Les intermittents du spectacle et Nuit Debout : la convergence des luttes

La réforme sur les indemnisations chômage ne plaît pas aux intermittents qui sont pourtant déjà bien favorisés.

Par Éric Verhaeghe.

Spectacle By: San Francisco FoghornCC BY 2.0

 

Tiens ! c’est le retour des intermittents du spectacle, ces grands défenseurs de la solidarité dont on entend parler lorsque leurs intérêts sont mis en cause. Et la période est propice à l’agitation, puisque les professionnels du secteur doivent boucler leur négociation sur la réforme de leur système de chômage.

Le chômage, marronnier des intermittents

C’est devenu une tradition : à chaque négociation, les intermittents font des coups d’éclat, boycottent les festivals, occupent des salles de spectacle ou des plateaux de télévision pour protester contre les économies que les partenaires sociaux leur demandent de réaliser sur leur indemnisation. Jusqu’à une époque récente, les économies étaient directement décidées par les partenaires dans la négociation globale sur la convention d’assurance chômage. Manuel Valls, en arrivant à Matignon, a changé les règles du jeu en demandant aux partenaires sociaux de cadrer la négociation de la profession, tout en laissant les détails aux soins des intéressés (patrons de la culture et syndicats d’intermittents).

Cette petite nouveauté ne change rien au fond du dossier : les partenaires interprofessionnels trouvent que les intermittents coûtent trop cher. On parle cette année d’un quart du déficit de l’UNEDIC dû aux seuls 110 000 cotisants. Comme à chaque fois, les intermittents contestent ces chiffres en expliquant que le système est « gagnant » grâce aux règles actuelles.

En proposant des économies de 185 millions d’euros, dont 80 financés par l’État, le MEDEF et la CFDT n’ont pas failli à la loi du marronnier. Même volonté de réduire les pertes chez les uns, mêmes réactions corporatistes au nom de la solidarité et de l’exception française chez les autres.

Les intermittents bien servis par Valls

Une chose est sûre : Manuel Valls a imposé en 2015, à l’occasion de la loi Rebsamen, l’existence permanente d’un régime spécifique pour les intermittents, qui relevait jusqu’ici de la simple convention entre les partenaires sociaux. Ce choix, qui n’est peut-être pas étranger à la présence d’actrices et de danseuses dans les couloirs du pouvoir depuis 2012, et plus encore depuis 2014, constitue déjà une petite révolution contraire à la démocratie sociale préconisée par François Hollande.

Jusqu’ici, aucun des acteurs de cette démocratie n’avait jugé utile de rendre officiel le kyste « intermittents du spectacle » dans la solidarité interprofessionnelle. Philosophiquement, ce système ne se justifie pas forcément : pourquoi le smicard de chez Renault doit-il cotiser pour financer un régime très favorable dont il ne tire aucun bénéfice ?

Les adeptes du système dit contributif ne manqueront pas de constater que le régime des intermittents n’est pas conforme à la définition de la solidarité. Dans celle-ci, pour recevoir, il faut être capable de donner. La rupture d’égalité imposée par le régime des intermittents montre bien que la solidarité dont il s’agit ici se fait sur le dos des salariés qui n’ont globalement pas accès à la culture : ils doivent payer pour le régime des autres, plus favorable, sans aucune contrepartie.

Les intermittents peuvent remercier chaleureusement Manuel Valls.

L’État entre dans la danse

En réalité, le régime des intermittents n’est qu’en apparence un système d’indemnisation du chômage. Il ressemble plus à une politique publique consistant à subventionner la culture, et singulièrement le spectacle vivant (c’est-à-dire le théâtre, le cinéma, l’audiovisuel) par l’intermédiaire des cotisations patronales. Dans une récente interview à Libération, la ministre de la Culture ne s’en est pas cachée :  le régime des intermittents sert d’abord à financer les politiques décidées par l’État.

La ministre de la Culture sait donc qu’une harmonisation des règles entre intermittents et salariés de droit commun se solderait par une perte sèche pour l’État, appelé à la rescousse pour éviter les troubles. Les partenaires sociaux en ont joué en fixant un cadrage à 180 millions d’économies qui pérennise l’intervention de l’État décidée par Valls pour ramener le calme dans les festivals estivaux.

Les intermittents du spectacle jouent donc sur du velours en lançant des mouvements de protestation. Ils comptent dans leurs rangs un allié de poids : l’État, bien décidé à faire payer par les entreprises des politiques qu’il ne veut pas payer lui-même.

La Nuit Debout, cette tartufferie de l’intermittence

Comme les intermittents n’ont guère l’honnêteté de reconnaître le caractère purement corporatiste de leur combat, ils ajoutent une nouveauté cette année : leur mouvement s’inscrit sous la bannière beaucoup plus noble et exaltante de la Nuit Debout et de la « convergence des luttes ». Si les intermittents descendent dans la rue ou envahissent le théâtre de l’Odéon, ce n’est évidemment pas pour conserver un système qui leur permet d’être indemnisés une journée pleine pour moins de 3 heures travaillées. L’affaire est ailleurs : dans la préparation de la Révolution, du Grand Soir, qui apportera le bonheur au prolétariat tout entier.

On peut donc s’attendre à quelques moments drolatiques où ces bobos à l’esprit torturé prendront les habits du « mouvement social » pour défendre becs et ongles leur bout de gras, avec force déclamation contre les exploiteurs du peuple et les salauds de patrons.

L’occupation du théâtre de l’Odéon en a donné un premier aperçu. Le week-end même où la Nuit Debout à Marseille s’échouait lamentablement dans des Quartiers Nord très hostiles, quelques jours après avoir refusé de rejoindre le cortège des ouvriers le 1er mai, les bobos de la Nuit Debout se la jouent barricade pour l’intermittence du spectacle.

Charité bien ordonnée commence par soi-même comme on disait à la sortie de la messe. Les intermittents continuent leur oeuvre de faux-monnayeurs.

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