La droite française, droite la plus bête du monde ?

François Fillon 2014 By: European People's Party - CC BY 2.0

François Fillon a-t-il une fenêtre de tir pour fermer la parenthèse de la droite la plus bête du monde ?

Par Nathalie MP.

François Fillon 2014 By: European People's Party - CC BY 2.0
François Fillon 2014 By: European People’s PartyCC BY 2.0

« Extraordinaire résultat que celui de la primaire de droite ! » Tels furent mes premiers mots pour décrire la victoire éclatante et passablement inattendue de François Fillon après le premier tour de dimanche dernier. Longtemps ignoré, chichement doté d’un petit 9% des intentions de vote début septembre, puis progressivement remarqué pendant les débats pour son calme et son programme de « transformation » de la France, il a laissé tout le monde sur place pour se fixer à 44% dès le premier tour. Et dimanche soir, second tour, grande victoire pour François Fillon, bien sûr. Mais s’il y a bien surprise, elle n’est plus exactement de même nature.

Malgré les coups bas du début de la semaine en provenance du camp Juppé, malgré les attaques acharnées de la gauche contre François Fillon l’ultra-libéral, l’ultra-catho, l’ultra-réactionnaire, bref l’ultra-facho qui va tous nous entraîner dans des camps de travail en nous obligeant à chanter Ave Maria et Pater Noster, malgré diverses stratégies habiles dont les militants socialistes se sont vantés sur les réseaux sociaux pour faire échouer Fillon en allant voter Juppé, la simple mathématique des reports de voix montrait qu’on pouvait s’attendre à un résultat final de 65 / 35. Et de fait, on n’en est pas loin. Sur un total de 4,3 millions de votants, Fillon a obtenu 66,5% des voix contre 33,5% à Juppé.

Non, la vraie surprise du second tour, c’est que la primaire de droite a eu lieu, qu’elle s’est déroulée sans drame du début à la fin, qu’elle a mobilisé l’attention de la presse et des Français, comme en témoigne l’audience de 8,5 millions de personnes pour le dernier débat entre Fillon et Juppé, et qu’elle a atterri en douceur dimanche soir, après avoir attiré physiquement par deux fois 4,3 millions de personnes dans ses bureaux de vote (et environ 8 millions d’euros nets des frais d’organisation dans ses caisses).

Habitués aux massacres politiques dès 2008 avec le Congrès de Reims du Parti socialiste qui s’acheva sur une bataille échevelée entre Ségolène Royal et Martine Aubry au profit de cette dernière, on est presque étonnés de constater que la droite, notre « droite la plus bête du monde » (Guy Mollet), est capable de mener une opération de cette envergure sans finir dans les fraudes avérées et le désordre le plus total. Les souvenirs du psychodrame Copé / Fillon pour la présidence de l’UMP en 2012 sont encore dans toutes les têtes, alors que les rebondissements rocambolesques de l’affaire Bygmalion, toujours ouverte, laissent planer beaucoup de doutes sur le financement de la campagne 2012 de Nicolas Sarkozy.

Rien de tout cela aujourd’hui. Dès le soir du premier tour, sèchement battu, Nicolas Sarkozy, se retirait de la course (et de la vie politique, mais ça on l’a déjà entendu) et apportait son soutien à François Fillon. Un soutien pas médiocre puisqu’il s’agissait de 20% des votes qui sont venus peu ou prou s’ajouter aux 44% déjà acquis. Ayant parait-il voté très tôt dimanche matin, le même Sarkozy n’a pas tardé à envoyer au vainqueur une belle lettre de félicitation et de soutien pour la suite, tout en assurant le candidat malheureux de son amitié, et en plaidant pour le rassemblement le plus large en vue de l’alternance pour 2017.

Dans son discours de défaite (vidéo ci-dessous, 05′ 18″), Alain Juppé s’est placé exactement sur la même ligne. Après les remerciements d’usage à ses électeurs, après la reconnaissance du rôle précieux de la Haute Autorité qui a supervisé tout le processus de la primaire, il a abordé le point politique central pour battre la gauche et le FN en 2017 :

« Je félicite François Fillon pour sa large victoire. (…) Et comme je m’y étais engagé, j’apporte dès ce soir mon soutien à François Fillon, je lui souhaite bonne chance pour sa prochaine campagne présidentielle, et la victoire en mai prochain. »

 

Quant à l’heureux vainqueur, devenu ipso facto candidat officiel de la droite, il ne s’adresse plus seulement à ses électeurs, ni même à la droite. C’est par « mes chers compatriotes » qu’il entame son allocution, car à partir de maintenant, l’unique objectif, la tâche immense qui se profile, c’est le redressement de la France tombée en 2012 entre les mains d’une équipe « pathétique ». Toutes les bonnes volontés, tous les talents, sont invités à participer (vidéo, 08′ 25″) :

« Ce quinquennat qui s’achève a été pathétique. Il va falloir y mettre un terme et repartir de l’avant comme nous ne l’avons jamais fait depuis trente ans. Pour cela, j’aurai besoin de tout le monde. Et ce soir, j’ai une pensée particulière pour Nicolas Sarkozy. J’adresse à Alain Juppé un message d’amitié, d’estime et de respect. »

La droite est donc en train de se rassembler autour de François Fillon, c’est un premier point positif à retenir en sa faveur. Mais surtout, contre toute attente, elle s’est trouvée un candidat, non pas vraiment outsider, car François Fillon est dans le paysage politique comme député et ministre membre du RPR puis de l’UMP puis des Républicains depuis la fin des années 1970, mais un candidat qui a été capable de faire passer un message de transformation de la France qui tranche nettement sur tout ce qui a été tenté sans grand succès jusqu’à présent.

Il s’agit de « changer de logiciel », il s’agit de se rapprocher d’expériences plus libérales qui ont été menées avec succès dans d’autres pays tels que le Royaume-Uni ou l’Allemagne, il s’agit, toutes proportions gardées, d’instiller un peu de Thatcher dans nos rouages grippés :

« J’ai maintenant le devoir de convaincre tout un pays que notre projet est le seul qui puisse nous hisser vers le haut pour l’emploi, pour la croissance, pour la justice. (…) Je vais maintenant aller à la rencontre des Français et je vais relever avec eux un défi immense, le défi de la vérité et celui d’un changement complet de logiciel. »

Ce faisant, la droite vient aussi de réaliser un troisième petit tour de force, celui de mettre fin nettement et sans bavure au chiraquisme et au sarkozysme. Et ça, mes amis, c’est épouvantable, surtout la fin du chiraquisme. François Fillon a beau prendre la précaution de mettre en avant les réformes de personnalités politiques de gauche telles que Gerhard Schröder ou de Tony Blair, son arrivée dans la course présidentielle suscite cris et indignations depuis tous les azimuts possibles : les socialistes, les macronistes et les lepenistes s’entendent tous à merveille pour dénoncer l’horreur économique du programme de François Fillon. On pourrait presque en conclure que c’est plutôt bon signe :

Quant aux cégétistes, du haut de leur minuscule représentativité et des grasses subventions qui les font vivre, et selon leur bonne habitude, ils promettent déjà un troisième tour social si François Fillon est élu. Cher M. Martinez, et si, au lieu de vos menaces de blocage pour imposer votre programme de chômage et de pauvreté, vous laissiez les Français s’exprimer librement, à travers des élections présidentielles au suffrage universel qui rassemblent dans les 37 millions de votants, par exemple ?

Même s’ils ne sont pas forcément représentatifs de l’opinion d’une majorité de Français – on verra ça en mai 2017 –, ces obstacles sont d’autant plus réels qu’ils trouvent des relais dans la plus grande partie de la presse (grassement subventionnée, tout comme les syndicats). C’est bel et bien un effort herculéen que François Fillon va devoir fournir, non seulement pour convaincre, mais pour agir.

C’est pourquoi la tentation sera forte, pendant la campagne présidentielle, d’atténuer le discours libéral au profit d’un esprit de réforme plus conventionnel, moins perturbateur, celui qui explique qu’on ne touchera pas au modèle social, qu’on ne remettra jamais en cause notre éducation nationale ou notre exception culturelle, etc. Le projet Juppé, en fait. Il est probable que François Fillon se retrouvera entouré de conseillers qui, de bonne foi, lui suggèreront ces petits aménagements afin de mieux séduire au centre, en haut, en bas et, pour tout dire, en arrière. C’est précisément le contraire qu’il faut faire.

the-economistIl apparaît en effet aujourd’hui que la fenêtre de tir libérale n’a jamais été aussi largement ouverte. Les Français pensent que leur pays va dans la mauvaise direction (voir graphique ci-contre). La droite se rassemble et son nouveau leader, sensible à la situation de faillite de la France, a intégré la nécessité de desserrer le carcan. La gauche s’émiette tous les jours un peu plus, le Premier ministre s’est ouvertement rebellé contre le Président et ses jours à la tête du gouvernement semblent comptés. L’extrême-droite reste compacte, mais obligée de passer à la défensive contre Fillon, elle ressemble de plus en plus à la gauche.

Reculer maintenant serait une très grave erreur qui ralentirait la France pour cinq ans de plus. Tout ce qui sera abandonné en campagne, tout ce qui ne sera pas assez ambitieux, sera impossible à mettre en œuvre au pouvoir. Je pense, comme le disait Sarkozy, qu’il « faut tout dire avant pour pouvoir tout faire après » faute de quoi, en supposant qu’il sera élu en 2017, Fillon serait condamné à renouer avec l’immobilisme de « la droite la plus bête du monde ».

Souhaitons que la mission1 que François Fillon se donne désormais, celle d’aller à la rencontre des Français avec un « défi de vérité » soit bien le signe de la renaissance d’une droite qui a enfin choisi la liberté.

  1. Je précise à nouveau que je suis très dubitative sur sa complaisance à l’égard de Poutine, et que j’espère, mais cela semble acquis, qu’il n’envisage pas de perdre trop de temps sur les questions sociétales.