Écart salarial Hommes-Femmes et échange économico-sexuel

Tango couple - Amour - Crédits : Pedro Ignacio Guridi via Flickr (CC BY-SA 2.0

Le différentiel salarial est-il la partie visible de l’échange économico-sexuel ?

Par Alain Borgrave

Tango couple - Pedro Ignacio Guridi (CC BY-SA 2.0)
Tango couple – Amour – Crédits : Pedro Ignacio Guridi via Flickr (CC BY-SA 2.0)

 

Nous avons vu dans les deux articles précédents d’une part, qu’à travail égal le différentiel salarial entre les hommes et les femmes était proche de zéro, et d’autre part, que malgré le plus grand investissement professionnel des hommes, ce sont les femmes qui contrôlent la grande majorité des dépenses. Ce qui montre que, globalement la situation pourrait être décrite comme étant défavorable aux hommes, et non défavorable aux femmes. S’il y a une « domination masculine », les hommes semblent bien maladroits à l’exercer.

Ce qui est intéressant, c’est combien la situation actuelle se rapproche des obligations traditionnelles qu’ont eu depuis des millénaires les hommes dans le cadre du mariage. Où que l’on regarde, que ce soit par exemple le Code Napoléon ou la charia, les obligations financières reposent principalement ou en totalité sur le mari. La femme étant la bénéficiaire de ces obligations, avec les enfants.

  • Dans le Code Napoléon (214), le mari a l’obligation de « fournir à son épouse tout ce qui est nécessaire pour les besoins de la vie, selon ses facultés et son état ». La femme doit, elle, consacrer un tiers de ses revenus aux dépenses du mariage (1575). Notons l’asymétrie dans les obligations : le mari doit avoir des revenus pour pouvoir subvenir aux besoins de sa femme. Celle-ci par contre, doit consacrer aux dépenses du ménage un tiers de ses revenus, mais uniquement si elle en a.
  • Dans la charia, actuellement d’application en Iran, le mari a le devoir de payer régulièrement à son épouse un revenu, la nafaqa, qui doit maintenir le niveau de vie dont elle jouissait avant le mariage. La femme dépense cette somme comme elle le désire. Si elle travaille, son salaire lui appartient, en plus de la nafaqa. Le mari n’a aucun droit sur les revenus de sa femme. Si la charia était un code misogyne qui traite les femmes comme des esclaves, ne serait-ce pas à la femme de payer un revenu à son mari, et non le contraire ?

Les obligations financières du mari envers sa femme sont donc une constante à travers l’Histoire et les cultures. Comment expliquer cela dans un monde qui est décrit par certains comme « patriarcal », dans lequel les hommes auraient naturellement tous les droits et tous les pouvoirs ? Pourquoi les hommes se seraient-ils imposé de telles obligations ? Une explication possible serait d’inverser le point de vue et de prendre en compte un pouvoir féminin qui est le pouvoir sexuel.

Les femmes sont en effet beaucoup plus demandées sexuellement que les hommes, et ce de façon universelle. Une expérience sur un site de rencontre a par exemple montré que l’annonce « Femme cherche Homme pour aventure » reçoit 420 fois plus de réponses que l’annonce « Homme cherche Femme pour aventure ». Une autre expérience, dans la rue, donne le même type de résultats : une femme faisant des propositions sexuelles reçoit une réponse positive dans 50% des cas, alors que pour son équivalent masculin, le chiffre est de… 0%. L’article présentant l’expérience précise en outre que « [les femmes sont] draguées quotidiennement dans la rue alors que cela n’arrive jamais aux hommes ». Selon la sociologue Catherine Hakim (p. 505), « [les femmes] ont plus de capital érotique que les hommes, et cela leur donne un important avantage potentiel dans leurs négociations avec ceux-ci ».

Les femmes ont donc une plus grande valeur sexuelle que les hommes, ce qui leur donnerait un plus grand pouvoir de négociation dans la séduction et dans le couple. Dans toute transaction, en effet, la partie la plus demandée a la possibilité de poser ses conditions. Ce qui permettrait aux femmes d’exiger une contrepartie à la relation, contrepartie qui prendrait la forme de la « sécurité ». Les femmes sont en effet, en général, demandeuses de protection ou de sécurité de la part de leur compagnon. Voilà donc ce qui relierait la situation du couple moderne avec son équivalent historique : une dynamique universelle que certains féministes ont appelé « l’échange économico-sexuel« , qui consiste en un continuum qui va de la prostitution au mariage, où, dans l’immense majorité des cas, c’est l’homme qui paie. En effet, celui-ci devrait compenser sa plus faible valeur sexuelle par un élément recherché par la femme, la sécurité. Ce qui inclut, bien-entendu, la sécurité financière.

L’hypothèse selon laquelle les femmes posséderaient un pouvoir de négociation favorable peut être illustrée historiquement par un certain nombre de concepts bien connus :

  • L’amour courtois au Moyen-Âge, chanté par les troubadours, dans lequel l’amoureux est censé devoir triompher d’une série d’épreuves pour être digne de l’amour de sa belle et lui prouver son dévouement. L’amour est considéré comme une relation vassalique où l’homme est au service de la femme.
  • Le code de la chevalerie, dans lequel le chevalier est censé protéger les faibles, et en particulier les femmes. « Le parfait chevalier (…) sert sa dame et protège toutes les dames. » Il appartient donc au chevalier de porter secours aux femmes. La relation inverse n’est bien-sûr pas envisageable.
  • La galanterie, principe selon lequel les hommes doivent avoir des attentions particulières envers les femmes et se comporter de façon déférente envers celles-ci. La galanterie implique actuellement que l’homme par exemple paie les notes de restaurant, fasse des cadeaux, prenne l’initiative de rappeler en cas d’échange de numéros, porte les objets lourds, etc. Autant de gestes pouvant être interprétés comme des offres symboliques de sécurité.

Mais revenons au discours moderne des sociologues et des publicitaires :

« Ce qui est sociologiquement très stable, c’est que la femme est une experte en matière de consommation. Elle est plus informée, plus sensible à la nouveauté et aux innovations que l’homme et ce, dès son plus jeune âge. La maîtrise de la consommation est envisagée comme un pouvoir. La femme y trouve de la reconnaissance et les preuves d’amour dont elle a besoin. »

Les femmes donc, qui perçoivent en moyenne un salaire inférieur de 37% à celui des hommes quand on tient compte des inactifs, « sont des expertes en consommation » pour qui la « maîtrise de la consommation est envisagée comme un pouvoir » où « elles trouvent les preuves d’amour dont elles ont besoin ».

Tout ceci ressemble de près à la notion d’échange économico-sexuel, ce qui montre sa validité dans l’analyse de la dynamique du couple moderne. Pour paraphraser les féministes, présenter les hommes comme des privilégiés parce qu’ils gagnent plus est donc un « stéréotype sexiste ». Dans la réalité, les relations de pouvoir entrecroisées qui lient les hommes et les femmes depuis la nuit des temps sont infiniment plus complexes.