La rupture qui menace les géants de l’énergie électrique

Dans un avenir proche, l’électricité évoluera, ce que saisit le concept de ‘parité divine’ : celle-ci désigne la situation atteinte lorsqu’il devient possible, avec le solaire, de produire de l’électricité en dessous du coût de fonctionnement du réseau traditionnel.

Par Philippe Silberzahn.

La rupture qui menace les géants de l’énergie électrique
By: Tom TakerCC BY 2.0

C’est à l’occasion d’une intervention auprès d’un acteur de l’énergie que je me suis intéressé aux ruptures en cours dans ce secteur. Je n’ai pas été déçu. Comme tant d’autres, l’énergie se trouve au carrefour de ruptures technologiques, géopolitiques, entrepreneuriale et sociétales qui menacent directement les grands du secteur. C’est particulièrement vrai pour l’électricité avec le concept de ‘parité divine’, situation atteinte lorsqu’il devient possible, avec le solaire, de produire de l’électricité largement en dessous du coût de fonctionnement du réseau traditionnel. Nous ne sommes pas loin, dans ce secteur, d’un point de bascule…

Les ruptures dans le domaine de l’énergie sont très nombreuses. Une recherche en a mis plusieurs en avant :

Évolution de la réglementation

L’une des sources majeures de rupture est naturellement l’évolution de la réglementation. Nous passons d’un monde d’opérateurs monopolistiques gérés par l’État à un monde de libre concurrence. Cela impose une transformation à marche forcée pour les opérateurs historiques, obligés à courte échéance de renégocier tous leurs contrats sur des bases parfois entièrement nouvelles.

Les critères de choix sont par définition nouveaux (car avant, il n’y avait pas de choix) et ont souvent mal été anticipés : on a pu se focaliser pendant des années sur la satisfaction client et sur la performance technique, pour découvrir que finalement l’énergie est… une commodité, et que le prix est l’argument essentiel. Il y a là un changement de culture induit qui est douloureux (en gros, on passe d’une culture d’ingénieur/push à une culture commerciale/pull).

On observe d’ailleurs que plus ces opérateurs ont été protégés longtemps, plus cette transformation est douloureuse, et moins ils ont de chance de demeurer dans la course.

Effondrement des coûts des énergies

Prenant la plupart des analystes à contre-pied, le coût de l’énergie a considérablement baissé ces dernières années. C’est bien sûr vrai pour le pétrole, qui est passé de 12$ le baril en 1998 à 136$ en 2008, puis de nouveau à 30-50$ en 2016. L’impact de cette variation de prix est considérable : le pic de 2008 avait entraîné une forte réaction, notamment des investissements massifs dans les énergies dites alternatives (solaire, éolien) qui se sont avérés non rentables dès lors que le pétrole a entamé une chute brutale, juste après le pic (35$ en 2009).

L’autre grande baisse de prix concerne celui du gaz. Cela tient à la révolution technologique et entrepreneuriale du gaz de schiste et du forage horizontal qui a eu lieu aux États-Unis depuis une dizaine d’années. Contredisant toutes les prévisions, ce pays se trouve maintenant à la tête d’immenses réserves de gaz qu’il peut exporter.

Il y a naturellement de nombreux facteurs déterminant le prix de l’énergie et au regard de l’histoire, une seule certitude, les choses changeront encore : on raisonne sur les coûts bas à long terme, mais nous serons très probablement, une nouvelle fois, pris par surprise…

Mais cet effondrement ne concerne pas que les énergies fossiles. Le plus impressionnant est celui du solaire. Selon le National Geographic, le prix de l’énergie solaire aux États-Unis a baissé de 70% depuis 2009. Cela tient à plusieurs facteurs : le coût d’installation de panneaux solaires a baissé de 50% entre 2009 et 2014 (et la baisse se poursuit), tandis que leur efficacité a beaucoup augmenté : SolarCity, l’une des entreprises leader, associé à Tesla, estime ainsi que ses modules peuvent produire 38% d’électricité en plus que ceux de ses concurrents, et qu’ils coûtent pourtant moins cher à produire.

Le résultat, c’est que les contrats d’achat auprès des grands producteurs de solaire s’établissent en moyenne à 5c par kilowatt heure, très proche désormais des tarifs de l’électricité traditionnelle, qui se situent entre 3c et 6c. Évidemment les calculs se compliquent car ils y a des subventions et des incitations fiscales de tous bords, mais la tendance est là, et elle est massive.

Évolution chaotique du mix énergies

Ces évolutions de prix du pétrole et du gaz, on l’a vu, sont inattendues et démentent régulièrement les prévisions des experts les plus chevronnés.

Le nucléaire n’échappe pas à cette évolution : on avait évoqué dans les années 2000 une « renaissance » du nucléaire, mais celle-ci fut stoppée net en 2011 avec l’accident de Fukushima. L’Allemagne décide alors d’abandonner brusquement l’utilisation de l’énergie nucléaire, et de re-basculer sur le charbon, que tout le monde s’était accordé à considérer comme obsolète depuis les années 1970.

On passe du « tout pétrole + tout charbon + tout nucléaire » à l’éolien sans pétrole, puis de nouveau au nucléaire, puis retour au charbon et au pétrole. Dur à suivre ! Entre-temps, l’éolien fait une apparition très controversée.

Transformations « digital » et « data »

Pas plus que les autres secteurs, l’énergie n’échappe à la voracité du digital, et il se trouve au cœur de la grande bataille pour le contrôle de la domotique. Le compteur intelligent « Linky », qui produit une quantité massive de données sur la consommation d’une résidence, est la réponse d’ERDF à cette évolution, mais il a fait l’objet d’une résistance très forte, sur des questions de santé publique mais aussi de confidentialité, qui montre combien les acteurs traditionnels ont du mal à obtenir de leurs anciens usagers et désormais clients la même confiance qu’ils accordent pourtant si volontiers à Apple ou Google.

Il n’est pas du tout évident que ces acteurs traditionnels réussissent à passer le cap de la transformation numérique dans la mesure où, comme tant d’acteurs avant eux, ils ne l’abordent que sous l’angle de la problématique technique. Nokia avait 10.000 ingénieurs logiciels, mais l’entreprise finlandaise n’avait pas pour autant une culture logicielle. Elle avait une culture matérielle et design, et elle n’a pas résisté à la grande transformation du téléphone d’un objet de communication à une plate forme logicielle.

Développement de boucles locales

Dernière rupture notable et non des moindres : la capacité désormais en très forte augmentation, pour les entreprises et les particuliers, de produire leur propre électricité à très faible coût. L’effondrement des coûts des panneaux solaires et l’augmentation exponentielle de leur rendement constitue un facteur-clé. Le développement de batteries intelligentes et performantes en est un autre.

J’ai eu l’occasion d’écrire dans un article précédent à quel point la batterie PowerWall de Tesla (encore eux) était révolutionnaire. Elle l’est moins en raison de ses performances purement techniques qu’en raison du fait qu’elle s’inscrit dans un nouveau réseau de valeur, où toutes les évolutions évoquées ici se combinent pour disrupter complètement le marché actuel de l’électricité.

Le développement de la production locale remet complètement en question le modèle d’affaire de toute l’industrie depuis un siècle, celui de la centrale. Au contraire, on va probablement vers la décentrale. À tel point qu’il ne sera plus possible à ces centrales d’être rentables. Leur coût est tel qu’elles n’ont de sens que si elles produisent massivement (modèle de coût fixe très élevé).

Toute baisse de production résultant d’une baisse de la demande due au développement de la production locale la rapproche du seuil fatidique du coût fixe, en dessous duquel on produit à perte. En fait, selon certains observateurs, la baisse du coût de production du solaire est telle qu’on va assez rapidement franchir ce seuil et atteindre non plus le grid parity (c’est-à-dire le prix de production du réseau actuel de centrales) mais la god parity, la parité divine, le point où l’électricité solaire est tellement peu chère qu’elle tombe bien en-dessous du coût du réseau et que même si le charbon, le pétrole et le plutonium étaient gratuits, le modèle basé sur les centrales ne serait plus rentable.

On peut s’attendre à un bain de sang, à moins que la consommation d’électricité soit tellement forte que les prix soient contenus (développement significatif des voitures électriques par exemple).

En conclusion, ces ruptures très profondes – et il en existe sûrement d’autres – ne remettent pas juste en question les marchés des acteurs classiques de l’énergie. Elles remettent en question les modèles mêmes sur lesquels ils ont opéré et, au-delà, leur identité profonde. Si l’histoire offre une leçon, c’est bien celle selon laquelle la transformation de modèle — et donc d’identité — face à une telle rupture, est extrêmement difficile.

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