Après la primaire, François Fillon ne doit pas mollir

By: European People's Party - CC BY 2.0

François Fillon aurait tort d'accepter que de fil en aiguille, d'aménagements en prudences, son programme s'effiloche, et notamment d'abandonner toute réflexion sur la justice ordinaire au nom de la lutte contre le terrorisme islamiste.

Par Philippe Bilger.

Après la primaire, François Fillon ne doit pas mollir
By: European People’s PartyCC BY 2.0

C’est comme pour le football. Quand une équipe a marqué un but, souvent, parce que sa joie l’a déconcentrée, elle perd ses moyens durant quelques minutes et même se fait rejoindre par l’adversaire. Pourtant il n’y a aucune fatalité à cela et rien ne lui interdirait de pousser son avantage, de marquer encore pour rendre sa victoire certaine.

Cette comparaison avec le sport n’est pas offensante pour la primaire de la droite et du centre. Ni à l’égard du succès alors éclatant de François Fillon (FF).

Mais depuis ? Il est clair qu’après la primaire, on attend la seconde de FF. Plus facile à faire dans la course automobile qu’en politique, surtout, paradoxalement, après un triomphe inattendu qui a tétanisé les critiques, seulement durant quelques heures.

Je n’incriminerai pas le principe de la primaire, d’abord parce que l’ampleur de la participation a révélé dans le camp conservateur qu’elle était souhaitée et validée et, en ce qui me concerne, par la certitude que, sans ce processus démocratique et inédit à droite et au centre, nous aurions eu Nicolas Sarkozy pour candidat, qui aurait exploité à fond sa présidence du parti LR.

Cependant FF et son équipe n’ont peut-être pas assez réfléchi à la singularité de la primaire, à ses suites évidentes et au fait qu’elle était une première phase certes capitale d’une campagne qui ne se terminerait cependant qu’avec une seconde phase, la joute présidentielle proprement dite.

Seconde phase de la campagne

Autrement dit, là où Emmanuel Macron par exemple va pouvoir dérouler tranquillement ses orientations, ses mesures, définies et précisées mais pas trop, tout au long des mois jusqu’à l’élection présidentielle, dans une coulée unique de persuasion et de conviction, FF allait être naturellement, dès le lendemain de la primaire, précisément à cause de l’heureuse radicalité de son programme, en butte à des attaques, à des controverses, des soutiens peureux et à des timidités amplifiés au sein de son propre camp par la cuisine partisane à laquelle il allait devoir se livrer et au pluralisme hétérogène qui en résulterait. Sans tenir pour rien les insinuations sur son patrimoine auxquelles il oppose un silence sans faille (Le Point).

Non seulement rien ne s’est terminé avec l’éclat de la primaire mais tout, véritablement, va commencer avec la banalité et la monotonie des jours et des mois d’après. À l’évidence, sans le désobliger, FF semble être victime de la dépression du gagnant alors que, Marine Le Pen l’a souligné, Nicolas Sarkozy à sa place aurait poursuivi de plus belle, encore plus intensément (Causeur).

Fillon doit s’expliquer

Sur le plan intellectuel, l’art du discours et la dialectique des réponses, la primaire était, malgré les apparences en amont, un exercice solitaire convenant parfaitement à FF que son audace élégante, talentueuse et réservée, le temps de trois joutes médiatiques, servait au plus haut point. Nous étions dans le registre du combat singulier, de la poésie chevaleresque où les contradictions des autres ne le gênaient pas puisqu’il demeurait dans son couloir et suivait obstinément et brillamment sa ligne.

Après la primaire, c’est la prose des ajouts, des rectifications, des explications et de la dénaturation de l’intrépidité programmatique en réalisme encore vigoureux mais sans commune mesure avec hier.

Sans abuser de la lucidité rétrospective, même en considérant nécessaire l’élaboration d’un projet de rupture, il était tout de même aisé de prévoir, avant même que les polémiques d’après la primaire aient cherché à lui limer ses aspérités, ses provocations ou ses excès, l’argumentation qui serait développée contre lui.

Ou alors, faut-il admettre que la compétition de la primaire n’avait pour finalité que de se montrer le plus extrême possible, ce qui expliquerait les déboires d’Alain Juppé en retrait et même de Nicolas Sarkozy ?

Politique et religion chez Fillon

Je constate que FF n’a pas encore passé la seconde et que sa dernière prestation télévisée, sans avoir été médiocre, l’a montré toutefois dans une posture plus gênée, même s’il a eu le courage de se déclarer chrétien, malgré l’opprobre médiatique légèrement condescendant qui en résulte – et gaulliste, mais qui ne s’avoue pas tel aujourd’hui (TF1) ? Aussi je ne juge pas « déplacé », comme François Bayrou, ce lien entre politique et religion, la laïcité n’interdisant pas d’espérer pour soi que les valeurs de la seconde irriguent la substance de la première (Le Figaro).

Pourtant FF aurait tort d’accepter que de fil en aiguille, d’aménagements en prudences, son programme s’effiloche, et notamment d’abandonner toute réflexion sur la justice ordinaire au nom de la lutte contre le terrorisme islamiste. La bagatelle de trois candidats à gauche est de nature à le rassurer sur sa présence au second tour mais tout ce qui le contraindra à une tiédeur classique ouvrira plus largement l’espace pour Marine Le Pen.

Rien d’inéluctable à ce que sa victoire nette de la primaire l’ait mis si rapidement en position de défense. Il aurait dû marquer très vite le deuxième but et pour gagner le match présidentiel avec sa seconde mi-temps, il se doit de passer d’urgence la seconde !

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