors marché et son poids étant si colossal dans notre économie, on ne peut pas vraiment savoir si ses achats se réalisent à un prix qui serait toujours valable en situation de concurrence. De plus, dans le cas précis des parlementaires, ce sont justement eux qui se votent les enveloppes, les plafonds, les frais de représentation et les règles censées assurer la probité et la transparence de la vie publique. Les prix sont faussés et le conflit d’intérêt est énorme. Catastrophe financière et morale garantie.

Il y a donc bien quelque chose de pourri. Mais au-delà des « boules puantes » de campagne électorale, c’est la présence tentaculaire de l’État qui est directement en cause. François Fillon semblait nous proposer d’en amorcer un recul, on le contemple en train de s’ébrouer dans les facilités de « l’argent des autres » et de s’offusquer qu’on le lui rappelle.

Si l’État, à travers les hommes politiques qui le servent, ne nous apparait pas assez vertueux dans ses pratiques, la seule solution efficace n’est pas d’en garantir ou d’en augmenter le rayon d’action, comme le proposent à peu près tous les candidats, mais bel et bien d’en limiter considérablement la portée. C’est un véritable appel à l’initiative et à responsabilité individuelle.

Quelle que soit l’issue de cette affaire, j’espère que François Fillon sent passer le vent du boulet. Pour la bonne raison, pas la mauvaise.

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