Pourquoi élisons-nous ces hommes politiques que nous haïssons ?

Entrée du Palais de l'Elysée (Crédits joffreylacour, licence Creative Commons)

Les Français rejettent les politiciens professionnels, mais les élisent encore et toujours, refusant de donner une chance aux profils atypiques. Comment expliquer ce paradoxe français ?

Par Jacques Tibéri.

Entrée du Palais de l'Elysée (Crédits joffreylacour, licence Creative Commons)
Entrée du Palais de l’Elysée (Crédits joffreylacour, licence Creative Commons)

Les Français rejettent les technocrates, appellent au renouvellement de la classe politique, exigent de vraies réformes, dénoncent les privilèges des élus, les collusions d’intérêts et attendent une transparence absolue. Pourtant, leurs favoris pour 2017 sont, à droite, Alain Juppé, un énarque septuagénaire et, à gauche, Emmanuel Macron, un énarque banquier.

L’esprit de contradiction des Français

Le politologue Alain Duhamel y voit l’expression d’un attachement des Français à la monarchie. Ils « souhaitent un président patriarche, paternel, en apparence au-dessus des partis, incarnant l’unité. Autrement dit, ils rêvent (…) d’un monarque constitutionnel » explique-t-il au magazine Pèlerin.

Effectivement, l’image de président normal revendiquée par François Hollande, en opposition à celle du monarque républicain, s’est très rapidement usée dans l’opinion. Si, durant la campagne, certains, comme le sociologue de l’image Gianni Hanver, estimaient que « se positionner comme étant un président normal est très efficace » ; dès mai 2012, le communiquant Olivier Cimelière relevait la montée en puissance du Hollande Bashing, estimant que « la normalité tant affichée est maintenant prétexte à un feu nourri de critiques ».

« D’accord pour réformer, mais sans moi ! »

Autre contradiction, sur le fond cette fois : les Français plébiscitent les grandes réformes… tant qu’elles ne les touchent pas. Un exemple : la réforme du système de santé. Alors que 8 Français sur 10 considèrent sa refonte nécessaire… seulement 3 sur 10 sont disposés à payer plus cher les consultations médicales.

La Loi El Khomri illustre aussi cette contradiction. Fin janvier, 63% des Français demandaient « un contrat de travail plus souple ». Un mois plus tard, ils étaient 70% à voir dans le projet de loi « une menace pour les droits des salariés ». Mi-mars, seuls 18% soutenaient la réforme. Comment est-on passé du consensus à l’hostilité en quelques semaines ? « Les peurs l’ont emporté dans l’opinion », reconnaissait Bernard Sananès, président d’Elabe. Peur de quoi ? Du changement. N’était-ce pas pourtant le slogan de François Hollande ?

Je te hais, moi non plus

Le principal paradoxe Français reste de rejeter massivement les Partis de gouvernement… tout en continuant à voter pour eux et à disqualifier les candidats alternatifs.

Ainsi, dans un sondage de février 2016, 78% se disaient prêts « à voter pour un candidat ni issu ni soutenu par un parti ». Pourtant, il ne sont pas plus de 20% à accorder leur voix à Emmanuel Macron, seul candidat hors des partis traditionnels, attribuant 55% des voix au couple Juppé/Le Pen.

Le système politique en cause

Alors que le mode de scrutin à deux tours devrait permettre aux électeurs de choisir au premier et éliminer au second, la concordance des élections présidentielle et législatives, depuis la réforme du quinquennat de 2000, favorise le vote utile dès le premier tour. Autrement dit, les électeurs éliminent d’office les candidats ne pouvant pas réunir un grand nombre de députés derrière eux, au motif qu’ils n’auront pas de majorité pour gouverner.

Ainsi, l’éditorialiste Jacques Julliard explique-t-il les échecs successifs du Centre à la présidentielle par le sentiment qu’on peut être assuré qu’il n’aura pas de majorité au Parlement.

L’électeur préfèrerait donc voter pour le candidat d’un Parti d’envergure nationale, sans quoi il « aurait l’impression d’avoir une voix qui ne compte pas », comme l’explique Vincent Schnebel, fondateur du blog « les chevaliers des grands arrêts ».

Or, ce calcul renforce la bipolarisation du paysage politique français et l’idée selon laquelle nous n’élirions que des Présidents par défaut.

Même l’ascension de Marine Le Pen ne semble pas remettre cette thèse en question. En effet, selon le chroniqueur Mathieu Géniole, les électeurs savent que, même si « Marine Le Pen devait accéder à la fonction suprême, elle ne pourrait rien faire : la Constitution ne lui donne quasiment aucun pouvoir sans le Parlement ». Or, avec le mode de scrutin actuel, « seuls les grands partis accèdent à l’Assemblée » et « les députés FN se compteront sur les doigts d’une main ».

Un scénario dont la candidate serait elle-même consciente. Ainsi, un cadre du Front National confiait au Nouvel Obs qu’aux yeux de Marine Le Pen, « le vrai rendez-vous, c’est 2022. Avant, le FN ne sera pas prêt, et les conditions de sa victoire ne seront pas réunies : la décomposition de la droite après celle de la gauche ».

Le régime de la Ve République serait donc responsable de ce paradoxe politique.

Sortir du cul-de-sac politique

Nombre de constitutionnalistes prônent une refonte du système : l’abandon du régime présidentiel en faveur d’un régime parlementaire dit Primo-ministériel : « un Premier ministre en vrai patron du gouvernement et un président de la République plus effacé », résume l’universitaire Bastien François. « Un premier ministre qui gouverne grâce au soutien de l’Assemblée et un président qui incarne la continuité de la France », précise le constitutionnaliste Dominique Rousseau.

Ils s’accordent aussi sur l’injection d’une dose de proportionnelle au mode de scrutin législatif. Ils rejettent cependant la proposition socialiste de 10% de députés élus à la proportionnelle. « 10%, c’est juste assez pour fausser la représentation des habitants regroupés par territoire, et c’est juste assez peu pour n’avoir aucune chance d’aboutir » juge le politologue Thomas Guénolé. Le modèle allemand, contenant 50% de proportionnelle, serait donc à privilégier.

Renouveler la vie politique française nécessiterait donc le passage à une 6ème République… dont aucun Parti de gouvernement ne semble pourtant vouloir. Une belle aporie. Le paradoxe serait-il donc définitivement insoluble ?