Transition ou décroissance énergétique ?

Transition énergétique (Crédits : René Le Honzec/Contrepoints.org, licence Creative Commons)

Sauf à souhaiter la récession, la division par deux de l’énergie consommée en moins de 40 ans ne sera pas atteinte.

Par Michel Gay

Transition énergétique (Crédits : René Le Honzec/Contrepoints.org, licence Creative Commons)

Qu’est-ce que la transition énergétique ? La réponse n’allant pas de soi, la ministre de l’Écologie avait proposé de débaptiser le texte en discussion au Parlement pour l’intituler « loi pour un nouveau modèle énergétique français ».

Finalement, il semble que la transition énergétique puisse se définir en fonction des objectifs inscrits à l’article premier du projet de loi. Ainsi, il faudrait :

  • porter la part des énergies renouvelables à 32% de la consommation finale d’énergie en 2030,
  • réduire la part du nucléaire à 50% de la production d’électricité par rapport à 2012,
  • et… réduire notre consommation énergétique finale de 50% en 2050.

Rien que ça ! Mais c’est cohérent avec les faibles productions des énergies renouvelables aléatoires et intermittentes et une réduction de la part du nucléaire… Est-ce une décroissance, voire mieux encore, une implosion de la France qui est visée ?

Des objectifs insensés

Pour mieux comprendre l’absurdité de ces objectifs qui ne semblent pas inquiéter nos élus, il faut savoir ce que représente la notion d’intensité énergétique, et connaître le lien étroit qui existe entre la consommation d’énergie et l’activité économique d’un pays.

L’intensité énergétique d’un pays est le ratio entre la consommation d’énergie1 et le produit intérieur brut (PIB). Cette grandeur s’exprime en tonnes équivalent pétrole par million d’euros (tep / M€) et elle a sensiblement décru en 40 ans grâce à nos gains d’efficacité énergétique notamment pour atteindre environ 90 tep / M€ de PIB en 2014. Cependant, elle commence à se stabiliser, notamment depuis 2007, ce qui signifie qu’il sera de plus en plus cher et difficile de produire de la richesse en consommant moins d’énergie.

Intensité énergétique

De 1970 à 2011, l’intensité énergétique s’est améliorée de 45%, soit d’un peu moins de 1% par an. Cette amélioration est due aux progrès techniques (isolation des bâtiments, chauffages performants, efficacité accrue des appareils électroménagers…) qui ont permis d’obtenir la même richesse avec moins d’énergie dépensée, et aussi, hélas, à la désindustrialisation de la France.

Aucun pays au monde n’a connu une croissance économique sans augmentation de la consommation d’énergies. Seuls les ex pays de l’Est ont subi une baisse de leur consommation d’énergie entre 1990 et 2000, quand la croissance de leur PIB est devenue fortement négative. À partir des années 2000, lorsque leur économie a retrouvé de la croissance, leur consommation d’énergie a de nouveau augmenté.

Tous les pays renouant avec une croissance économique voient également leur consommation d’énergie augmenter de manière d’autant plus importante que leur démographie s’accroît, ce qui est le cas de la France.

L’énergie est une grandeur physique qui permet de faire des changements d’états. Or, le PIB est le reflet marchand de ces changements d’états.

En résumé, le PIB mondial varie dans le même sens que la consommation d’énergie (voir graphique).

Consommation d'énergie

La loi sur la transition énergétique vise pourtant bien une division par deux de la consommation d’énergie d’ici 2050, soit une réduction d’environ… 2% par an. Une forte récession serait donc « nécessaire » pour atteindre cet objectif insensé !

Pour commencer à résorber le chômage, il est nécessaire que la croissance économique, c’est-à-dire la croissance du PIB, soit d’au moins + 1,5% par an et par habitant.

Or, notre démographie reste positive, aussi bien du point de vue de l’écart entre naissances et décès que du solde migratoire. Pour diminuer la consommation d’énergie de 50%, il faudrait donc diviser par deux l’intensité énergétique par habitant d’ici 2050… mais ce sera difficile, voire impossible, l’essentiel des efforts ayant déjà été fourni. Sauf à souhaiter la récession (comme nos amis Verts ?), la division par deux de l’énergie consommée en 2050 ne sera pas atteinte. Et il faut le souhaiter pour le bien des Français.

Vers la décroissance ?

Bien que fondamentale pour la vitalité du pays, cette notion d’intensité énergétique ainsi que les liens subtils entre économie et énergie restent opaques pour le grand public. Par conséquent, le politique s’en désintéresse, puisque ce n’est pas un enjeu électoral, contrairement aux mensonges actuels… sur les capacités mirifiques des énergies renouvelables qui séduisent les politiques avides de conserver leur rente de situation. Faire croire à ses électeurs qu’ils vont pouvoir vivre d’eau fraîche, de vent et de soleil est tout de même autrement plus sympathique que d’expliquer pourquoi c’est une illusion dangereuse.

De plus, ce projet de loi a été discuté non seulement en procédure accélérée mais, en outre, en temps programmé. Les députés et leurs collaborateurs n’ont certainement pas pu auditionner, réfléchir et améliorer le contenu de ce texte dont la qualité… laisse perplexe pour une loi annoncée comme l’une des plus importantes du quinquennat.

Cependant, au-delà des chiffres pour le moins hasardeux, les objectifs de ce projet de loi traduisent un basculement culturel qui ne doit pas être sous-estimé. Pour la première fois, le Parlement pourrait croire que la croissance économique du pays ne dépend plus ni de l’augmentation de la consommation d’énergie, ni de la production d’électricité nucléaire mais, à l’inverse, de leur baisse. Il s’agirait alors bien d’une « révolution tragique » qui aurait des conséquences aussi néfastes que le « Grand Bond en avant » de Mao, ou que le Lyssenkisme2 en ex-Union soviétique.

Vouloir imposer par la loi une division par deux de la consommation d’énergie en moins de 40 ans est clairement un objectif de décroissance économique avec son cortège de misère, de pauvreté et de chômage qui conduirait sans nul doute à une véritable explosion sociale.

  1. Énergie primaire ou finale : pour l’électricité hydraulique, éolienne ou photovoltaïque, c’est la quantité d’électricité produite. Remplacer de l’électricité « classique », qui constitue 30% environ de l’énergie primaire (fossile ou nucléaire), par de l’éolien et du PV « améliore » donc l’intensité énergétique, ce qui est absurde. Cela dit, une diminution de 50% de la consommation d’énergie, quelle que soit la façon dont on la calcule, est tout à fait illusoire, sauf grave récession.
  2. Lyssenkisme : métaphore utilisée pour dénoncer la manipulation ou la déformation de la méthode scientifique afin de soutenir une conclusion prédéterminée, souvent liée à un objectif social ou politique.
    « Comment Lyssenko a-t-il pu acquérir assez d’influence et de pouvoir pour subjuguer ses collègues, conquérir l’appui de la radio et de la presse, l’approbation du Comité central et de Staline en personne, au point qu’aujourd’hui tout ce qui s’en écarte est « irrévocablement banni » de la science soviétique ? (…) Tout cela est insensé, démesuré, invraisemblable. C’est vrai pourtant. Que s’est-il passé ? » (Jacques Monod, article du quotidien Combat, 19 septembre 1948).
    Le bilan de Lyssenko est accablant : « Apport scientifique nul, paralysie de la biologie et de l’agronomie soviétiques pendant près de trente ans, mise à l’écart et assassinats de savants mondialement réputés. » (Joël et Dan Kotek, L’Affaire Lyssenko, p. 95).