Le mythe du revenu universel [Replay]

L’idée d’une allocation universelle ou revenu universel comme grande proposition de campagne pour la présidentielle n'a aucun sens.

Par Emmanuel Brunet Bommert.

Argent - Pièces de monnaie - Euro (domaine public)
Argent – Pièces de monnaie – Euro (domaine public)

Le concept d’allocation universelle ou revenu universel connait aujourd’hui une forte recrudescence d’attention, dans nombre de pays, sous quantité de noms tels que « impôt sur le revenu négatif », « revenu universel » ou « revenu de base garanti ». Pour passer d’abord sur les évidences, un tel principe n’est en rien libéral, mais utilitariste. En effet, l’utilitarisme recherche ultimement le « plus grand bonheur pour le plus grand nombre » ou à défaut le « moins de malheur pour le plus grand nombre », d’où vient son ambition d’universalité en matière morale. Le libéralisme se contente de rejeter la coercition comme solution aux problèmes sociaux, pour la reléguer au rang d’un mal nécessaire à la sûreté commune, dont on se passerait bien si c’était une chose possible.

Cette différence implique que les deux écoles n’ont pas besoin l’une de l’autre pour exister et peuvent même s’opposer régulièrement, sans pour autant se trouver en défaut par rapport à leurs doctrines respectives. On peut penser notamment à cette célèbre accusation faite aux libéraux par les utilitaristes d’un dédain à l’égard des « pauvres », sinon de professer des théories manquant de qualités pratiques pour les « gens du commun ». La notion de « progrès social » est spécifique à l’utilitarisme et transpire dans l’œuvre d’un Jeremy Bentham, par exemple, pour n’en citer qu’une.

L’ère des lumières et plus généralement la période préliminaire à l’indépendance des États-Unis fut l’occasion d’une longue gestation intellectuelle, qui conduisit libéraux et utilitaristes à collaborer finalement, après des siècles d’hostilité. En effet, les deux mouvances parvinrent à s’accorder au moins sur un point : le pouvoir est dangereux et l’usage de la force armée n’est pas une pratique qu’il faut encourager dans la gestion des problèmes sociaux. Cette concession faite aux libéraux par les utilitaristes conduisit à l’alliance intellectuelle la plus redoutable de l’Histoire des idées, si immensément puissante en tout cas qu’elle mena à l’effondrement de tous les gouvernements du monde. Pas un pays n’y a échappé, de l’Argentine à la Russie, des États-Unis au Japon.

Utilitarisme et progrès social

Aujourd’hui encore nous nous référons à cette alliance lorsqu’on parle de libéralisme et, assez ironiquement, c’est à la notion utilitariste de « progrès social » auquel les gens pensent lorsqu’ils disent rejeter le « progrès » de la « société libérale ». L’unité fut de courte durée et dès la révolution française terminée, les deux pensées se portèrent mutuellement tant de griefs qu’elles finirent par se séparer. Les libéraux reprochant aux utilitaristes leur volonté d’utiliser le pouvoir pour imposer le « progrès » par la force armée et ces derniers de critiquer les premiers dans leur doctrine consistant à maintenir le pouvoir hors de la sphère sociale, considérant dès lors que l’usage de la force peut être justifiée pour une raison morale.

L’utilitarisme est l’une des quelques bases fondatrices du socialisme original, à qui il doit énormément de ses habitudes dogmatiques, notamment son ambition morale et sa notion de progrès social comme dérivé de l’enrichissement collectif. Toutefois, il faut se garder de confondre les deux, sous prétexte d’une certaine affinité : il se fait autant de contradictions entre le socialisme et l’utilitarisme qu’entre ce dernier et le libéralisme.

Nous pourrions, par exemple, mettre en avant cette division par la définition que ces trois écoles donnent au mot « liberté » : sa représentation libérale implique une absence de coercition, c’est-à-dire d’usage illégitime de la force armée, alors que la notion utilitariste se définit en une suppression de la contrainte. C’est elle dont on fait usage lorsque nous disons : « ce fauteuil est libre ! » L’idéal utilitariste se situe dans cette « liberté » absolue conduisant à une vie débarrassée de toutes contraintes, dont la prospérité serait à la fois totale et illimitée. La version socialiste, quant à elle, consiste en une capacité à faire quelque chose : une personne est libre quand elle peut agir. Ainsi, puisque nous ne sommes pas capables de voler au-dessus des océans d’un bond, la liberté est une illusion inaccessible, un mythe bourgeois. Celui-ci devenant tout logiquement l’utilitariste, puisque c’est à lui que se réfère le socialiste, par une telle inversion d’interprétation.

Le socialisme revendique l’émergence d’un Homme nouveau, glorifie l’égalité matérielle comme principale nécessité d’un monde sans classes, débarrassé du privilège. Il promet par ce moyen la réalisation de son idéal d’une vie sociale dégagée de l’intérêt personnel, où la société civile serait formée dans le but exclusif d’atteindre, justement, le plus grand bonheur pour le plus grand nombre. Sans s’y opposer fermement, l’utilitarisme n’est pas spécifiquement égalitariste : il importe peu que certains s’enrichissent moins que d’autres, tant que tous le font. Le progrès social a valeur pour l’Homme actuel et non pour favoriser l’émergence d’un hypothétique surhomme débarrassé de l’intérêt personnel. Il en devient donc indubitablement le « bourgeois » du socialisme.

Pour ces quelques raisons, l’idée d’une allocation universelle comme grande proposition libérale n’a aucun sens. Pourtant elle est admise comme telle, du fait que les deux écoles formaient à une époque une force intellectuelle unifiée. Les anglophones ont même conservé l’habitude de nommer les deux « liberalism », du fait qu’elles constituaient encore un tout à l’émergence de la fédération des treize colonies. Une attitude qui n’a pas grand sens, puisque cela revient à dire que nous voyons comme une même chose deux notions opposées, sous prétexte qu’elles ont cessé durant quelques décennies de s’entredéchirer.

Toutefois les grandes propositions utilitaristes de ces derniers siècles se sont toutes soldées par des échecs, confortant la critique des libéraux à leur égard. Que ce fusse l’instruction publique, la santé collective, comme les autres recommandations du même acabit : aucune n’est parvenue à atteindre son objectif, consistant à assurer à la majorité des membres de la société civile une prospérité optimale. Plus encore, « pire » pourrions-nous même dire, elles ont conduit à rendre la vie sociale plus difficile et incertaine qu’elle ne l’était auparavant, pour l’ensemble des citoyens.

Le bonheur objectif

L’idéal bute toujours face à certains problèmes, qui se sont avérés si irrémédiablement insolubles qu’ils conduisirent à quantité de catastrophes, parfois dramatiques en termes de bilan humain ou environnemental. Les notions de « bonheur » et de « malheur » n’ont pas de définition objective qui puisse être admise universellement par la démonstration, comme celle de « joie », de « peine » ou même de « plaisir ». Quel moyen permettrait d’atteindre le plus grand bonheur possible d’une population, sans aucune possibilité de déterminer ce qu’est un bonheur objectif et par voie de conséquence le malheur qui s’y oppose ?

Les voilà, autant utilitaristes que leurs héritiers socialistes, bien en peine à résoudre ce simple obstacle, pourtant essentiel. Une imprécision inadmissible dans une activité dont la finalité revient à déterminer crime comme châtiment, que l’on nomme « administrer ». Concevoir une parade efficace devint une obligation : désormais, plutôt que de rechercher une réponse du côté de la valeur humaine qu’est le « bonheur », ils se tournèrent vers une méthode plus austère consistant à quantifier la misère matérielle. L’utilitariste ne cherche plus alors à rendre heureux, mais moins misérable. Les aspirations individuelles, si elles s’opposent au plan, sont des déviances qu’il faut impérativement déraciner et brûler. Puisqu’il s’agit d’une doctrine sociale, elle se retrouve non seulement à la tête des gouvernements, mais aussi des associations, des syndicats et des entreprises.

Un conflit destructeur va donc émerger entre les corporations socialistes d’un côté et les corporations utilitaristes de l’autre, la première alliance représentée à gauche dans les parlements et la seconde à droite. C’est ici qu’il conviendrait normalement de nous souvenir que ce seront ces mêmes organes qui vont éduquer nos enfants, équiper nos hôpitaux, décider des lois et déterminer les normes : ne cherchez pas plus loin pourquoi l’environnement semble se décrépir et pourrir soudainement sous des autorités de cet acabit. Il est seulement en train d’être terraformé à l’image d’un idéal vague, pour devenir à son tour un terrain tout aussi vague.

Puisque le bonheur n’a pas de « sens » objectif, que l’action humaine doit avoir un but rationnel pour être assimilée et recevoir l’accompagnement utilitaire nécessaire, l’économiste utilitariste préfère les études économiques et philosophiques basées sur des notions objectives, c’est-à-dire fortement mathématisées. Il ignore les sciences qui marquent l’imprévisibilité de la conscience, pour leur opposer des notions plus mécaniques telles que les statistiques et l’analyse. La récente proposition d’un « indice relatif de bonheur », promu par le très utilitariste Nicolas Sarkozy, est l’ultime avatar de cette course ridicule à la standardisation de notions subjectives et personnelles.

L’allocation universelle, du fait qu’elle est fondée sur ces bases intellectuelles, est destinée à un sort équivalent à toutes les autres propositions du même genre. Quelques points seulement permettent d’établir les risques soulevés, ainsi que la faiblesse des arguments :

Une administration n’est pas incorruptible

L’allocation universelle n’est pas le premier concept du genre proposé par les intellectuels utilitaristes. Il fut précédé par un autre, aujourd’hui couramment appliqué dans le monde : la Sécurité sociale. Si l’on étudiait les deux propositions en parallèle, la ressemblance nous frapperait instantanément : l’universalité, la volonté d’assurer le plus grand nombre et l’idée d’une administration supérieure à la société civile. Si les deux se trouvent appuyés sur une même base c’est que les arguments de l’un seront aussi valables pour l’autre.

Les aspirations de la cité sont trop éparses pour qu’une seule volonté puisse pervertir l’ensemble sans risquer de s’opposer une féroce résistance, alors qu’une organisation bâtie sur la force doit être disciplinée et uniforme. Une administration est hiérarchisée, donc sujette à la corruption, qui peut infecter chaque échelon sans résistance puisque la désobéissance doit être réprimée pour qu’un système agencé artificiellement puisse fonctionner. Il suffit d’une seule personne ayant une vision différente de « l’intérêt commun », dépositaire d’un peu d’autorité, pour que la machinerie soit totalement pervertie en quelques années.

Les dépenses et habitudes d’une « bureaucratie » sont appelées à sortir de tout contrôle, s’il ne se fait pas une opposition à même d’agripper la machinerie au bon moment pour la forcer à retourner à sa tâche. Au point que finalement plus intéressée par sa propre prospérité que par la réalisation de la fonction prévue, les soins ne sont plus assurés correctement, les retraites se réduisent, les allocations chômage s’effondrent et les accidents sont moins bien traités. La corruption s’étend ensuite à la société civile entière, jusqu’à la réduire en cendre par l’annihilation systématique de toute activité sociale sur son passage, pour nourrir sa vision décadente de « l’intérêt commun ».

Tout à l’inverse, elle se fait d’une excessive générosité envers son propre personnel, ses lubies momentanées ou pour conforter ses alliés. En d’autres termes, forte de l’ensemble du pouvoir et de la légitimité, l’administration sociale n’a finalement aucune utilité à s’occuper de qui que ce soit d’autre sauf d’elle-même. Pour que cette vision perverse fasse son chemin, il suffit d’un seul individu avec de l’influence et du charisme : que pouvons-nous imaginer de plus dangereux pour la société civile qu’un pouvoir immense aisément corruptible sous l’impulsion d’une infime variable omniprésente ? Ce n’est pas plus sensé que de faire dépendre nos canalisations d’une matière qui se dissout parfaitement bien dans l’eau.

L’immigration doit être contrôlée, sinon interdite

Représentons-nous la situation suivante : un millier de personnes disposent de dix pièces chacune, qu’elles mettent en commun afin de se répartir équitablement le total en une sorte d’assurance, en cas de trouble. Tel quel, la quantité maximale des ressources disponibles est fixée avec précision. Admettons désormais que cette population augmente soudainement considérablement et que de mille, nous passions au double. Les nouveaux arrivants ne peuvent pas, du fait qu’ils ne sont pas aussi fortunés, mettre plus de deux pièces dans la caisse commune. Nous nous retrouvons dès lors dans une situation où il y a un plus grand nombre de bénéficiaires potentiels que de fonds disponibles. Pour compenser, l’administration n’a que deux moyens : augmenter le prélèvement sur ceux qui peuvent payer plus de dix pièces et réduire les prestations de l’ensemble de la communauté.

Si la population grandit à nouveau, la méthode est réitérée jusqu’à ce que l’ensemble des créateurs de richesses soient contraints de consentir à des fortunes pour un système qui n’est plus capable de protéger qui que ce soit : c’est l’effondrement. Afin de réduire ce risque, l’immigration, ainsi que toute autre variation majeure dans le peuplement, doit être contrôlée sinon prohibée dans un territoire, sans quoi la répartition des ressources disponibles ne peut être maîtrisée. Par exemple, dans le cas des États-Unis d’Amérique, l’entrée et l’installation du migrant furent aisées au XIXe siècle avant de devenir au milieu du XXe beaucoup plus rudes, peu de temps après la fondation d’une Sécurité sociale par le gouvernement.

L’allocation universelle fait aussi face à ce problème, mais en des proportions autrement plus épiques : si la population est déterminée d’un revenu universel de dix pièces, par exemple, ceux qui produisent le plus sont contributeurs de ceux qui produisent le moins. Tant que la population reste stable, l’embarras n’est pas critique et l’allocation aux plus faibles producteurs va même augmenter à mesure que la richesse s’accumule. Toutefois, si l’immigration est libre, on se retrouve alors face à un dilemme : soit nous la refusons aux migrants, auquel cas elle n’est plus universelle soit on la leur fournit, et l’effondrement devient une certitude.

Il se fait bien un argument disant que « tous les immigrants ne viendront pas forcément profiter du système ou ne le pourront pas ». Toutefois, le principe même d’offrir « gratuitement » de l’argent, que ce soit sous la forme d’une protection sociale ou d’un revenu assuré, attirera inévitablement les peuplades du monde, y compris parmi les plus aisées qui obtiendront parfois crédit pour ce faire. Au même titre qu’il ne faudrait que quelques minutes à un milliardaire pour être ruiné, s’il décidait de donner son argent aux passants d’une avenue bondée.

Cette démonstration s’applique tout aussi bien dans le cadre d’un vieillissement de la population, conduisant à des idées de résolution aussi immorales que criminelles, telle que la généralisation de l’euthanasie pour les personnes âgées. La surcharge de natalité étant pareillement une difficulté, sa solution revient au même : permis d’enfanter, élimination du nouveau-né non autorisé et stérilisation de masse. Ces quelques notions paraissent peut-être fantaisistes aujourd’hui, mais sont régulièrement discutées par les intellectuels utilitaristes depuis des décennies, d’autant que certains pays ont expérimenté des politiques bien plus terrifiantes avec un appui populaire massif. Il ne serait pas spécifiquement surprenant que la Suède, première grande nation européenne à proposer une telle allocation, se positionne un jour dans l’avant-garde du « permis d’enfanter » et de « l’euthanasie pour raison sociale ».
Nous ne pouvons que nous incliner devant la promesse d’un tel concentré de générosité.

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