Comment baisser le coût du travail

Il y a deux façons de réduire le coût du travail. Le gouvernement se focalise sur la mauvaise.

Il y a deux façons de réduire le coût du travail. Le gouvernement se focalise sur la mauvaise.

Par Jacques Bichot.

L’accord est quasi unanime : le manque de compétitivité de la France tient pour une part importante à un coût du travail globalement trop élevé. La question est donc : quelle politique mener pour faire baisser ce coût ? Deux réponses sont en compétition.

La première, qui occupe 95 % de l’espace médiatique, est la baisse des « charges patronales », dont l’État devrait se débrouiller. L’OCDE vient encore d’abonder dans ce sens. En France, c’était la position du MEDEF de Laurence Parisot. Les déclarations et articles allant dans ce sens qui émanent de chefs d’entreprises ou d’économistes plutôt libéraux de réputation sont innombrables. Pourtant, je n’hésite pas à le dire : cette tentative de solution est d’inspiration typiquement dirigiste.

Pourquoi ? Parce qu’elle remet le soin de régler le problème à l’État, non au marché du travail. La confrontation de l’offre de travail (qui émane des ménages) et de la demande de travail salarié (qui provient des entreprises et des administrations) est pourtant, en théorie, le moyen d’arriver à un prix d’équilibre. Alors, où est le bug ?

Il est énorme, si enveloppant, si familier, que quasiment personne ne le repère : tout simplement, il n’existe pas sur ce marché de prix commun aux acheteurs (les employeurs) et aux vendeurs (les travailleurs et candidats à un emploi). Les contrats de travail fixent le salaire brut, mais cette grandeur factice n’a aucun sens, ni pour le travailleur ni pour l’employeur. Ce dernier paye le salaire super-brut, c’est-à-dire cotisations patronales incluses. Les salariés, eux, s’intéressent au salaire net, plus les droits sociaux liés à leur emploi. Ce n’est pas la même chose. C’est d’autant moins la même chose que nous n’avons plus d’assurances sociales, mais un État providence qui a transformé les cotisations en une variété d’impôt.

La seconde réponse découle de cette analyse. Il nous faut un prix du travail pour que la confrontation de l’offre et de la demande soit efficace. Or le flou n’est pas du côté de l’employeur : celui-ci débourse le salaire super-brut. Le problème se situe du côté du travailleur, qui reçoit le salaire net plus des droits dont la relation avec les cotisations sociales et la CSG est passablement floue. De ce constat résultent les grandes lignes d’une solution libérale : remplacer les cotisations patronales par des cotisations salariales, et transformer notre sécurité sociale étatisée en de véritables assurances sociales qui vendent les droits à pension et les différents éléments de couverture contre les risques sociaux.

La première réforme requise pour disposer d’un marché du travail a déjà été exposée dans ces colonnes (« pour une fiche de paie vérité », mars 2012). Rappelons simplement que toute cotisation patronale peut être remplacée par une cotisation salariale sans modifier ni le salaire net, ni le coût pour l’employeur, ni les recettes de l’organisme de protection sociale concerné. L’aboutissement de cette réforme serait d’ailleurs le versement sur le compte du salarié de la totalité du salaire super-brut, charge à lui de payer ses cotisations d’assurances sociales comme il paye ses abonnements à divers fournisseurs (communications électroniques, électricité, gaz, loyer, etc.).

La seconde réforme nécessaire est plus délicate, puisqu’il s’agit d’une destruction créatrice de grande ampleur, que l’on pourrait intituler : « Adieu l’État providence, bonjour les assurances sociales ». Le député Arnaud Robinet et l’auteur de ces lignes exposent les enjeux d’une telle mutation, et la façon de la réaliser, dans un ouvrage qui paraîtra à la rentrée aux éditions Manitoba les Belles Lettres. En schématisant, il s’agit que chaque assuré social en ait pour son argent, comme s’il s’adressait à une compagnie d’assurance, à cette différence près que, pour l’assurance maladie et pour les différents dispositifs d’assistance, le pacte républicain engage chacun à payer une couverture donnée plus cher s’il est riche que s’il est pauvre.

Cette double réforme ferait du salaire super-brut le salaire « tout court », la véritable rémunération du salarié, à l’aide de laquelle se procurer aussi bien les services relevant des assurances sociales que le pain quotidien, le logement, le transport, et tutti quanti.

Sur ce marché du travail enfin muni d’un prix commun aux acheteurs et aux vendeurs, l’entrepreneur pourrait jouer pleinement son rôle : négocier avec ses fournisseurs de travail comme avec ses fournisseurs de matériel, de biens intermédiaires ou de divers services. Il resterait, certes, le problème du prix plancher – le SMIC – qui requiert que l’on s’en occupe, mais à ceci près (qui n’est pas négligeable) les entrepreneurs deviendraient complètement responsables de trouver du personnel compétent à des prix leur permettant d’être compétitifs.

Un tel challenge n’est-il pas autrement plus stimulant que d’aller discuter avec des hauts fonctionnaires et des politiciens comment et dans quelle mesure diminuer subrepticement le salaire super-brut au détriment du pouvoir d’achat des salariés en remplaçant des cotisations patronales par des impôts (TVA, CSG ou autres) ? Que les organisations patronales en viennent à confier aux pouvoirs publics le soin de diminuer la rémunération en moyenne trop élevée des travailleurs français, ne serait-ce pas de leur part faire allégeance à « ce pouvoir immense et tutélaire, qui se charge seul d’assurer leur jouissance et de veiller sur leur sort », comme disait Tocqueville ?

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