In defense of monopoly : éloge des monopoles privés

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Les monopoles ont rarement la faveur des économistes et leur émergence est empêchée par des lois de la concurrence. Pourtant, les monopoles ne sont pas nécessairement nuisibles, au contraire.

Par Geoffroy Helgé.

Un article de l’Institut Coppet.

Recension de In Defense of Monopoly, how market power fosters creative production (The University of Michigan Press, 2008, 297 pages). Auteurs : Richard B. McKenzie et Dwight R. Lee.

Les monopoles n’ont pas bonne réputation auprès des économistes. Selon la théorie économique traditionnelle, celle des manuels de microéconomie, les monopoles sont socialement nuisibles. Le pouvoir de marché qu’ils exercent (c’est-à-dire la capacité qu’ils ont à contrôler les prix de vente) leur permet de produire une quantité moindre de biens et services, tout en faisant payer aux consommateurs un prix plus élevé que le prix concurrentiel. La conséquence de l’exercice de ce pouvoir de monopole est un manque à gagner de bien-être (une « perte sèche ») : certains consommateurs ne sont pas servis, bien qu’ils soient disposés à payer un prix supérieur au coût marginal de production du bien. Pour éviter cette perte sèche, les autorités publiques ont le devoir de s’attaquer aux monopoles en utilisant les outils de la politique de la concurrence.

Dans  In Defense of Monopoly, Richard McKenzie et Dwight Lee s’attaquent à cette conception traditionnelle du monopole. Selon eux, cette conception est trop statique et ne permet pas de rendre compte des effets réels des monopoles. Leur thèse est qu’en réalité, les monopoles (et leurs corollaires, les barrières à l’entrée et les rentes de monopole) ne sont pas socialement nuisibles, bien au contraire. Dans la lignée de la pensée de Joseph Schumpeter, les auteurs soutiennent que les monopoles sont indispensables au développement économique, qu’ils sont source d’innovation et de progrès. Leur objectif est de remettre en cause la validité de l’argument [néoclassique],  en mettant en avant que les barrières à l’entrée, lorsqu’elles sont érigées par des moyens privés, peuvent être indispensables au développement des marchés, et à l’amélioration du niveau de vie à long terme. (p. 34)

Quels arguments les auteurs apportent-ils pour soutenir cette thèse iconoclaste ? L’idée centrale de l’ouvrage est que le profit de monopole est l’aiguillon de l’activité économique. C’est la perspective de profit qui incite les entrepreneurs à créer et à innover. Un entrepreneur ne supporterait pas les coûts fixes de développement d’un projet s’il n’anticipait pas un retour sur investissement. En l’absence de barrière à l’entrée protégeant de la concurrence et garantissant (du moins à court terme) une rente de monopole, aucun produit ne serait créé. En effet,

si les barrières à l’entrée sont trop coûteuses à développer, comme c’est le cas en situation de concurrence parfaite, les entrepreneurs n’ont absolument aucune raison de s’engager dans un projet de création d’entreprise. Ils anticipent à juste titre que, dans ce cas, ils ne pourront pas en tirer de profit. Car une fois le produit créé, d’autres entreprises pourront entrer sur le marché, copier ce produit, et faire tomber le prix en-dessous du prix nécessaire pour couvrir les coûts de développement du projet initial. (p. 184)

Les barrières à l’entrée qui assurent l’existence des monopoles ne sont pas à blâmer : elles sont source de bien-être pour les consommateurs, au sens économique de « surplus du consommateur », en assurant l’existence d’un flux continu de production.

Si le monde de la concurrence parfaite (où les profits économiques sont nuls) venait à se concrétiser, l’activité entrepreneuriale et les innovations disparaitraient. Un Richard Arkwright, un André Michelin, un Cornelius Vanderbilt, n’auraient pas été concevables dans un monde sans différenciation des produits, sans barrières à l’entrée, sans rivalité entrepreneuriale et sans profit. Poser en idéal le monde de la concurrence parfaite conduit à exagérer les pertes allocatives statiques générées par les monopoles et à en négliger les gains dynamiques. Or, ces gains dynamiques surpassent largement les pertes statiques : on leur doit les progrès du capitalisme depuis 200 ans.

L’absurdité de la théorie traditionnelle du monopole apparaît lorsque l’on considère le cas des artistes (p. 35). L’application stricte de cette théorie conduirait à condamner Picasso d’avoir exercé un pouvoir de monopole sur le marché de ses œuvres et d’avoir causé du tort aux consommateurs. Or, tous les amateurs d’arts reconnaîtront qu’une telle position est intenable. Le paysage artistique occidental aurait été bien plus pauvre si Picasso n’avaient pas eu la volonté de se différencier de ses concurrents et de produire une œuvre unique. Or, il n’existe aucune différence de nature entre le marché de l’art et le marché des produits industriels. Les industriels, comme les artistes, sont des créateurs.

Il est vrai qu’en général, les monopoles privés ne survivent pas sur le long terme sans le soutien de l’État. La concurrence tend spontanément à laminer les positions de monopole. Mais même si un monopole parvient  à se maintenir sur le long terme sans l’aide de l’État, les auteurs soutiennent qu’il ne faudrait pas conclure à sa nocivité. Son existence même est motivante pour les autres entrepreneurs : elle les pousse à créer de nouveaux produits dans le but de remplacer l’entreprise en place ou de la faire racheter par le monopoleur.

L’existence des grandes entreprises, qui sont disposées à racheter les jeunes entreprises innovantes ayant rencontré le succès pour un prix supérieur au prix concurrentiel (du fait de leur pouvoir de monopole), encourage l’activité entrepreneuriale auprès des firmes de plus petites tailles et des nouveaux entrants sur le marché. (p. 21)

Cela conduit les auteurs à énoncer une proposition qui peut sembler paradoxale : l’existence de monopole est une condition essentielle de la concurrence.

La conception dynamique du monopole développée dans ce livre se rapproche à certains égards de la conception d’Israël Kirzner. Selon Kirzner, le monopole, au sens néoclassique (c’est-à-dire l’entreprise faisant face à une courbe de demande au moins légèrement décroissante) n’est pas incompatible avec la concurrence, conçue comme un processus de rivalité entre les entreprises pour accaparer les parts de marché. Dans Concurrence et Esprit d’entreprise (Economica, 2005, pp. 17-18), Kirzner affirme que « les profits réalisés par le producteur qui, dans le court terme, semblent être une rente de monopole attribuable à la ressource monopolisée, se révèlent sur le long terme être les profits d’une activité entrepreneuriale concurrentielle » et que cette intuition est « d’une grande utilité pour l’analyse normative des situations de monopole. »

McKenzie et Lee s’attaquent également à l’autre face de la théorie du monopole, à savoir la théorie du monopsone (pp. 126-142). Un marché est en situation de monopsone lorsqu’il est caractérisé par l’existence d’un acheteur unique. Cet acheteur unique peut exercer un pouvoir de marché : il peut payer aux vendeurs un prix inférieur au prix concurrentiel, et être à l’origine de « pertes sèches » de bien-être. Il est souvent reproché aux entreprises en monopole sur le marché des biens et services d’être en monopsone sur le marché du travail, de payer aux travailleurs des salaires inférieurs aux salaires concurrentiels (c’est-à-dire des salaires inférieurs à la productivité marginale des travailleurs).

Cette conception du monopsone souffre du même défaut que la conception traditionnelle des monopoles : elle est statique. Elle présuppose l’existence du monopsone et néglige les conditions de son émergence. Or, les monopsones, pas plus que les monopoles, ne tombent du ciel. Pour qu’une entreprise se trouve en situation de monopsone, elle doit auparavant naître et croître. Et pour croître, elle doit embaucher, c’est-à-dire demander du travail et exercer une pression à la hausse sur les salaires. Par ailleurs, le monopsone met à disposition des travailleurs des opportunités d’emplois qui n’auraient pas existé en son absence.

La conception dynamique du monopole et du monopsone permet de jeter un regard nouveau sur la question de la justification morale des profits. Si l’existence d’un profit positif signale que l’entreprise exploite les consommateurs et cause du tort à la société (comme le sous-entend la théorie néoclassique du monopole), le profit est moralement condamnable. En revanche, si le profit résulte d’un effort entrepreneurial visant à créer un nouveau produit et à satisfaire le besoin des consommateurs, alors cette rémunération est méritée. Dans ce cas, aucune raison ne justifie qu’on prive l’entrepreneur du fruit de son effort (par le biais de la politique de la concurrence ou par la fiscalité) (pp. 183-186). Cette idée fait également écho à la pensée de Kirzner.  Selon Kirzner (Concurrence et Esprit d’entreprise, p .193),

une politique sociale qui confisque arbitrairement aux entrepreneurs les positions profitables que leur vigilance entrepreneuriale leur a permis d’acquérir ne peut que décourager cette vigilance à l’avenir. Et comme cette vigilance, même quand elle aboutit à des positions monopolistiques, peut fort bien améliorer la satisfaction des consommateurs, tout ce qui peut la décourager doit être déploré.

Mais cela ne signifie pas que tous les profits de monopoles soient moralement justifiés. Lorsqu’une entreprise obtient une position de monopole grâce à un privilège que l’État lui accorde (le cas du monopole public), la rente qui en résulte n’est pas légitime : elle est rendue possible par l’exploitation des contribuables, et non par les services rendus aux consommateurs. A ce sujet, la position des auteurs est résolument libertarienne :

« Lorsque le profit de monopole est la conséquence de barrières à l’entrée, érigées par l’État, en réponse à une recherche de rente (rent-seeking) menée par des groupes de pression, ce profit de monopole peut être considéré comme un vol, potentiellement aussi nuisible au bien-être social que les cambriolages ou les agressions physiques. » (p. 183).

Le livre n’est pas une n-ième attaque méthodologique contre la théorie microéconomique standard. Ses auteurs critiquent la conception statique du monopole, mais ils ne proposent pas de mettre à bas l’édifice entier de la théorie des prix. La théorie des prix est utile pour répondre à certains problèmes spécifiques, comme  celui de l’impact sur les prix de changements dans les conditions de marché (par exemple de l’introduction d’une taxe ou de changements dans les goûts des consommateurs). En revanche, elle ne doit pas être utilisée pour répondre à des questions pour lesquelles elle n’a pas été conçue. Elle ne doit donc pas être utilisée pour évaluer les effets des monopoles dans le monde réel, dynamique et créatif.

In defense of monopoly est un ouvrage de théorie économique. Comme beaucoup d’ouvrages du même genre, sa lecture est parfois fastidieuse. Davantage d’exemples tirés de l’histoire économique auraient été bienvenus pour la rendre plus vivante. Mais le lecteur disposé à absorber de la théorie pure sortira enrichi de la lecture de cet ouvrage. En particulier, le livre peut servir d’antidote pour les étudiants en économie, nourris à l’approche statique du monopole.

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