Le mythe de l’allocation universelle (2)

Publié Par Emmanuel Brunet Bommert, le dans Philosophie

Par Emmanuel Brunet Bommert

Argent - Pièces de monnaie - Euro (domaine public)

Argent – Pièces de monnaie – Euro (domaine public)

 

On ne peut jamais faire confiance au temps.

Un gouvernement « stable » est aussi difficile à définir qu’impossible à obtenir : tant que le pouvoir sera géré par des humains, il sera sujet au vieillissement et à la mort de ses membres. L’autorité armée n’est pas différente de la société qu’elle habite, elle change, se transforme et évolue en conséquence de quantité de facteurs. Une administration peut promettre ce qu’elle veut, être aussi bien gérée qu’il est possible, sans être plus appelée à durer que la plus abjecte tyrannie féodale. Si une idée comme l’allocation universelle est proposée aujourd’hui avec la promesse qu’elle sera pourvue des limites nécessaires, rien ne peut garantir que le pouvoir politique ne reviendra pas sur sa parole cinquante années plus tard, lorsqu’il aura changé de mains. C’est déjà ainsi que les choses se font pour toutes nos lois, alors celle-ci ne fera pas exception parce qu’elle semble plus désirable qu’une autre dans l’immédiat.

Tout comme la sécurité sociale, l’allocation universelle peut être une réussite complète et fonctionner tel qu’indiqué en obtenant le résultat attendu, car rien n’empêche l’émergence d’une série de conditions miraculeuses le permettant. Toutefois, ce sont des organes fragiles et la moindre correction mineure ou erreur initiale, peut donner lieu à des cataclysmes insolubles, passé un certain temps. Dans un système profondément chaotique comme l’est une société civile, on ne peut pas maintenir en état une administration si fragile sans devoir effectuer de régulières corrections : le monde n’est pas figé et la plus petite perturbation peut causer un effondrement.

Les concepts sociaux que nous tenons aujourd’hui en haute estime sont semblables à des sculptures de glace que l’on espère éternelles alors qu’elles ne passeront pas l’été : l’univers change et les conditions évoluent, au point de flétrir ce qui était efficace hier. La combinaison du vieillissement de la population et de l’immigration se fait dévastatrice, alors que le moindre cataclysme naturel peut changer le nombre de bénéficiaires, face aux payeurs, voir même inverser complètement la balance. L’administration ne peut abolir l’accident ou empêcher ce qui n’est pas du pouvoir de l’humanité : un simple été plus chaud ou un hiver trop froid, et l’agonie commence.
Nous imaginons aujourd’hui que la récente application des doctrines nazies et l’effet dévastateur qu’elles eurent sur l’Europe entière, empêchent la société moderne de tendre vers certains extrêmes. Nous oublions alors que l’union soviétique ne fut pas contrainte à la moindre limite, de sa formation jusqu’à son effondrement au début des années quatre-vingt-dix. L’Allemagne Nazie et ses exactions seront oubliées et, dans un siècle ou un millénaire, qui peut prévoir ce qu’un gouvernement décidera de faire ? Nous savons déjà qu’au moins une génération échouera dans la tâche d’entretenir le système, conduisant alors le monde dans une ère d’oppression. Peut-on vraiment décréter un tel projet, puis laisser toute la responsabilité à ceux qui viendront ?

L’oisiveté et l’ennui sont de dangereux facteurs.

Un grand nombre de promoteurs de l’allocation universelle portent cet espoir de voir un jour émerger de leur idéal une société délivrée du besoin. Ils souhaitent en cela offrir au plus grand nombre la possibilité de s’adonner aux arts et sciences, délivrant un potentiel qui se serait autrement trouvé inexploité. Le concept d’une population « libre », au sens utilitariste, de s’adonner à des tâches profitables comme de simples loisirs n’est pas irréaliste. Elle nécessite cependant un important préalable pour demeurer possible : l’instruction doit être optimale.

Si nous voulons voir émerger une population s’adonnant à son imagination en tous domaines et capable de réaliser quelque chose, même sur le plan professionnel le plus classique, il est nécessaire qu’elle ait été instruite. Le fait de savoir communiquer, penser et agir se place comme un préalable obligatoire, afin que l’oisiveté puisse donner naissance à de la prospérité plutôt qu’à de l’ennui. Or, aucune instruction n’est totalement optimale.

Le contexte est aussi de grande importance : du point de vue libéral, une société civile n’a pas de but spécifique, en dehors de se maintenir en assurant la confiance commune. La notion de « prospérité » n’a pas de définition universelle, du fait qu’elle est subjective et dépendante des valeurs de ceux qui la recherchent. En opposition, l’utilitarisme détermine la prospérité comme l’obtention d’une totale liberté : l’avancée vers ce but est nommée « progrès ». Aussi, l’objectif de toute société revient à atteindre la plus haute prospérité possible, tout ce qui s’y oppose devenant une agression contre la cité.

Dans ce contexte, la société n’a pas d’autre fonction une fois qu’a été atteint cet objectif, se contentant dès lors d’entretenir le statu quo. Une cité libérale se maintient aussi longtemps que la confiance est assurée, alors qu’une cité utilitariste fonctionnera tant que la prospérité est garantie. Une fois que les citoyens ont obtenus la « prospérité absolue », c’est-à-dire une vie sans contrainte, de pure oisiveté, l’utilitariste n’a plus aucune raison de rechercher quoi que ce soit de plus élevé.

La question revient alors à déterminer si une telle société égocentrique, entièrement orientée vers la satisfaction des désirs et des aspirations matérielles de ses membres, permettra effectivement d’atteindre le plus grand bonheur possible. Les valeurs, et par là, la notion même de satisfaction, étant purement personnelles, la seule chose qu’un tel idéal peut atteindre n’est que servir de base à l’accomplissement d’aspirations plus personnelles, non en tant que finalité. Or, le désir étant souvent contradictoire avec la consécration, la cité se trouverait régulièrement dans la situation paradoxale de devoir réprimer une satisfaction supérieure afin de pourvoir aux désirs plus élémentaires. La luxure deviendrait alors la valeur souveraine, devant laquelle toutes les autres sont asservies ou éradiquées.

Mais encore, plus grande sera la population dont l’instruction est défaillante, plus importante deviendra la minorité incapable de réaliser quoi que ce soit, faute de savoir-faire ou de la volonté d’acquérir une telle compétence. L’abondance absolue ne fera pas disparaitre la plupart des métiers, puisque nous pouvons parfaitement manger à notre faim, sans que cela n’interdise d’aimer consommer des choses différentes ou nouvelles, pour lesquels les créateurs ne vont pas obligatoirement se contenter du minimum vital. Ils demanderont souvent en échange de leurs bienfaits d’autres valeurs qu’ils estimeront équivalentes, c’est pourquoi ni l’artisanat ni les métiers d’arts ni même la monnaie ne mourraient en cas d’abondance absolue, y compris dans ce cas où elle serait obtenue par la généralisation de la mécanisation robotique.

En conséquence, si le but de la cité est d’assurer l’absence de toutes contraintes, les gens n’ont plus besoin d’instruction. Le travail n’étant pas une nécessité de survie, l’apprentissage perd grandement de son intérêt, puisque le revenu est de toute façon garanti : quelle est l’utilité à étudier, dans ce cas ? Ceux qui choisiraient tout de même l’instruction et marcheraient sur la voie artistique ou scientifique n’en demeureraient pas moins rares qu’ils le sont aujourd’hui. Cependant le travail en lui-même n’est pas une fin : c’est une méthode. Une procédure qui permet l’accomplissement d’un résultat désirable. La cuisine, même chez-soi pour son propre compte, est un travail. Mais dans une société toute entière orientée vers la prospérité, celui qui ne participe pas à la tâche perd son but en tant que citoyen, il devient inutile et sans objet : la cité n’a pas besoin des oisifs, tout en revendiquant l’oisiveté comme son but ultime. C’est un autre paradoxe, extrêmement dangereux, puisqu’il rend coupable l’idéal à atteindre.

Le chômage se fait endémique et dangereux non pas parce qu’il ne permet pas d’obtenir un revenu, mais du fait qu’il transforme celui qui y tombe en assisté dépendant des autres citoyens pour sa survivance. Le but de la cité étant la prospérité et non la confiance, la vie sociale se résume en un conflit entre ceux qui sont laissés oisifs faute de but, dans une société mécanisée à haute productivité, et ceux que l’on contraint à payer pour les y maintenir. Une situation invraisemblable où l’oisif est opprimé par sa propre fortune, du fait qu’il devient un sujet d’opprobre pour quelque chose qu’il n’a pas demandé et qui lui sera obligatoirement fourni. La vision qu’ont les populations de l’Homme « riche » achève de marquer cette attitude : tout le monde souhaite intimement en devenir un, tout en le détestant pour son oisiveté supposée.

Sur ce point, l’utilitariste ne comprend rien au sens de sa propre mission. Le bonheur étant au-delà de toute définition impartiale, l’élimination de ce qu’il considère être de la « misère » déracine au passage des conditions qui permettraient de donner du sens à l’existence, notamment pour tous ces gens qui trouvent leur consécration dans la difficulté. La vie se renforce par l’adversité et si celle-ci disparait entièrement, le seul moyen de nous affermir reviendra à prendre la direction d’une route à risque, telle que l’exploration spatiale, par exemple. Ce genre de projet ne peut évidemment pas être toléré, puisque qu’il reviendrait à nous éloigner de l’idéal d’une prospérité optimale au profit d’une « frivolité » sans intérêt pour la cause. C’est pourquoi les grands projets spatiaux disparurent au profit du financement de nos sécurités sociales, alors que les taux de suicide battent des records tous les ans malgré la situation socialement très favorable des sociétés occidentales.

Quantité de gens sont laissés sans espoir de futur, dans la situation la plus déshumanisante imaginable : le fait de vivre sans but, tout en étant assuré de ne manquer de rien. Cela, sans même la nécessité la plus élémentaire qu’est le fait de subvenir à ses besoins, dans une société qui revendique l’oisiveté tout en rejetant la dépendance, puisqu’elle est toute entière bâtie sur un impératif de prospérité. Pour une immense population laissée sans but, il suffit d’une force infime pour lui donner un objectif : au plus petit son de cloche, une gigantesque armée fanatique et désespérée peut se lever. Les légions populaires à la recherche d’un futur viendront remplir les bancs des églises, les tapis des mosquées et les casernes des tyrans. Car après tout, si elles ne sont pas utiles à la vie sociale, la guerre est aussi une activité qui occupe l’imagination des multitudes.

Ces gigantesques populations pétries de superstitions, sans instruction aucune, défileront bientôt un fusil à la main dans la plupart des grandes villes. La seule solution efficace à réduire un tel risque consisterait à obliger l’ensemble de la population à une activité, ou à de l’instruction, quelle qu’elle soit. Cependant, si la totalité des citoyens sont contraints à un emploi pour obtenir leur revenu, ce n’est pas bien différent au fait d’obtenir un salaire : l’allocation universelle est abolie de facto. En même temps, obliger de force une population à travailler pour ce que la société décrète utile, en échange d’un minimum vital obligatoire, est précisément de l’esclavage.

La productivité devient un crime.

En principal argument d’opposition aux systèmes sociaux du même genre, on trouve toujours la question du coût. C’est un problème que l’on ne peut ignorer, car rien n’est gratuit : même le plus sublime acte de charité nécessite temps et énergie pour s’accomplir, deux ressources qui ne sont pas illimitées pour notre espèce. Parmi nous, certains naissent avec le don rare de pouvoir augmenter la productivité, c’est-à-dire de nous permettre de réaliser plus de choses avec moins de temps et d’énergie. Par cela, ils rendent plus rentable ce qui avant ne l’était pas et possible ce qui semblait du domaine du rêve jusqu’à leur arrivée.

Ces producteurs offrent à la société une amélioration de la vie quotidienne, plus ou moins directement, augmentant alors le temps disponible pour vivre et réduisant le coût des loisirs. En échange de quoi, ils sont rémunérés d’une fraction de ce qu’ils ont offert, compensation pour l’accomplissement d’une chose qui restera profitable à l’humanité bien après leur mort. Le moindre ouvrier, agriculteur, artisan, intellectuel ou artiste contribue aussi à l’augmentation de cette « productivité », à son échelle.

L’idée d’un travailleur rétribué moins bien qu’un oisif, sous prétexte que son travail accumule peu de richesses par rapport à une subvention, s’avère difficilement défendable moralement : peu, c’est largement plus que rien du tout. Le subside s’ajoutant au revenu du travail, nous pourrions penser qu’en réalité, le travailleur est mieux payé : ce n’est pourtant pas le cas, car son gain n’a pas changé et il sera rémunéré de son « complément de salaire », qu’il soit productif ou pas. Il n’y aucune obligation de réciprocité à l’allocation universelle, par définition.

Le problème en lui-même ne représente pas une gêne pour la cité, car la morale n’est pas le socle de la société au contraire de la confiance. À tel point qu’elle peut fonctionner indéfiniment malgré son immoralité manifeste, tant que la majorité des citoyens se donnent mutuellement crédit. C’est pourquoi l’esclavage est demeuré si longtemps acceptable socialement et qu’une nation aussi corrompue que la cinquième république française peut perdurer, malgré son ignominie quotidienne. Toutefois la moindre perturbation augmentera le prix à payer de cette stabilité. Or, ceux qui sont productifs sont seuls à pouvoir contribuer à l’entretien du système social. L’unique moyen de financer l’allocation universelle revient donc à augmenter perpétuellement l’entrée financière, qui ne peut être prélevée qu’auprès de gens qui créent de la richesse, et certainement pas sur la population qui ne fait qu’en profiter.

Si on peut imaginer offrir de la gloire en récompense aux plus productifs, une telle proposition est impossible à garantir, et d’autant plus sur la durée. Que dirait-on, par exemple, d’un grand producteur antipathique pour le public ? Sera-t-il couvert de gloire et de remerciements ou maudit malgré sa contribution vitale à l’entretien du système ? Qui peut prédire le futur et promettre que, dans un siècle ou deux, les producteurs ne seront pas méprisés et traités comme des outils ? Or, qu’advient-il d’une société où ceux qui garantissent la stabilité sont punis chaque fois qu’ils font mieux leur travail, sinon un douloureux effondrement dès que le vent soufflera ?

Plus encore, dans un système qui valorise à ce point la prospérité, le producteur est finalement amené à considérer celui qui profite de l’allocation comme la cause première de son malheur. En opposition à ce dernier, qui en viendra à estimer la productivité grandissante de la cité comme la raison principale de sa précarité. En effet, plus la société est productive, moins il se fait d’espoir pour lui d’avoir sa place : l’idée de décroissance est née.

Nous pourrions conclure que l’allocation universelle peut éventuellement fonctionner. En effet, rien n’interdit qu’une combinaison de chance et de bonne gestion permette son application en un lieu précis, dans le temps et l’espace. Toutefois l’idée que soit valable aujourd’hui, partout sur terre et pour l’éternité, est ahurissante de naïveté : rien ne peut être garanti à ce point, du fait que nous évoluons dans un monde chaotique et changeant. Mais si nous souhaitions réellement rendre un tel idéal possible, nous pourrions nous y atteler.

Une société d’allocation universelle est possible, à quelques conditions cependant. La population doit être drastiquement contrôlée par une interdiction des naissances hors permis, une élimination systématique des personnes âgées « superflues », un contrôle draconien des frontières et une soumission des créateurs de richesse à un niveau proche de l’esclavage. En plus, évidemment, d’une éventuelle incarcération des « déviants » au grand idéal de progrès, du fait qu’ils posent un risque à la stabilité. La possibilité de parvenir à un résultat est, auquel cas, suffisamment bonne et correspond même à l’idéal utilitariste du meilleur « bonheur » pour le plus grand nombre, pourvu qu’il soit assez cynique dans sa définition.

Toutefois, ce n’est pas le genre de société dont on parle dans les œuvres de science-fiction traitant d’utopie mais plus dans celles qui, au contraire, nous semblent les plus dystopiques. C’est un monde tyrannique, déshumanisé et oppressant, où la vie est totalement encadrée pour permettre à quelque chose qui n’a finalement pas grande importance de se maintenir. Le risque d’une existence abominable vaut-il vraiment cette peine ou n’est-ce qu’un moyen pour certains « intellectuels », qui n’ont de libéraux que le nom, de s’offrir le luxe d’un héroïsme facile sans jamais prendre la responsabilité des conséquences ?

Retrouvez la première partie de cet article ici.

  1. « LOL »…

  2. Sérieux, vos articles sont ennuyeux. Pouvez-vous aller a l’essentiel dans la démonstration de vos arguments ? Car très franchement, ils sont tellement noyés dans la prose que je ne les cherche même plus !

  3. Votre argument est faux.
    Et présenté de façon très compliquée.

    Ce que vous décrivez n’est pas l’effet de l’allocation universelle, mais l’effet des politiques démagogues, alliant, comme depuis la nuit des temps, les capitalistes de connivence (ou patrons d’entreprises « publiques ») au lumpen proletariat.

    Votre argument est faux, parce que ce que vous affectez de craindre existe déjà, sous une forme différente et particulièrement inefficace.

    Les perdants d’un passage à une telle allocation ce sont les armées de bureaucrates qui administrent des dizaines de programme sociaux, complexes, incohérents et pleins de lacunes et redondances.

    Une société avec une TVA, une flat tax à une ou deux vitesses, et un impôt négatif serait d’une immense simplicité, et les transferts auraient le mérite d’être exposés en pleine lumière.

    Le « jeu démocratique » actuel, qui a tout du jeu, et rien de démocratique, dans la plupart des pays « évolués », repose sur les mille et une négociations d’autant de groupes de pression pour obtenir des avantages particuliers. Comme le chante si bien notre capitaine de pédalo : « c’est gratuit, c’est l’état qui paie ».

    Cet impôt négatif, s’il vient remplacer la kyrielle d’avantages sociaux que personne ne comprend totalement, ne serait pas nécessairement plus cher. Et mettrait en évidence la réalité des choses, et la vraie progressivité de l’impôt. A toutes fins politiques utiles.

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