Pour plus de justice sociale, réduisons le poids de l’État

La France vit dans l’obsession erronée qu’il faut mener une chasse aux inégalités alors qu’elle devrait s’en prendre aux rentes publiques et favoriser la mobilité.

Par Erwan Le Noan.

imgscan contrepoints 2013-2081 justice socialeComme si les débats sur la taxe à 75% ne suffisaient pas, il a fallu l’affaire Varin (ce scandale par lequel un homme reçoit l’argent qui lui était octroyé par contrat entre adultes responsables). Autant d’eau versée au moulin hyperactif des pourfendeurs des inégalités qu’engendrerait le marché. Autant d’arguments repris par les thuriféraires d’une taxation confiscatoire qui semblent considérer qu’il existe un niveau de revenu indécent par nature, injustifiable par principe.

En réalité, la France n’est pas un pays si inégalitaire. Au contraire, les études de l’OCDE relèvent que notre pays s’illustre par la stabilité des inégalités de revenus depuis le milieu des années 1980. Avant la crise, il était même celui où elles avaient le plus baissé. L’importance de la redistribution française y est pour beaucoup. La France détient d’ailleurs le record d’Europe des dépenses sociales (elle y consacre 33,6% de sa richesse selon Eurostat), juste derrière le Danemark, et celui des recettes publiques (51,8% du PIB), derrière le Danemark encore et la Finlande.

Le problème est que l’outil redistributif français ressemble trop à un instrument de captation de la richesse. Comme l’Insee l’a récemment montré, les prestations sociales expliquent les deux tiers de la réduction des écarts de revenus en France, et la fiscalité (principalement l’impôt sur le revenu), un tiers. Or, les entreprises françaises subissent une fiscalité globale record d’environ 65% selon le cabinet PwC (52% pour les charges sociales) : 50% d’entre elles acquittent l’impôt sur les sociétés et, parmi elles, celles de plus de 2.000 salariés (0,09% du total des payeurs) versent près du tiers de l’impôt. De la même manière, l’impôt sur le revenu n’est acquitté que par 18,1 millions de contribuables (sur 36,4 au total) et, parmi eux, un quart finance 80% des sommes collectées. En clair, la France ponctionne beaucoup une minorité pour redistribuer.

Si les Français s’attachent à l’impôt, c’est parce qu’ils sont convaincus qu’ils ne pourront pas devenir riches, même s’ils travaillent. Comment ne pas les comprendre ? Dès le CP, la réussite est assurée soit par la connivence avec le système (un enfant d’inactifs a 13 fois plus de risques de redoubler cette classe qu’un enfant d’enseignants), soit par l’argent, qui permet de corriger les lacunes du service public scolaire (7% des enfants de cadres redoublent, contre 25% des enfants d’ouvriers).

Pour acheter la paix sociale, les gouvernements successifs se sont empressés de faire pleuvoir les subventions et les aides : qui aux salariés, qui aux vieux industriels. Raghuram Rajan, le président de la Banque centrale indienne, a montré comment cette politique de réponse aux inégalités par l’interventionnisme public a engendré la crise des « subprimes ». La lutte contre les inégalités par l’État, ce n’est pas la solution, c’est le problème.

L’explosion de l’État-providence a multiplié la compétition pour l’acquisition de rentes et privilèges qu’il semble impossible de réformer aujourd’hui. La société est figée. Depuis la fin des années 1980, le sentiment d’urgence s’accélère. La déliquescence de l’État fragilise la société : c’est cette lutte pour les miettes qui nourrit le chacun pour soi et le rejet des autres. Quand il n’y a plus un sou dans la caisse, ni plus une chance de grimper dans l’échelle sociale, personne ne veut se faire concurrencer par des nouveaux entrants. C’est l’État qui a engendré la décomposition sociale.

La France vit dans l’obsession erronée qu’il faut mener une chasse aux inégalités alors qu’elle devrait s’en prendre aux rentes publiques et favoriser la mobilité, qui passe par la concurrence et la réduction du poids de l’État. Au lieu de réfléchir à une grande réforme fiscale qui lui permettra de taxer plus, le gouvernement, s’il poursuivait une vraie politique sociale, serait plus inspiré d’organiser une grande réforme de l’État !


Publié initialement dans Les Échos du 17.12.2013.