La critique anticapitaliste et ses sophismes

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Quelles sont les fautes de raisonnement les plus fréquemment associées à la critique du capitalisme ?

Par Hadrien Gournay

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La critique anticapitaliste est souvent émaillée de sophismes, de pétitions de principe, de procès d’intention, d’attaques sur la personne. De manière plus fondamentale, l’ensemble des arguments développés est en général totalement inadapté à la démonstration rationnelle de la thèse soutenue. La dernière série d’Arte en est, dans certains cas, une illustration involontaire particulièrement éloquente.

C’est pourquoi, nous proposons de répertorier les fautes de raisonnement les plus fréquemment associées à la critique du capitalisme. Elles sont certes innombrables mais un examen attentif permet de les regrouper dans des catégories assez larges et en nombre suffisamment modeste, du moins en ce qui concerne les plus fréquentes, pour permettre un exposé qui ne soit pas une interminable litanie.

Ces critiques se divisent principalement en deux groupes : certaines portent sur des faits relevant d’un mauvais fonctionnement du marché, les autres procèdent par amalgame entre capitalisme et certaines formes d’oppression, telles l’esclavage.

Critiques des défauts du marché

Le plus souvent, les anticapitalistes dénoncent certains aspects critiquables des économies de marché, dont les crises, le chômage ou la pauvreté sont les exemples les plus marquants. Leur erreur est de croire qu’ils ont apporté suffisamment d’éléments de preuve de la défaillance du capitalisme en établissant la réalité de ces maux et en les dénonçant. Ce faisant, ils négligent deux questions préalables à une telle conclusion.

Ils oublient tout d’abord de vérifier si le remède envisagé ne serait pas pire que le mal, c’est-à-dire, si l’état de l’économie, aussi insatisfaisant soit-il à leurs yeux au regard de la situation idéale qui leur sert d’étalon de mesure, ne serait pas le meilleur possible en pratique ?

Ensuite, ils ne cherchent pas à savoir si les réglementations et les diverses interventions de l’État seraient à l’origine du problème. Cette attitude provient du préjugé selon lequel un ordre spontané serait toujours moins efficace qu’un ordre construit, voire systématiquement « anarchique », c’est-à-dire désastreux dans leur esprit. Le sophisme adopte alors la marche suivante : « Les étrangers sont vraiment des criminels. En effet, nous voyons que de nombreux crimes ont été commis en France ces dernières années. Or, ils n’ont pu être commis par les Français qui sont bons et honnêtes contrairement aux étrangers qui sont des criminels. Donc tous les crimes récents ont été commis par des étrangers, ce qui prouve bien que les étrangers sont des criminels. » Le raisonnement exposé ici imite des procédés logiques en les falsifiant puisque la conclusion est introduite au cours de la démonstration. C’est de cette manière que le marché est condamné, sans examen, une fausse évidence servant de preuve.

Il existe, en sens inverse, un argument puissant pour étudier attentivement la possible responsabilité des interventions publiques dans les défaillances des économies de marché. En effet, les défenseurs de ces interventions, s’ils les jugent insuffisantes, considèrent aussi qu’elles sont absolument indispensables et que, sans elles, la situation serait largement pire. Si cette dernière opinion est la partie controversée de la question, elle implique néanmoins que ces interventions ont des effets considérables. Aussi, poser la question des conséquences néfastes des interventions publiques et de leur rôle dans des défaillances attribuées paresseusement au fonctionnement libre du marché est parfaitement légitime.

Ces deux types d’erreurs n’en forment en réalité qu’un seul : le refus pur et simple d’envisager les vices de conception des interventions publiques en est le point commun.

Lorsque le marché est réellement libre, mais ne peut évidemment résoudre tous les problèmes affectant l’humanité, les anticapitalistes se rendent coupables du premier genre d’oubli. Lorsque les réformes voulues par les anticapitalistes ont été appliquées et donnent les résultats que l’on peut en attendre, ils pratiquent le deuxième.

Les questions ainsi négligées sont nombreuses. Les anticapitalistes ne se soucient pas de connaître l’effet d’un salaire minimum sur l’emploi des moins qualifiés, du contrôle des loyers sur l’offre de logement ni des politiques de crédit facile sur la formation de bulles qui se résolvent immanquablement en crises majeures. Ils ne se demandent pas plus si redistribuer les richesses peut réduire la production totale plus rapidement que la part de cette production dont les pauvres bénéficient ne s’accroît. Ils ne s’interrogent pas sur la situation des personnes qu’ils prétendent défendre si l’ordre capitaliste était purement et simplement renversé.

Nous ne nous prononçons pas sur la réponse qu’une démarche scientifique ou simplement le raisonnement rigoureux de l’honnête homme pourrait donner à ces questions. Nous soulignons simplement le fait qu’elles ne sont même pas posées.

Amalgame du marché et d’autres réalités

Une autre forme des critiques anticapitalistes consiste à associer au libre marché des actes et des pratiques que les libéraux considèrent totalement opposés à leurs valeurs : capitalisme de connivence, corporatisme, privilèges voire, pour des pratiques plus anciennes et plus odieuses, esclavage et servage. La réaction, parfaitement sincère des libéraux est d’affirmer haut et fort : « Ce ne sont pas nos valeurs ! Ce n’est pas le libéralisme. Nous avons toujours été opposés à cela ! ».

Or, il faut comprendre que les anticapitalistes sont parfaitement cohérents de leur point de vue. Ces derniers considèrent, en effet, ni plus ni moins le libre marché comme l’expression des intérêts cyniques des capitalistes et plus largement des « puissants », parfaitement assimilables en cela à l’esclavage ou au système des privilèges, la différence résidant simplement dans le fait que, suivant le contexte, telle ou telle forme d’oppression sera plus ou moins adaptée aux intérêts des classes dominantes ou aux risques de réaction des classes populaires. Pour les mêmes raisons, la défense intellectuelle du libre marché, l’idéologie libérale, n’est dans leur esprit que le masque hypocrite pris par l’égoïsme de classe pour duper le plus grand nombre. L’intérêt des capitalistes en faveur de l’économie de marché serait la preuve de la fausseté de la défense du capitalisme.

S’il est utile de comprendre le mode de raisonnement anticapitaliste sur ce point, il n’en reste pas moins que le procédé utilisé ne prouve aucunement la nécessité de sortir du capitalisme.

Notons tout d’abord que les anticapitalistes se contentent de supposer que les défenseurs du capitalisme ont un intérêt personnel immédiat à sa préservation mais n’apportent aucune preuve ni d’un conflit d’intérêt, ni d’une mauvaise foi quelconque de leur part. Le milieu social d’origine des principaux penseurs libéraux n’était pas nécessairement différent de celui des grands théoriciens de l’anticapitalisme. Les intellectuels libéraux ne sont presque jamais cités et lorsqu’ils le sont, leur pensée est grossièrement déformée. Les récents reportages d’Arte en ont donné une récente illustration en caricaturant les écrits de Smith et de Hayek.

Mais surtout, cette mise en cause des intentions des défenseurs du capitalisme n’est ni nécessaire ni suffisante pour en valider la critique. Elle n’est pas suffisante parce que même si c’était dans leur intérêt que les capitalistes ont élaboré cette philosophie sans penser aux masses, cela ne signifierait pas que le capitalisme est sans utilité pour celles-ci.

Permettez-moi de vous en donner une preuve concrète. Vous lisez ce texte au moyen de divers supports (ordinateur ou tablette, moteur de recherche) vous permettant d’avoir accès à internet. Ces dispositifs vous ont été fournis par d’imposantes sociétés capitalistes motivées par la recherche du profit (au choix Microsoft, Apple, Google etc.). Elles n’ont certainement pas été guidées par des sentiments philanthropiques. Néanmoins le fait que vous me lisiez indique que vous consommez leurs produits et services. Vous n’avez donc pas opposé la recherche de votre propre intérêt à celui que ses firmes faisaient du leur. Si vous êtes convaincus du principe contraire, vous devriez renoncer à accéder à internet mais aussi à échanger pour vous vêtir, pour vous loger ou vous nourrir et fabriquer de vos propres mains tout ce dont vous avez besoin. Le fait est que, comme vos choix en témoignent, l’intérêt qu’une personne a pour une chose n’est pas toujours opposé à celui d’une autre personne. L’intérêt des capitalistes pour l’économie de marché ne réfute pas l’idée qu’il serait au service de l’ensemble de la population.

Cette mise en cause des intentions des capitalistes n’est pas nécessaire à l’inverse parce que le capitalisme pourrait être un très mauvais système alors même que ses promoteurs auraient eu les meilleures intentions du monde. Porter la question sur les intentions des défenseurs du capitalisme pour en valider la critique n’est tout simplement pas adapté à la question posée.

L’amalgame dénoncé ici prend un tour un peu différent et particulièrement spécieux quand il repose sur une assimilation entre la recherche du profit de l’entreprise capitaliste et celle de l’esclavagiste, du seigneur médiéval ou d’autres exploiteurs. Parfait sophisme qui conduirait à prohiber tout acte sexuel librement consenti puisqu’il suppose (entre autre) tout comme le viol la recherche du plaisir sexuel !