Penelope Fillon, Emmanuel Macron et l’argent des autres

Oh ! Cela faisait vraiment longtemps que nous n’avions pas eu une bonne petite affaire politico-financière sur les bras ! Il est vrai qu’avec la République Exemplaire de Monsieur Hollande, nous avions été épargnés des agissements douteux de la gauche. Malheureusement, la droite n’a pas été sage : on apprend que Penelope Fillon, l’épouse de l’actuel candidat de la droite à la Présidence, aurait été indûment rémunérée. Oh !

Avec Penelope Fillon, l’emploi parlementaire qui l’aurait occupée pendant huit ans sentirait-il la fiction ? Les informations du Canard Enchaîné, qu’on a connu plus vivace à dénoncer des entourloupes, lui permettent d’affirmer que, de 2002 à 2007, l’épouse de François Fillon était embauchée comme assistante parlementaire, rémunérée pour cela, mais qu’on ne l’aurait guère vue dans les couloirs de l’Assemblée. Une dizaine d’années plus tard mais à seulement 90 jours de la présidentielle, voilà donc la question lancée dans l’arène publique.

Bien évidemment, le parquet national financier, toujours au taquet, a bondi sur l’affaire pour que toute la lumière soit faite, et ce dans les quelques heures qui ont suivi la publication de l’information. Au moins, en France, on a une Justice super-efficace.

De son côté, Fillon et son parti se sont lancés dans des explications peu convaincantes à base de boule puante et de misogynie. Parallèlement, plusieurs personnes, de droite et de gauche, se seront relayées pour rappeler que la pratique d’embaucher comme assistant parlementaire le conjoint, le fils ou la fille est une pratique extrêmement courante et très encadrée par la loi.

À ce point courante qu’on se demande un peu pourquoi diable les députés — et de façon plus générale ces hommes politiques qui commentent à présent les écarts de Fillon — n’ont-ils pas déjà mis de l’ordre dans ces habitudes. Plusieurs fois en effet l’idée de limiter les débordements observés dans ce domaine avait abouti à l’une ou l’autre loi de « moralisation » ou de « transparence » de la vie politique, aboutissant ici à limiter les rémunérations, là à bien encadrer le type de prestations couvertes… Mais l’interdiction pure et simple, pas encore…

C’est surprenant, tout de même, cette facilité que peuvent avoir les élus et, plus généralement, les politiciens, à confondre assez vite les dépenses personnelles avec les dépenses de l’État.

D’ailleurs, dans le même temps, on apprend par le truchement commode d’un livre — « Dans l’Enfer de Bercy » — qui paraît tout à propos que le brave petit Emmanuel Macron aurait peut-être bien tapé dans l’enveloppe des frais de bouche du ministère de l’Économie pour « des repas, pour des réceptions avec ses amis Facebook, pour recevoir des philosophes, des sondeurs, qui n’ont pas directement trait à ses activités à Bercy ». Oh ! Fichtre, diantre et palsembleu, voici qui me laisserait presque pantois, si je ne savais pas déjà que la caste politique a très précisément tendance à ce genre de petits détours en marge, si ce n’est de la légalité, au moins de la moralité dont se prévalent pourtant tant François qu’Emmanuel.

Au passage, on notera que la couverture de l’affaire Fillon est plusieurs ordres de magnitude au-dessus de celle déployée pour l’affaire Macron, alors que tous les deux sont candidats, tous les deux semblent plutôt en avance dans les sondages et que tous les deux ont de réelles chances de s’affronter au second tour de l’élection. Difficile aussi de ne pas noter le silence opportun entretenu par la gauche sur ces deux affaires alors que n’ont pas encore fini de retomber la poussière et les gravats de l’explosion de médiocrité que nous a valu leur « primaire » consternante à la participation fluide et fluctuante voire carrément bidon.

Mais soit, oublions bien vite ce premier tour du petit jeu de massacre mou au Parti Socialiste pour revenir sur ces petites entorses de nos politiciens à cette pureté ou cette honnêteté de principe qui semble, pour l’un comme pour l’autre, mise à mal.

Il semble décidément très difficile, en France, de ne pas tomber dans l’une ou l’autre ornière financière. A contrario, de nombreux pays nous montrent, par l’exemple, que l’inverse est possible. La taille des scandales outre-Rhin ou dans les pays scandinaves lorsqu’un dérapage financier est constaté nous rappelle qu’ailleurs, on ne rigole pas des masses avec l’argent du contribuable.

Comment expliquer une telle différence de traitement ? Comment ces pays font-ils pour que leur personnel politique soit, au moins sur le plan financier, beaucoup plus près des sous du contribuable ?

Je n’ai pas de réponse, mais je note en tout cas que la légèreté avec laquelle sont gérés les deniers publics se retrouve quasiment tous les jours dans la presse française. Quand ce n’est pas un rapport accablant (encore un) de la Cour des comptes pour dénoncer les abominables patouillages de l’État-Actionnaire et les cafouillages coûteux de l’État-Stratège (dont j’ai régulièrement parlé), c’en est un autre pour noter les libertés aussi consternantes que coupables (à 300 millions d’euros) que certains ministres s’octroient pour régler des problèmes budgétaires ; comme par hasard, on retrouve au passage Ségolène Royal, habituée de la haute voltige financière dont la gestion régionale a laissé des traces profondes que les Pictocharentais épongeront comme ils pourront dans les prochaines décennies.

royal : la crisitude

Bref, c’est toujours le même constat : où que l’on regarde, le politicien français distribue assez généreusement l’argent des autres et ne semble pas vouloir entrer dans le cadre pourtant de plus en plus contraignant de la loi et, plus encore, de la morale. Est-ce vraiment étonnant ? Parce qu’à bien y regarder, on n’arrête pas de commettre deux erreurs, en même temps : d’une part, on étend sans arrêt les prérogatives de l’État, prérogatives qui comprennent notamment celle de ponctionner les Français à tire-larigot. D’autre part, on place à des postes importants des individus qui ont déjà fauté, qui ont déjà prouvé ne pas être parfaitement honnête. Et même lorsqu’ils sont au départ honnêtes, on sélectionne in fine le politicien à son désir de pouvoir, chose que l’argent représente assez directement.

Autrement dit, notre démocratie semble avoir été construite pour sélectionner les individus qui seront le plus à même de faillir ou de développer une morale aussi souple et adaptable que possible, et cette même démocratie semble augmenter tous les jours le nombre d’opportunités où ces individus pourront justement exercer cette morale à géométrie variable. Lorsqu’on met le chat comme gardien du rôti, on ne peut pas, on ne doit pas s’étonner de retrouver le rôti franchement entamé et le chat, obèse et barbouillé, faisant à côté comme si de rien n’était.

Les mésaventures de Macron, de Fillon et de tant d’autres avant eux ne font qu’illustrer une fois encore le travail herculéen qu’il reste à accomplir pour séparer une fois pour toutes les politiciens de l’argent des autres.


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