D’où sortent les djihadistes ?

Abu Bakr al Baghdadi, painted portrait credits thierry ehrmann (CC BY 2.0)

L’éradication de la terreur passe par une réflexion à long terme sur les sources peu théologiques du néo-djihadisme.

Par Guy Sorman.

Abu Bakr al Baghdadi, painted portrait credits thierry ehrmann (CC BY 2.0)
Abu Bakr al Baghdadi, painted portrait credits thierry ehrmann (CC BY 2.0)

À la prolifération des attentats perpétrés par des djihadistes autoproclamés, s’ajoute la confusion dans l’analyse : la plupart des Européens ignorent la complexité des mondes musulmans. On ne saurait nous le reprocher quand on se souvient que les Américains partis à la conquête de l’Irak en 2003, font à peine la distinction entre le Chiisme et le Sunnisme. Et encore ne s’agit-il là que d’une fracture en Islam, qui est infiniment divers. Si l’on devait comparer avec le monde chrétien, il ressemble plus, dans son absence d’organisation, au protestantisme qu’au catholicisme. L’islam n’a pas de chef spirituel en dehors du Chiisme qui est un héritage de l’Empire Perse autant que de Mahomet.

Évoquer l’islam en général n’a pas de sens et comme l’écrit Jacques Berque, traducteur du Coran en français : « L’islam est ce que les musulmans en font ». Chaque musulman qui se reconnaît comme tel entretient une relation directe avec Dieu par l’intermédiaire du Coran ; il en existe donc autant d’interprétations, car le livre est complexe, que de fidèles. Ceux-ci sont imprégnés, évidemment, par les cultures locales, leur histoire, voire leurs pratiques antérieures à la révélation prophétique.

Il se trouve aussi que pour certain musulmans, l’islam est vécu comme une civilisation, plus qu’une  religion : nombreux  sont les intellectuels turcs qui se déclarent de civilisation islamique et athées. Un récent sondage Gallup International (2012) nous apprend que l’athéisme est avoué dans des pays que l’on imagine confits en dévotion comme l’Arabie Saoudite, l’Afghanistan et l’Égypte. L’athéisme n’est pas le propre du monde chrétien, le christianisme étant lui aussi une civilisation et une religion. Pour qui connaît Le Caire, Dakar, Djakarta ou même Djedda, les mosquées le vendredi sont plus fréquentées que ne le sont  les églises en Europe mais les grands magasins et restaurants le sont tout autant. L’urbanisation et la modernité tendent à désagréger la foi dans les mondes musulmans autant qu’en Occident. Mais la diversité, me semble-t-il, est avant tout culturelle. Un célèbre prédicateur indonésien – L’Indonésie étant le plus grand pays musulman – Abdurrahman Wahid, plus connu  sous le nom de Gus Dur (1940-2009), qui séduisait les foules en racontant des histoires salaces, m’avait dit : « Pauvres Arabes ! Ils vivent dans la nostalgie du passé, de leur Âge d’Or lorsqu’ils dominaient en Occident et n’aspirent qu’à y retourner en regardant dans le rétroviseur. Tandis que nous, Indonésiens, le passé était misérable et païen : nous regardons devant nous ». Tous les Arabes n’approuveront pas, mais le partage entre l’islam arabe et non arabe est essentiel. La version sunnite la plus absolutiste, coïncide avec le peuple arabe et l’aire de sa conquête.

À l’est de l’Indus où les Arabes ne sont pas parvenus, l’islam s’est diffusé non par les armes mais par des prédicateurs et des marchands, fusionnant souvent avec les pratiques locales. Le soufisme, un islam mystique et intériorisé, accompagné de chants et de danses, tel est l’islam dominant en Inde ou au Bangladesh et que l’on connaît peu, vu d’Europe. Ces Musulmans d’Asie ne manquent pas, comme Gus Dur, d’ironiser sur les pratiques radicales venues du monde arabe. Le poète Kabir qui vécut à Bénarès au XVe siècle est l’auteur d’une strophe fameuse « Muezzin, pourquoi cries-tu si fort à l’heure de la prière ? Crois-tu que Dieu est sourd ? » Ce qui vaut pour l’islam en Asie, s’applique aussi à l’Afrique, au sud du Sahara. Plus on s’éloigne de la zone d’influence arabe, plus l’islam se métisse avec des rites locaux. Le propos de Gus Dur éclaire combien les djihadistes poseurs de bombes, sont Arabes autant que musulmans et que, de fait, toutes leurs références empruntent un passé largement imaginaire. Ce n’est donc pas dans le Coran qu’il convient de chercher une explication à la violence néo-Djihadiste mais dans la société contemporaine qui a produit ces fous de Dieu. La colonisation du monde arabe par l’occident, le despotisme des régimes qui lui ont succédé, l’échec économique, en dehors de la manne pétrolière, et pour les immigrés, l’échec de leur intégration en Europe, constituent les conditions objectives du radicalisme islamique.

Pour contenir ce radicalisme qui tue beaucoup plus de musulmans soi-disant apostats que d’occidentaux, il convient de ne pas diaboliser l’islam en soi ce qui ne veut rien dire, mais de le connaître mieux. Il convient ensuite de s’interroger sur le terreau social de ce radicalisme : l’Occident n’a-t-il pas cessé de se tromper, en accueillant une immigration de masse sans par la suite l’éduquer ni l’intégrer, et en soutenant dans le monde arabe le despotisme plutôt que les démocraties ? L’éradication de la terreur  passe par des mesures policières immédiates mais aussi par une réflexion à long terme sur les sources objectives et peu théologiques de ce néo-djihadisme.

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