Entre la droite et la gauche, il n’y a rien

Hémicycle de l'Assemblée Nationale (Crédits Richard Ying et Tangui Morlier licence Creative Commons)

Ne proposant ni analyse, ni solution, les partis du centre nuisent au bon fonctionnement de la démocratie.

Par Guy Sorman

Hémicycle de l'Assemblée Nationale (Crédits Richard Ying et Tangui Morlier licence Creative Commons)
Hémicycle de l’Assemblée Nationale (Crédits Richard Ying et Tangui Morlier licence Creative Commons)

 

On sait, ou on a oublié que les termes de droite et de gauche sont nés de la Révolution française et du hasard. Les députés du peuple, en 1791, se sont spontanément rangés par affinité politique, à droite pour les partisans de la monarchie absolue et à gauche pour ceux de la monarchie limitée par une Constitution. N’est-il pas surprenant qu’un événement local et daté soit passé dans le vocabulaire universel ? Il n’est pas une seule démocratie qui ne soit ralliée à cette distinction et les électeurs, dans toutes les nations, se classent spontanément dans l’une de ces deux catégories.

Bien entendu, les étiquettes partisanes sont enracinées dans l’histoire locale ainsi que les stratégies électorales : les termes de « populaire », « démocratique », « union nationale » et même « socialiste », se baladent de droite à gauche et réciproquement. Mais les électeurs ne s’y trompent pas : ils votent soit à droite, soit à gauche alors qu’eux-mêmes, parfois, ne se réclament pas ouvertement de la droite et de la gauche. Il est des pays où la droite a été intellectuellement diabolisée au point que la dénomination est évitée : l’Espagne, la France. À l’inverse, aux États-Unis, nul candidat souhaitant être élu, n’oserait se déclarer de gauche.

N’est-il pas étonnant que, partout, les forces de droite et de gauche s’équilibrent au point que, dans toute démocratie, les élections se jouent toujours à la marge et que celle-ci est infime ? Nulle part, les partis dits du centre, ne parviennent à briser l’alternance entre la droite et la gauche : le centre, en politique, n’existe pas et, sans doute, ne répond-il à aucun sentiment populaire significatif.

plus de centre rené le honzecPourquoi cette répartition à l’équilibre entre droite et gauche : serait-ce sociologique, biologique ? Ces  deux conceptions du monde sont-elles dictées par la condition humaine comme le prétendent les marxistes et leurs clones, ou par la nature humaine comme le constatent les anthropologues ? Honnêtement, nul ne saurait prétendre que la droite est le parti des riches et la gauche l’expression des opprimés : ce déterminisme-là n’existe pas. On naît de droite ou de gauche, ou on devient de droite ou de gauche : nature et culture sans doute se mêlent étroitement. Mais chacun devrait, quel que soit son camp, faire preuve de la plus grande modestie, puisque chacun ne détient que la moitié de la vérité. La droite, à cet égard, me paraît plus tolérante que la gauche qui prétend souvent accaparer la vérité toute entière.

Si chacun ne détient qu’une moitié de vérité, ou de la réalité, il est vital que chacun dans son camp défende avec enthousiasme sa part de vérité. Mais comment ? La gauche, dans ce combat, est plus à l’aise parce qu’elle brandit de grands slogans rassembleurs comme la justice sociale, l’égalité, le progrès, etc. Cette gauche-là est aussi plus apte à définir les buts qu’à préciser et mettre en pratique les moyens de ses nobles ambitions. La droite, souvent, est plus habile pour énoncer les moyens que pour faire rêver sur ses idéaux. Gauche idéaliste et droite pragmatique ? Cette distinction reflète une partie de l’opposition droite/gauche mais très superficiellement.

Il convient de chercher plus profond : la droite est fondée sur une certaine conception de l’Homme en société et de l’Homme dans l’Histoire. Le socle de la droite est la responsabilité personnelle : il n’est considérée de droite, de bonne société, qu’allouant à chacun la plus grande liberté de choix possible. On croit à droite en la vertu et la responsabilité personnelle. À gauche, on y croit moins ou pas du tout. Ce qui à droite est qualifié de vertu et de responsabilité est dénoncé à gauche comme de l’égoïsme et de la myopie historique. À la personne, la gauche substitue la collectivité et comme celle-ci n’existe pas réellement, c’est le parti ou l’État qui agiront au nom du Bien commun. Les élus de la gauche poussent les peuples vers le progrès ou ce qu’elle définit comme tel, tandis que la droite accompagne le peuple.

Pour reprendre la distinction fameuse du philosophe britannique Friedrich Hayek, la gauche est le parti de l’ordre décrété et la droite, celui de l’ordre spontané : cette notion de spontanéité est essentielle à la droite. Et comme Hayek l’avait aussi souligné, il n’y a guère d’espace au centre, pas de juste milieu entre l’erreur et la vérité. Les partis du centre ne peuvent que fausser l’alternance, embrouiller les choix : ne proposant ni analyse, ni solution, le centre nuit au bon fonctionnement de la démocratie.

La beauté de la démocratie (née à Athènes selon certains et dans les monastères romans selon d’autres) est d’autoriser l’alternance sans violence, de substituer l’élection à la guerre civile, de reconnaître les droits de la minorité, d’admettre que la majorité détient certes le pouvoir, mais pas la vérité. Peut-être à droite, devrait-on expliquer et exprimer tout cela plus clairement. Mais ne confondons pas le rôle du philosophe avec celui des hommes politiques, dont le devoir est d’abord d’être élus. Rappelons que le concept du Philosophe-Roi est une invention de Platon, qui serait aussi, selon Karl Popper (dans La liberté et ses ennemis) le fondateur du despotisme. Platon aujourd’hui siégerait à gauche et Aristote, l’observateur du réel, à droite.


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