Retraites des parlementaires au Maroc : un favoritisme insoutenable

L’indignation populaire est totalement justifiée, n’en déplaise à certains parlementaires et ministres.

Par Hicham El Moussaoui
Un article de Libre Afrique

Drapeau Maroc (image libre de droits)

Suite à l’impair commis par la ministre déléguée chargée de l’eau dans le gouvernement Benkirane, lors d’un talk show du 15 décembre 2015, qualifiant les 745€ mensuels perçus par les parlementaires au titre de leur pension de retraite de « deux sous », une grosse polémique s’est déclenchée au sujet de la générosité des retraites qui leur sont accordées, ainsi qu’aux ministres, dans un pays le salaire minimum est de 210€. Certains parlementaires ont annoncé vouloir y renoncer, d’autres y tiennent et appellent même à les augmenter, quant aux citoyens ils veulent leur abrogation. À qui faut-il donner raison ?

Concernant ceux qui voudraient renoncer à leurs retraites, je pense que, quelle que soit la sincérité de leurs intentions, ils devraient s’abstenir. Pour la double raison que, d’une part, le problème de la rente ne peut se régler par de l’aumône, et d’autre part, afin de ne pas créer une nouvelle vague sur laquelle pourraient surfer certains politiques opportunistes. Quant à ceux qui s’y accrochent, ils doivent savoir que leurs retraites sont une sorte de rente politique. Vraiment ?

Certes, le système des retraites des parlementaires relève du régime obligatoire (loi 53.99), et il est tout à fait légitime que tout citoyen ayant travaillé et cotisé ait droit à une retraite. Néanmoins, le régime des retraites pour les parlementaires et les ministres contient des relents de rentes de situation, car il n’existe pas de proportionnalité entre les cotisations et les pensions perçues, sans oublier les conditions pour en bénéficier. En effet, alors que certains fonctionnaires et employés devraient cotiser entre 20 et 30 ans pour avoir une pension de 5000 dhs, il suffit qu’un parlementaire cotise 2900 dhs par mois pendant cinq ans, soit la durée de son mandat, pour percevoir une retraite de 5000 dhs à vie, et ce dès la fin de la législature. En faisant un petit calcul, et en prenant le cas d’un seul mandat, un parlementaire cotisera 174 000 dhs sur l’ensemble de la législature. Une mise qu’il pourra récupérer rapidement au bout de 3 ans après la fin de son mandat puisqu’il profitera de 5000 dhs de pension par mois. Cela signifie une seule chose : le parlementaire retraité continuera à être entretenu par le contribuable pour le restant de ses jours. Autrement dit, il bénéficiera d’une rente car la période de cotisation est infime relativement à celle du versement de la pension. Cela donnera lieu à des situations cocasses, à l’image d’un jeune qui, réussissant à décrocher un siège à 25 ans, aurait sa retraite de 8000 dhs à 30 ans (1.000 DH par année passée au Parlement). Au-delà de l’iniquité dans la durée de cotisation par rapport à d’autres fonctionnaires ou d’autres employés du privé, le déblocage de la pension à la fin de législature pose un sérieux problème, car il remet en cause le principe de la retraite venant financer les besoins d’un inactif. Or, avec le système actuel les parlementaires pourraient facilement cumuler leurs retraites et les revenus d’autres activités qu’ils exerceront à la fin de leur mandat. Dès lors, la retraite devient un revenu indu, une rente en quelque sorte. Pour rappel, dans les autres systèmes parlementaires étrangers, la retraite est servie aux anciens parlementaires à l’âge du départ légal à la retraite à 60 ou 65 ans, selon les pays.

Ce qui est encore plus étrange est la retraite versée aux ministres, qui bénéficient de pensions pouvant atteindre 39 000 dirhams mensuels, même pour un seul mois d’activité suivi d’une démission ; pour cela il suffit qu’ils justifient que la somme de leurs revenus, après avoir quitté leur fonction, ne dépasse pas ces 39 000 dhs, afin qu’ils reçoivent le différentiel. Ainsi, un ancien ministre justifiant disposer d’un revenu de 15000 dhs, percevra de l’État un complément de 24 000 dhs. De plus, à la fin de chaque année, ils ont droit à un bonus de 7 000 dirhams s’il s’avère, d’après les enquêtes du ministère des Finances, qu’ils ont bien payé leurs impôts et leurs charges sociales.

D’aucuns rétorqueront que ce système a été concocté par feu Hassan II pour prémunir les ministres de la pauvreté et leur garantir un niveau de vie décent. C’est un faux argument car, d’une part, l’on sait bien qu’il s’agissait d’un cadeau fait à l’époque aux ministres dans le cadre de marchandages politiciens, et que d’autre part, ceux-ci ne sont pas tous dans le besoin. Et quand bien même on souhaiterait faire dans le social, il suffirait d’examiner chaque situation au lieu de fixer une telle règle générale. Quant à l’objectif d’inciter les ministres à bien faire et ne pas succomber à la tentation de la corruption, c’est raté, car que ce soit dans le passé ou le présent, les cas sont légion  les ministres sont associés à des scandales ou ont fait preuve de mauvaise gestion. Pis encore, des voix affirment que les pensions qu’ils perçoivent sont illégales, arguant qu’elles n’ont jamais été publiées au Bulletin officiel. Or, tout texte qui n’a pas fait l’objet d’une publication au BO est nul et non-avenu.

Enfin, rappelons que le régime de retraites des parlementaires est un système par répartition, à prestations définies, ce qui signifie que la pension forfaitaire et viagère versée aux parlementaires retraités est financée en principe pour moitié par les cotisations des parlementaires en activité, et pour l’autre moitié par l’État, comprenez les impôts des contribuables. Or, l’examen de la situation financière de la Caisse nationale de retraites et d’assurances (CNRA), en charge de la gestion de la retraite des parlementaires, montre qu’elle est au bord de la faillite. En 2014, elle a versé aux 730 parlementaires des retraites se chiffrant à 56,87 millions dhs, alors que leurs cotisations s’élevaient à seulement 38,58 millions dhs, soit un déficit de 18 millions. Cela signifie tout simplement que c’est le contribuable qui finance pour l’instant une partie de la retraite des parlementaires. Et bientôt en 2023, les contribuables auront à la financer intégralement, pour entretenir les anciens parlementaires et ministres ; car la CNRA sera en faillite et incapable de verser les pensions.

Il ressort de cette analyse que l’indignation populaire est totalement justifiée, n’en déplaise à certains parlementaires et ministres. Le système actuel de retraites est générateur de rentes de situation, voire de discrimination et d’injustice sociale. Il est outrageusement inéquitable au vu du traitement réservé aux autres catégories socioprofessionnelles, et d’autant plus quand le chef du gouvernement cherche à imposer sa réforme paramétrique qui va encore exacerber le sentiment d’iniquité et de discrimination, puisque ce sont encore les mêmes qui devront payer. C’est la classe moyenne qui devra supporter la charge de la réforme des retraites, comprenez payer les erreurs des gouvernements passés dans la gestion des retraites. Il est inadmissible qu’aujourd’hui on demande à cette classe moyenne de cotiser davantage pour avoir moins de retraites et en même temps être généreuse avec les parlementaires, les ministres, les hauts gradés dans l’armée, les hauts fonctionnaires, etc.

Certes, les parlementaires et les ministres peuvent prétendre, comme tout autre citoyen, à leur retraite, mais une mise à plat radicale de tous les systèmes de retraites est indispensable pour rétablir l’équité : c’est-à-dire la proportionnalité entre la productivité et le salaire ; entre les cotisations et les pensions. La réhabilitation de l’équité, et non pas l’égalité, revêt un enjeu non seulement moral, mais économique car elle conditionne les incitations des individus à créer de la richesse ; et aussi politique car elle conditionne la cohésion et la stabilité sociales, sans lesquelles tout système politique serait sur un siège éjectable…

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