Les généraux de la République (IV) : Pétain

Philippe Pétain (Image libre de droits, Library of Congress)

Le maréchal l’avait assuré à Paul-Boncour : « Je ne veux être ni César, ni Mussolini. » Il ne fut ni l’un, ni l’autre, mais bien pire.

Par Gérard-Michel Thermeau.

Philippe Pétain (Image libre de droits, Library of Congress)
Philippe Pétain (Image libre de droits, Library of Congress)

Maréchal de France n’est pas un grade militaire mais une dignité conférée aux généraux victorieux. Philippe Pétain est le seul de nos cinq généraux qui l’ait obtenu. Il est donc celui qui a connu la plus haute dignité pour un militaire suivi de la grande indignité : si Napoléon Bonaparte, en dépit de sa dictature et de ses guerres qui ont ravagé l’Europe, conserve une aura mythique, Pétain a été le dictateur d’une France occupée et l’incarnation d’un régime qui s’est criminellement compromis avec les Nazis.

Néanmoins, Napoléon Bonaparte et Philippe Pétain ont pour points communs d’avoir profondément marqué leur temps : nous vivons toujours dans une république marquée par ce double héritage. Bien que Vichy ait été vu et représenté comme une parenthèse malheureuse, la république actuelle n’a aucunement renié les acquis de la Révolution nationale : encadrement des populations (technocratie, police nationale, carte d’identité obligatoire), politique économique (critique du capitalisme et recherche d’une troisième voie) politique sociale (retraite par répartition, comités d’entreprise, Premier mai chômé).

Ignoré ou méprisé par les jeunes générations, Pétain bénéficie encore auprès des gens plus âgés d’une certaine indulgence : celui d’un pauvre vieux, un peu gâteux, qui a eu le malheur de se survivre trop longtemps. La réalité est un peu différente mais ce personnage froid, égoïste et calculateur a longtemps conservé l’image d’un général républicain et s’il a étouffé la république c’est avec le libre consentement de ses représentants, même de ceux qui ont voté contre les pleins pouvoirs en 1940. La vie de Pétain est un paradoxe, il n’a jamais rien demandé, les circonstances l’ont toujours favorisé, c’est ce que lui disait un de ses subordonnés, Loustanau-Lacau, en 1938 : « Votre rôle n’est pas terminé ».

En 1914, à la veille de la déclaration de guerre, le colonel Philippe Pétain s’apprête à prendre sa retraite. À l’École de guerre, où il avait enseigné de 1901 à 1910, il passait pour un original, adepte de la défensive et de la guerre de position en contradiction avec les idées dominantes à l’État-major préconisant l’offensive à outrance. Il avait eu cette formule qui, comme souvent chez lui, avait un air de familiarité et de banalité : « le feu tue ». La guerre le voit rapidement monter en grade : général de brigade le 31 août, général de division le 14 septembre, il se distingue par sa prudence, son énergie, son calme, son souci d’économiser la vie des soldats. Verdun le fait entrer dans la légende. De Gaulle souligne dans La France et son armée sa capacité « à saisir tout l’essentiel » et sa façon de mener à la victoire en inculquant à ses troupes « l’art du réel et du possible ». Son ordre du jour du 10 avril 1916 se termine par le célèbre : « On les aura ! ».

Après l’hécatombe du Chemin des Dames, Foch étant malade, Pétain est nommé commandant en chef des armées du Nord et de l’Est, et chargé de faire face aux mutineries : il va ramener l’ordre par des exécutions ciblées et surtout en améliorant l’organisation et l’intendance, rétablissant les permissions. C’est lui qui va reforger l’armée française tout en gagnant auprès des soldats l’image d’un chef humain et bienveillant. Il veut donner la priorité à l’artillerie lourde, aux chars et aux avions et attendre l’indispensable renfort des troupes américaines. Il reste commandant de l’armée française quand Foch est nommé généralissime des armées alliées.

La victoire fait de lui un maréchal de France (19 novembre 1918). Image inoubliable, pour tous les présents, de Pétain, à la beauté marmoréenne, sur son cheval blanc au défilé de la victoire sur les Champs Élysées.

Il se distingue une dernière fois sur le plan militaire en réprimant la rébellion d’Abd-El-Krim dans le Rif en 1925. Élu à l’Académie française, lui qui n’a jamais rien écrit, il est reçu par Paul Valéry. Incarnation même du général républicain, héros national, il devient vice-président du Conseil supérieur de la Guerre et inspecteur général de l’armée. Il est appelé au ministère de la Guerre en 1934 par Gaston Doumergue, dans une république qui se sent menacée après les émeutes de février : il est bien le seul chef militaire symbole d’union nationale.

Léon Blum voit en lui « le plus noble et le plus humain de nos chefs militaires ». La gauche, sous la plume de Pierre Cot, souligne « qu’il est le chef moral de notre armée et qu’il fut le plus humain et le plus près de notre misère » . Il est opposé aux « généraux de guerre civile », un Weygand ou un Franchet d’Espérey. Méticuleux, prudent, il n’était pas l’homme d’un coup d’État : il refuse d’écouter Lyautey et ses projets de marcher contre la Chambre des députés en février 1934. Il incite de même Weygand à forcer à la démission le colonel de Lattre de Tassigny qui complote contre la République.

Un sondage effectué par le Petit Journal en 1935 l’avait placé en tête des personnalités à appeler à la direction du pays en cas de péril. On avait pensé à lui pour la présidence de la République. « C’est bon pour les maréchaux vaincus » avait répondu, non sans humour, le Maréchal, faisant allusion à Mac-Mahon et à Hindenburg. Pour lui, Franco « s’est conduit comme un chef de bande ». Pétain a trop le sens de la discipline. Et puis, il attend son heure : « Il est possible que j’aie un rôle à jouer. » En mars 1940, il devait écrire dans une lettre à une vieille amie américaine : « La meilleure forme de gouvernement serait la république si tous les hommes étaient sages, mais ils ne le sont pas! »

En 1939, Daladier songe à lui pour renouer les liens diplomatiques avec l’Espagne de Franco, dans la perspective du conflit qui se dessine, et le nomme ambassadeur en Espagne. Le maréchal devait refuser d’entrer dans le gouvernement critiquant sa composition : « Il est fonction de choix politiques et semble peu qualifié par conséquent à assurer une direction générale de la guerre. »

Pétain avait dit à Loustanau-Lacau, pressenti pour être son « nègre » littéraire : « n’écrivant que rarement moi-même, je suis très difficile et même maniaque devant les textes qu’on me soumet ». Il précisait souvent : « Il faut que ce texte ait pu venir de moi. » Il y a bien un style du Maréchal et son sens de la formule a fait merveille dans ses discours de l’Occupation : « Je fais don de ma personne… je hais les mensonges qui nous ont fait tant de mal… je tiens mes promesses, même celles des autres. » À la veille de la guerre, il avait pris des leçons de diction auprès d’une pensionnaire de la Comédie française. Cela permet de comprendre l’efficacité de ses mises en scènes comme le fameux « Français, vous avez la mémoire courte. »

Le 16 mai, à Madrid, il reçoit un télégramme du président du conseil, Paul Reynaud, réclamant son retour à Paris. Aux yeux de Pétain, la guerre est perdue. Il déclare à Franco : « Ma patrie a été battue, on m’appelle pour faire la paix et signer l’armistice. » Mais Reynaud voyait tout autre chose dans le retour de Pétain : une opération psychologique, redonner confiance aux Français et à l’armée. Apprenant la percée de l’armée allemande à Sedan, décidément une mauvaise habitude, Paul Reynaud n’avait eu qu’une réaction : « Ah ! si le Maréchal était là ! »

Il a 84 ans. Il s’était interrogé un moment sur ses capacités physiques à exercer la présidence d’un gouvernement Pétain. À peine arrivé, il est déçu par Reynaud qui lui annonce qu’il vient de nommer Weygand généralissime. « Weygand, je ne l’aime pas » répond Pétain. Weygand, le général d’extrême-droite, méprisant la « Gueuse », l’homme de Foch, qui lui avait volé la victoire en 1918. Weygand n’a guère d’affection de son côté pour Pétain, ayant déclaré en 1918 : « C’est à coup de pieds dans le cul qu’on l’a mené à la victoire. »

Dans les milieux politiques, le retour du Maréchal a suscité l’enthousiasme : la gauche le respecte, la droite l’idolâtre. Mais déçu d’être réduit à un rôle subalterne, celui d’une potiche, Pétain se tait. En quelques jours, la situation militaire inquiétante a tourné au désastre. Les Anglais, persuadés que la bataille de France est perdue, s’apprêtent à évacuer leurs soldats tout en refusant d’employer leur aviation de chasse. Les attaques de Reynaud contre l’État-major, jugé dépassé par les « novations de la guerre nouvelle », irrite Pétain qui, dans une lettre au président du Conseil pointe le « goût de la vie tranquille, cet abandon de l’effort qui nous a mené là où nous en sommes bien plus que les défaillances individuelles». Pétain réclame le renvoi de Daladier, l’homme du Front populaire. Déjà se dessinent les contours de ce qui va devenir le discours vichyste.

Il est plus que jamais hostile à « la lutte à outrance ». Weygand finit par tomber d’accord avec Pétain sur la nécessité de « traiter avec l’ennemi. » Le maréchal, « incolore, indolore, anodin, effacé» dans les conseils du gouvernement, se montre sous un autre jour dans ses échanges avec l’ambassadeur américain Bullit, avec le Britannique Spears ou l’ambassadeur d’Espagne. « Les Anglais  veulent que les Français se battent jusqu’à la dernière goutte de leur sang» déclare-t-il à l’Américain. Ensuite, ils pourront faire une paix de compromis « en mettant s’il le faut un leader fasciste à la tête de leur gouvernement » À Spears, il souligne que jamais les Anglais ne comprendront ce qu’est la guerre. À l’ambassadeur d’Espagne, il tient des propos plus inquiétants : « Un coup d’État serait nécessaire en France. » La nomination de de Gaulle suscite son irritation : « C’est un orgueilleux, un ingrat, un aigri. »

Dans un pays en proie à la débâcle, le gouvernement quitte Paris les 10 et 11 juin 1940. Albert Lebrun s’étonne de voir tant de soldats sur les routes alors qu’on manque de troupes sur le front de la Somme. En voiture avec Darlan, Pétain s’épanche : « Il nous faudrait une sorte de consulat».

Camille Chautemps note « En tout cas, il ne faut rien faire désormais sans l’accord de Napoléon et de Jeanne d’Arc, je veux dire de Weygand et de Pétain. » Le 12 juin, apercevant Pétain, Paul Reynaud glisse à Anthony Eden : « Il a l’air en pleine forme ce matin, il a dû avoir des nouvelles néfastes. » Churchill télégraphie à Roosevelt : « Cet homme est dangereux. »

Le 13 juin, Weygand réclame la cessation des hostilités, soutenu par Pétain. « Hors du gouvernement, s’il le faut, je me refuserais à quitter le sol métropolitain, je resterais parmi le peuple français pour partager ses peines et ses misères. L’armistice est à mes yeux la condition nécessaire de la pérennité de la France éternelle. » Paul Reynaud, isolé, démissionne, et Albert Lebrun appelle Pétain ; celui-ci, à la grande surprise du Président de la République, tire de sa poche la liste des membres de son gouvernement qu’il avait déjà toute prête. La République était morte même si son acte de décès officiel ne devait être voté que le 10 juillet 1940 à Vichy.

Pourtant faisait remarquer un des avocats de Pétain en 1945, maître Payen, la République n’a pas été abolie le 10 juillet, « elle est demeurée sur les monnaies, son buste est restée dans les mairies. » Les chambres se sont sabordées elles-mêmes. Le président de la Chambre des députés, Édouard Herriot, devait rendre hommage au maréchal tout comme le président du Sénat, Jules Jeanneney. En ce 9 juillet, le rapporteur du Sénat déclare que « ce n’est pas sans tristesse que nous disons adieu à la Constitution de 1875.» Marcel Astier, sénateur de l’Ardèche, s’écrie : « Vive la république quand même ! » Même Vincent Badie qui s’oppose au projet de constitution à venir « qui aboutirait inéluctablement à la disparition du régime républicain » considère qu’il est indispensable « d’accorder à  monsieur le maréchal Pétain, qui à ces heures graves incarne si parfaitement les vertus traditionnelles françaises, tout le pouvoir pour mener à bien cette œuvre de salut public et de paix » Ainsi, le lendemain, tous les parlementaires, même les 80 ayant voté contre et les 17 abstentionnistes, devaient accepter la mort du régime parlementaire en confiant à Pétain les pleins pouvoirs qui en faisaient un monarque. Laval pouvait grommeler : « Voilà comment on assassine une République… »

Le maréchal l’avait assuré à Paul-Boncour : « Je ne veux être ni César, ni Mussolini. » Il ne fut ni l’un, ni l’autre, mais bien pire.


À lire : Marc Ferro, Pétain, Fayard 1987

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