Le suicide de l’Occident

[ C ] Lucas Cranach - Suicide of Lucrezia (1529) - Detail credits Playing Futures: Applied Nomadology (CC BY 2.0)

En ces instants graves où l’Histoire peut bifurquer, rappelons combien ce que l’on appelle l’Occident est un édifice fragile.

Par Guy Sorman.

[ C ] Lucas Cranach - Suicide of Lucrezia (1529) - Detail credits Playing Futures: Applied Nomadology (CC BY 2.0)
[ C ] Lucas Cranach – Suicide of Lucrezia (1529) – Detail credits Playing Futures: Applied Nomadology (CC BY 2.0)
La réaction désordonnée des Européens face à l’afflux des immigrants, la tentation britannique de quitter l’Union européenne, la montée en puissance de leaders populistes, en Europe de l’Est, en France, et aux États-Unis, l’incapacité de contenir les ambitions impériales de la Russie et de la Chine : voici autant de symptômes convergents, troublants et que l’on peut qualifier de suicidaires.

Depuis 1945, le monde se civilisait

Les Occidentaux, en Europe et aux États-Unis, étaient parvenus depuis 1945 à édifier un nouveau monde, plus civilisé, plus éclairé, plus respectueux du droit, des libertés individuelles, plus prospère, plus pacifique de manière à éliminer ou au moins à contenir les idéologies totalitaires. La création de l’OTAN, de l’Union européenne, la mondialisation économique, ont été en deux générations seulement des succès sans précédent, héritage direct de l’idéologie des Lumières. Certes, toutes les guerres n’ont pas disparu, toute pauvreté n’a pas été éliminée mais jamais dans l’histoire de l’Humanité, autant d’hommes ont si bien vécu et si longtemps.

Ces progrès ont été si rapides que certains, la plupart en vérité, semblent oublier qu’ils ne furent pas un heureux hasard, mais une laborieuse conquête de la raison contre la déraison. La liberté des peuples de choisir leur destin, pour chacun de s’épanouir mieux que la génération précédente, a été le résultat de négociations interminables, de l’élaboration de règles de droit discutées pas à pas, de la prééminence finale du droit sur la force.

Mais pour le grand nombre des Occidentaux qui vivent libres, ce lent processus est inconnu, rarement enseigné ; ils imaginent que leur liberté, leurs droits, leur relative prospérité, vont de soi comme l’air que l’on respire : la nature humaine s’habitue plus vite à la liberté qu’à la contrainte. C’est le retour à la tyrannie, à la violence qui soudain, révèle combien la liberté et la paix n’allaient pas de soi. Il y a dans la nature humaine comme une asymétrie psychologique dont se moquait le personnage de Pangloss dans le Candide de Voltaire, répétant que « tout  allait toujours pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles ».

Le garde-fou contre la tentation précédente et inconsciente du suicide eut été l’éducation publique, une incessante pédagogie pour rappeler d’une génération à l’autre que chaque progrès est le résultat d’un effort sur soi, d’une répression de l’instinct par la mobilisation de la raison. Mais les pédagogues ont démissionné des Universités, et de la vie politique, tandis que les nouveaux modes de communication ont ouvert une voie royale à l’empire du n’importe quoi, sans modération et sans modérateur : le recul des médias écrits, sans être la cause unique de la percée du populisme, du nationalisme, de la théorie du complot, du retour de la pensée magique, du culte de l’homme fort et providentiel, a évidemment facilité l’œuvre destructrice des camelots et marchands de sornettes qui chatouillent les instincts davantage que les neurones.

Suicide de l’Occident ? Non, l’expression n’est pas trop forte.

Si, par exemple, la Grande-Bretagne quitte l’Europe, ce départ donnera des ailes à tous les Indépendantistes au risque de déclencher une réaction en chaîne qui détruira le marché unique européen, ne laissant dans son sillage que le chômage et la récession. Chaque nation, chaque province sera tentée de se replier sur elle-même, oubliant que l’échange est le fondement de la prospérité.

L’OTAN résistera-t-il à cette balkanisation ? Probablement pas, autorisant l’armée russe à reconstituer un empire à l’Est de l’Europe, englobant l’Ukraine et les Pays Baltes pour commencer. On n’ose imaginer Donald Trump à la Maison Blanche, mais c’est envisageable, et si cela devait arriver, comptons sur lui pour déclencher, par inadvertance, quelque conflit majeur avec la Chine ou le monde arabe. L’absence de coordination entre les gouvernements occidentaux laisserait aussi libre cours aux mouvements terroristes qui se constitueraient en États. Ce désordre général ferait le jeu des mouvements fascistes en Europe : on connaît cette logique du pire puisqu’elle a déjà été expérimentée.

En ces instants graves où l’Histoire peut bifurquer, rappelons combien ce que l’on appelle l’Occident est un édifice fragile, bipolaire dirait un psychiatre s’il s’agissait d’un individu. Un précédent aussi me vient à l’esprit : à Sarajevo en 1914, un gros bourg que peu d’Européens auraient su situer sur une carte, un seul coup de revolver provoqua une guerre mondiale, parfaite illustration de la Théorie du chaos quand un événement d’apparence insignifiante déclenche un ouragan généralisé, que personne n’avait désiré. Eh bien, le monde actuel est parsemé de Sarajevo en puissance, en Libye, en Macédoine, en Syrie, en Ukraine, en Mer de Chine. Bien entendu, le pire n’est jamais certain, mais il est possible, particulièrement si on refuse de l’envisager, de l’analyser et d’adopter une stratégie en retour. Parlons-en la semaine prochaine.

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