Le rôle inattendu des smartphones dans la crise des migrants

texting smartphones credits adam fagen (licence creative commons)

Le portable et les nouvelles relations téléphoniques qu’il induit, transforment les relations familiales dans l’exil.

Par Farid Gueham
Un article de Trop Libre

texting smartphones credits adam fagen (licence creative commons)
texting smartphones credits adam fagen (licence creative commons)

« InfoAid », c’est une application gratuite, déclinée en arabe, en urdu, pashto, farsi, anglais et hongrois. C’est aussi l’initiative de Nina Kov et de son compagnon qui en septembre 2015, développent le concept, en seulement deux jours. L’application sera téléchargée plusieurs centaines de fois par jour. Les milliers de migrants qui transitent par la Hongrie sont souvent perdus au sens propre et figuré.

L’application « info-aide » leur permet de trouver toutes sortes d’informations sur leur route, leur chemin de croix, des infos en temps réel sur les frontières ouvertes ou fermées, les bus à prendre ou à éviter, les démarches administratives et les procédures de demande d’asile, les camps de réfugiés, le logement, etc. Les créateurs de l’application jugeaient qu’il y avait urgence à corriger la désinformation bien souvent pratiquée par les autorités hongroises. Au début du mois de septembre, des migrants prenaient d’assaut un train à destination de Budapest, pensant se rendre en Autriche. La destination du train était en fait un camp de réfugiés, près de la capitale.

Une hiérarchie par l’information entre les migrants connectés et les autres.

Dans le radeau de la méduse des flux migratoires, il existe plusieurs classes, une distinction et de taille, entre ceux qui ont un portable, le moyen de le recharger, et les autres. Pour les premiers, le portable est une boussole, un couteau suisse, pour rester en lien avec leurs familles, pour communiquer dans tous les pays, télécharger des applications de traductions, des GPS pour se repérer en mer, mais aussi garder une trace, comme un journal de bord, fait d’errances et d’angoisses. À Paris, dans le 19ème arrondissement, des migrants sont assis non loin des mères de famille qui regardent leurs enfants jouer au football.

Ils discutent au téléphone, assis sur les bancs de bétons. Sur les écrans, les étapes du périple, pour ne pas oublier, pour conjurer aussi cette histoire, comme captives derrière l’écran. Le portable, c’est aussi le messager : rassurer l’entourage, la famille restée au pays, par des sms, des messages vocaux et des photos. Avant le périple, le smartphone permet d’organiser le départ. Trouver un passeur, préparer le voyage. Le portable est pour la majorité des migrants une balise en mer, un phare virtuel éclairant les côtes de la Grèce ou de l’Italie.

 Un blog pour libérer la parole, pour apaiser l’esprit.

Les téléphones permettent aussi de raconter l’histoire des migrants aux internautes. Youssef a choisi de raconter la sienne, avec l’aide de traducteurs, dans son blog, « Le Voyage de la mort ». Il retrace son parcours, entre souffrances et espoirs. En préambule, une dédicace, « à tous les gens qui ne sont pas arrivés jusqu’en Europe, ceux qui sont morts en route, ceux qui sont morts dans le désert, ceux qui ont été tués en Libye par des balles perdues ou par des bombes et dont personne n’a entendu parler, à tous ceux qui se sont noyés dans la mer méditerranée et tous ceux qui sont encore enfermés dans les prisons libyennes ».

Au besoin de partager, s’ajoute la crainte de ne pas être pris au sérieux, car les accents tragiques et douloureux du récit de Youssef lui confèrent une densité romanesque poignante, « quand j’ai pensé à raconter l’histoire de ce voyage pour la première fois, je m’attendais à ce que les gens ne me croient pas, car c’est impossible à croire si on ne l’a pas vécu soi-même. Quelques détails ont été perdus à cause de mon anglais, qui n’est pas ma langue maternelle, mais j’espère un jour écrire un livre sur ce voyage, qui serait utile à tous ceux qui veulent venir en Europe mais qui ne se rendent pas compte du risque que cela représente ». 

Avoir des nouvelles de leurs proches, c’est aussi un gage d’espoir pour des migrants qui peinent à garder le moral. Le smartphone est aussi un rétroviseur, pour rester informé sur la situation du pays d’origine. Pour Gabriel Dumas-Delage, membre d’un comité de soutien au migrant, le téléphone portable est souvent la dernière chose qui leur permet de garder la main sur un quotidien angoissant.

Dans la durée, le portable impacte en profondeur le quotidien des exilés.

Munis d’un téléphone portable, les migrants entretiennent un lien affectif avec leurs familles et leurs proches. Ils peuvent aussi être joints facilement ; le devoir de présence n’est plus un devoir de proximité. Participer à distance au quotidien des proches, en gardant un lien avec le pays d’origine, contribue de la construction d’une « coprésence », décrite par Mirca Madianou et Daniel Miller dans leur ouvrage « Migration and New Media: Transnational Families and Polymedia » et plus particulièrement, dans l’étude de cas consacrée aux mères philippines expatriées. La coprésence est certes intermittente, elle n’en reste pas moins cruciale pour la vie des migrants. Aux Philippines, l’émigration concerne essentiellement les femmes. Selon l’étude, pour les mères philippines expatriées, le téléphone portable permet de diminuer le coût social et familial de l’émigration. Revers de la médaille, en diminuant la sensation d’éloignement et d’arrachement, le portable devient à la fois le remède et l’accélérateur des migrations internationales.

Le portable et les nouvelles relations téléphoniques qu’il induit, transforment les relations familiales dans l’exil.

Une « e-présence » qui diminue la sensation d’absence, le manque affectif. Dérives des migrations connectées, on trouve aujourd’hui sur les réseaux sociaux des groupes «Réfugiés syriens», avec des avis de recherche : une fillette syrienne qui a perdu ses parents, un homme sans nouvelles de sa femme et de son fils, qui auraient été secourus en Méditerranée… Mais plus déroutant, on trouve aussi des pages publicitaires, pour des passeurs, de sordides agences de voyages improvisées, jolies photos de la méditerranée à l’appui « voyage en car d’Istanbul à Izmir, passage sur les îles grecques le package s’élève à 1200 dollars ». Des annonces le plus souvent publiées en arabe, avec pour contact un téléphone portable turc. On se croirait sur tripadvisor. Au bas de l’annonce, le commentaire d’un voyageur mécontent « la traversée se fait sur des canots pneumatiques ». Facilitateurs, connecteurs, l’exil numérique sauve autant qu’il éloigne, banalisant tout, jusqu’à l’indifférence.

Pour aller plus loin :

« Ce que le numérique change aux migrations”, France Culture.

« Migrants : les réseaux sociaux compagnons des syriens dans leur voyage vers l’Europe », L’Obs.

« Le rôle des réseaux sociaux dans le processus migratoire », étude France-Terre d’Asile.

« À Calais, comment les migrants s’entraident sur smartphone », L’Obs, Rue 89.

Sur le web