Les statistiques ethniques ou religieuses : en avoir ou pas

Robert Ménard à Paris le 28 mai 2008 - Crédit photo : Philippe Leroyer via Flickr (CC BY-NC-ND 2.0

Aujourd’hui, dans le but de lutter contre les discriminations, le droit interdit tout simplement de les mesurer.

Par Roseline Letteron.

Robert Ménard à Paris le 28 mai 2008 - Crédit photo : Philippe Leroyer via Flickr (CC BY-NC-ND 2.0
Robert Ménard à Paris le 28 mai 2008 – Crédit photo : Philippe Leroyer via Flickr (CC BY-NC-ND 2.0

L’affaire des « statistiques » du maire de Béziers est en train de s’effondrer, du moins sur le plan juridique. Le tribunal administratif de Montpellier a rejeté, le 11 mai 2015, la requête présentée par la Coordination contre le racisme et l’islamophobie. Cette décision était parfaitement prévisible.

On se souvient qu’à l‘émission Mots croisés du 5 mai 2015, Robert Ménard annonce avoir recensé 64,6% d’enfants musulmans dans les écoles de Béziers. Ses propos ont immédiatement eu l’effet attendu. On voit se multiplier les réactions dénonçant un fichage ethnique et religieux illégal, susceptible de conduire à sa condamnation à cinq années de prison. Une perquisition de la mairie est organisée, à la recherche du fichier. L’élu provocateur se réjouit certainement de cette médiatisation qui lui permet de se présenter comme une victime, celui qui, le premier, ose dire la vérité et violer le tabou des statistiques ethniques. Quand on se veut anti-système, c’est déjà une belle victoire.

Le fichage ethnique et religieux des enfants de Béziers recouvre probablement une autre réalité. L’élu se fait communiquer la liste nominative des enfants inscrits « dans quelques écoles », formule employée par l’avocat de Robert Ménard. Il fait ensuite une sorte de pointage, sur le coin de son bureau. Lorsqu’il trouve un prénom qu’il considère comme étant de consonance étrangère, il classe l’enfant comme musulman. À la fin de l’opération, il fait le compte. Ensuite, à l’émission Mots croisés, il annonce fièrement ce nombre de 64,6%. La précision fait sourire si l’on considère le caractère totalement fantaisiste de la méthode employée : le choix des écoles étudiées ne semble pas avoir été déterminé de manière à constituer un échantillon représentatif, le lien établi entre le patronyme et la religion n’a vraiment rien de scientifique. De toute évidence, les propos de Robert Ménard ne relèvent pas de la statistique ethnique ou religieuse, mais de la posture politique.

L’affaire, aussi ridicule soit-elle, permet de mettre en lumière les incertitudes du droit positif. Certes, le droit consacre une interdiction de principe des statistiques ethniques. Mais en même temps, il admet des dérogations qui les rendent possibles, sous certaines conditions.

Le tabou des statistiques ethniques

Le droit français interdit, en principe, les statistiques ethniques. Dans sa décision du 15 novembre 2007, le Conseil constitutionnel a été saisi de l’article 63 de la loi relative à la maîtrise de l’immigration qui autorisait « pour la conduite d’études sur la mesure de la diversité des origines, de la discrimination et de l’intégration », et sous réserve d’une autorisation de la Commission nationale de l’informatique et des libertés (CNIL), la réalisation de traitements de données à caractère personnel faisant « apparaître, directement ou indirectement, les origines raciales ou ethniques » des personnes. En clair, il s’agissait d’autoriser en France les statistiques ethniques, comme celles qui existent, par exemple, aux États-Unis ou au Royaume-Uni.

Le Conseil constitutionnel déclare cette disposition non conforme à la Constitution, mais pour un tout autre motif que l’éventuelle discrimination provoquée par un tel fichage. Il estime en effet que la disposition, ajoutée par un amendement, n’a pas suffisamment de rapport avec le texte en discussion. En revanche, il ajoute une réserve d’interprétation qui n’est pas sans importance : « Si les traitements nécessaires à la conduite d’études sur la mesure de la diversité des origines des personnes, de la discrimination et de l’intégration peuvent porter sur des données objectives, ils ne sauraient, sans méconnaître le principe énoncé par l’article 1er de la Constitution, reposer sur l’origine ethnique ou la race. » En clair, les statistiques peuvent reposer sur une donnée objective comme la nationalité mais pas sur l’origine ethnique ou raciale, notion au contenu trop peu rigoureux et donc, en soi, discriminatoire. Sur ce point, la décision du Conseil constitutionnel ne fait, en réalité, que rappeler le droit positif.

La loi du 6 janvier 1978

L’article 8 – I de la loi du 6 janvier 1978 dite Informatique et Libertés énonce en effet qu’il « est interdit de collecter ou de traiter des données à caractère personnel qui font apparaître, directement ou indirectement, les origines raciales ou ethniques (…) ». Ce que la Commission nationale de l’informatique et des libertés appelle le « profilage communautaire » est donc prohibé, et l’article 226-19 du code pénal prévoit une peine de 300 000 € d’amende et cinq années d’emprisonnement pour ceux qui se livreraient à ce type de fichage. Par ailleurs, la CNIL dispose d’un pouvoir de sanction qui lui est propre (art. 45 de la loi du 6 janvier 1978). C’est sur ce fondement qu’elle a condamné, par une délibération du 31 janvier 2008, à une sanction pécuniaire de 15 000 € une entreprise d’assurance qui avait utilisé à des fins de prospection commerciale un fichier mentionnant les origines ethniques des personnes.

De ces différentes dispositions, les commentateurs ont déduit que Robert Ménard risquait une peine de cinq années de prison au seul motif qu’il s’était livré à un fichage ethnique. L’analyse se heurte à une difficulté matérielle, déjà évoquée. Le document qu’il a utilisé est en effet la liste des élèves de « certaines écoles » de sa ville, liste qui n’a rien d’ethnique en soi et que le maire de la commune est fondé à consulter. Quant au « pointage », le retrouvera-t-on et sera-t-il possible de démontrer qu’il s’agit d’un « profilage communautaire » ? Rien n’est moins certain.

Les dérogations à l’interdiction

L’analyse se heurte aussi à une difficulté juridique, car les statistiques ethniques ou religieuses peuvent être licites, dans les conditions extrêmement rigoureuses définies par l’article 8 – II de cette même loi du 6 janvier 1978. Une  dérogation concerne ainsi les traitements réalisés par l’INSEE ou l’un des services statistiques ministériels (art. 8 – II al. 7). Ils doivent être réalisés dans le respect de la loi du 7 juin 1951 sur l’obligation, la coordination et le secret en matière de statistiques. Ils sont soumis à une double procédure, d’une part un avis du Conseil national de l’information statistique (CNIS) et d’autre part une autorisation de la CNIL.

Les statistiques ethniques sont-elles pour autant interdites dans les institutions qui ne sont pas l’INSEE ou un service ministériel de statistiques ? La loi du 6 janvier 1978 ne l’exclut pas, à la condition que le fichage respecte, là encore, de rigoureuses conditions.

C’est ainsi qu’un groupement religieux peut logiquement détenir un fichier de ses membres (art. 8 – II al. 3). De la même manière une association sans but lucratif peut conserver des données ethniques si elles sont conformes à son objet social. Le 31 janvier 2007, le Conseil représentatif des associations noires (CRAN) a commandé et diffusé le premier sondage effectué par la SOFRES sur « les discriminations à l’encontre des populations noires ». Personne ne l’a alors accusé de conserver des données ethniques, tout simplement parce que cette conservation était conforme à son objet social.

De la même manière, dans une décision du 30 septembre 2008, la chambre criminelle de la Cour de cassation a été saisie d’une plainte pour discrimination contre l’Office public de HLM d’une commune, accusé de pratiquer un fichage ethnique pour exclure certaines familles de l’accès aux logements sociaux. En l’espèce, la Cour a constaté que le fichage en question ne contenait que des données anonymisées et que, dès lors, elles ne pouvaient être considérées comme constitutives de discriminations. L’anonymisation permet ainsi de développer une connaissance statistique de données ethniques ou religieuses.

Il ne serait donc pas juridiquement impossible à la mairie de Béziers de développer un traitement statistique, à la condition qu’il repose sur des données objectives comme la nationalité, et que les données soient anonymisées. Sur le plan de la procédure, l’autorisation de la CNIL permettrait de s’assurer que la finalité du traitement n’est pas la discrimination mais au contraire la lutte contre les discriminations.

L’affaire de Béziers a évidemment quelque chose de ridicule : pour s’exonérer des poursuites, le maire n’a en effet pas d’autre solution que de plaider le fait que ses chiffres reposent sur une évaluation « au doigt mouillé » et non pas sur des statistiques fiables.

Elle témoigne aussi des contradictions du droit lui-même, contradictions déjà apparues lors de la tentative d’introduire le CV anonyme, considéré comme le moyen de lutter contre les discriminations à l’embauche. Une expérimentation avait montré que les candidats issus de l’immigration ont une chance sur 22 d’obtenir un entretien lorsque leur CV est anonyme, et une chance sur 10 lorsqu’il n’est pas anonyme. La lutte contre la discrimination conduisait ainsi à renforcer la discrimination.

Aujourd’hui, dans le but de lutter contre les discriminations, le droit interdit tout simplement de les mesurer. C’est ainsi, par exemple, que l’administration pénitentiaire est invitée à nommer des aumôniers musulmans dans les prisons, sans dresser la liste des personnes incarcérées de confession musulmane. De la même manière, il serait sans doute intéressant de mesurer le nombre de personnes issues des minorités visibles dans les conseils d’administration. De telles études ont déjà été faites pour mettre en lumière les discriminations envers les femmes. Pourquoi les personnes issues des minorités visibles ne pourraient-elles bénéficier de ce type de politique ?


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