Néonicotinoïdes : un nouveau scandale médiatique sans fondement ?

Abeilles (Crédits : Thomas Bresson, Creative Commons)

Le Monde, via Stéphane Foucart, « avertit » du danger des néonicotinoïdes. Scandale scientifique ou scandale médiatique ?

Le Monde, via Stéphane Foucart, « avertit » du danger des néonicotinoïdes. Scandale scientifique ou scandale médiatique ?

Par Wackes Seppi.

Néonicotinoïdes, des insecticides très performants…

Les néonicotinoïdes sont une classe d’insecticides de synthèse agissant sur le système nerveux central des insectes.  Ils sont chimiquement voisins de la nicotine[1].  Ils sont très efficaces contre certaines classes d’insectes (les doses sont de quelques grammes par hectare) et généralement peu toxiques pour les mammifères.

Ils sont systémiques (absorbés par les plantes), et plutôt persistants.  Une application particulière est par conséquent l’enrobage des semences : l’insecticide protège la semence contre les insectes du sol et, ultérieurement, contre certains suceurs et piqueurs.

Les trois représentants de la classe qui sont en cause ici sont la clothianidine, l’imidaclopride et le thiamethoxam.

… mais… les abeilles…

Les néonicotinoïdes sont toxiques pour les abeilles.  Comme d’autres insecticides…  Mais c’est un problème qui se gère, notamment par l’établissement de doses maximales en-dessous de la dose posant problème et l’interdiction de traiter pendant la période où la culture est attractive pour les abeilles (floraison le plus généralement).

Le problème des néonicotinoïdes utilisés en traitement des semences est cependant qu’ils subsistent dans la plante au moment de la floraison.  Cela a bien évidemment été pris en compte lorsque les molécules, les produits et les usages ont été autorisés.

C’est donc avec beaucoup d’impudence, sinon de mauvaise foi, que Le Monde a titré le 16 janvier 2013 : « Pesticides : un risque enfin admis pour les abeilles » [2].  Rien qu’écrire : « pesticides… ».  Mais il est vrai que c’est du Stéphane Foucart…

Toutefois, les agriculteurs, les pouvoirs politiques et, en fait, la société toute entière, ont été rapidement confrontés à des allégations graves de la part d’apiculteurs : les néonicotinoïdes utilisés en traitement des semences provoqueraient l’effondrement des colonies d’abeilles, les butineuses contaminées étant désorientées et incapables de retourner à la ruche.

En France, c’est l’Union nationale de l’apiculture française (UNAF) qui a été le plus en pointe sur ce dossier, déployant un remarquable pilonnage médiatique et un important harcèlement des autorités gouvernementales, de concert avec les organisations amies de la galaxie antipesticides et alteragricole [3].

Les allégations sont-elles fondées ? C’est, comme souvent, difficile à dire dès lors qu’il s’agit de faire un lien sans ambiguïté entre un effet et une cause dans un environnement complexe.  Mais on peut avancer sans manquer à la prudence que ce lien n’a pas été établi.  Des analyses ont été faites sur des ruches qui se sont effondrées, sans que l’insecticide, accusé, ait pu être mis en cause ; les recherches ne permettent pas de dégager une cause unique, la piste multifactorielle étant privilégiée (sauf par certains milieux antipesticides) [4].  Une expérience originale et innovante a été réalisée et publiée en mars 2012 ; elle a été interprétée comme démontrant le lien [5].  Malheureusement – et on peut ajouter : comme souvent quand il s’agit d’une question sur laquelle les opinions sont tranchées – le protocole est très éloigné de la réalité et semble avoir été conçu pour démontrer une opinion préconçue [6].

L’EFSA consultée…

Les néonicotinoïdes ont eu une histoire compliquée d’autorisations, de suspensions, d’autorisations provisoires renouvelées, et d’interdictions, du fait des allégations de nocivité pour les abeilles, des pressions médiatiques et politiques (retirer une autorisation de pesticides est toujours une opération plus favorable que le maintien sur le plan médiatique et électoral).  Le dernier épisode d’importance en France a été l’interdiction du thiaméthoxam sur colza, par un arrêté pris par le ministre de l’agriculture Stéphane Le Foll (sur la base d’une interprétation abusive d’un avis de l’ANSES…).  L’interdiction est contestée par Syngenta… et la saga continue.

La situation est aussi extrêmement compliquée au niveau européen, une même combinaison produit-culture-usage pouvant être interdite dans un pays et autorisée dans un autre.

L’étude susmentionnée, ainsi qu’une autre, sur les hyménoptères sauvages, a incité la Commission européenne à demander l’avis de l’EFSA.  Le 30 juillet 2012, la Commission priait l’EFSA d’examiner en priorité la clothianidine, l’imidaclopride et le thiaméthoxam.

Et l’EFSA vient de produire, le 16 janvier 2013, ses avis ; des conclusions sur le réexamen par les pairs de l’évaluation des risques pesticidaux pour les abeilles de la substance active [nom] [9].

… produit des rapports nuancés, mais sources d’erreurs d’interprétation

Les avis sont, comme de coutume, très détaillés.  Avec trois bémols importants.  D’une part, les experts ne se sont intéressés qu’aux risques – largement théoriques, potentiels.  D’autre part, leurs considérations plutôt théoriques sont fondées en grande partie sur des études scientifiques ou des rapports officiels, de plus récents, et non l’expérience pratique.  Enfin, les experts se sont heurtés à un gros problème – pour eux – d’insuffisances de données.  Dans certains cas, ils ont manifestement fait de l’acrobatie pour tirer des conclusions ou des orientations à partir des maigres données disponibles.

L’évaluation produit donc une image partielle qu’il faut elle-même évaluer, notamment à la lumière de facteurs tels que l’incidence réelle ou les stratégies d’évitement ou de mitigation, ainsi que l’expérience de terrain.  S’agissant des données, il en est qui n’étaient pas exigées au moment de la délivrance des autorisations, ou qui ne se sont révélées intéressantes qu’à partir du moment où les accusations de dégâts sur les ruches ont été formulées.

À la fin des documents on trouve cependant des tableaux résumant les résultats des activités demonitoring, soit le retour d’expérience de l’utilisation des insecticides en cause en conditions réelles.  Les États membres ont rapporté l’existence de problèmes – mais la gravité n’est pas précisée dans les avis – avec les poussières d’insecticides libérées lors du semis ; des risques aigus dans le cas de la clothianidine par le biais du pollen et du nectar chez le colza ; et des risques aigus dans le cas du maïs par la guttation (la libération de gouttelettes d’eau par les feuilles, les abeilles pouvant venir s’en abreuver).

Pour les autres situations à risque, telle la présence de résidus d’insecticides dans le pollen ou le nectar (dans d’autres cas que la clothianidine chez le colza), les rapports des États membres ont été consignés comme une évaluation non finalisée du fait de l’absence ou de l’insuffisance de données, ou de l’absence de protocoles d’évaluation communément acceptés.

Est-ce bien raisonnable ? « Évaluation non finalisée », symbolisé par un « X » semble être la valeur par défaut par rapport à « risques identifiés ».  Par exemple, le Cruiser OSR (thiaméthoxam) est largement utilisé dans de nombreux pays, notamment en Allemagne, en Pologne et au Royaume-Uni, grands pays producteurs de colza.  Il n’y a pas eu de bouffée médiatique au sujet de la disparition des abeilles.  Et pourtant, il n’y a que des « X » pour dix pays, dont l’Allemagne.

En France, il a été utilisé sur 650 000 hectares (un hectare sur deux) en 2011/2012, avant son interdiction.  Aucune récrimination d’apiculteur médiatisée – en clair : pas d’incident… pas de retour d’expérience consigné par les experts de l’EFSA.  À l’évidence, la France ne pouvait annoncer un tel résultat car cela aurait sapé les fondements de la décision d’interdiction du ministre Le Foll ainsi que son activisme.

Ce marquage peut donc s’interpréter comme une première indication d’une absence de risque sérieux.  Les risques associés aux poussières sont gérables ; et le maïs n’est pas une plante attractive pour les abeilles (et la France, si frileuse et si perméable au discours antipesticides, a maintenu l’autorisation du Cruiser sur le maïs).

En d’autres termes, l’évaluation est plutôt positive pour les matières actives en cause.

Toutefois, les lecteurs novices seront induits en erreur.  « Plus on apprend plus on ne sait rien » (Jacques Dutronc).  La connaissance dévoile les pans de notre ignorance ; et l’ignorant, surtout formaté à l’idéologie antipesticides, ne verra que celle-ci.

Mais, quoi qu’il en soit, « le document d’orientation final sur l’évaluation des risques associés aux produits phytopharmaceutiques pour les abeilles étant toujours en cours d’élaboration, un haut niveau d’incertitude subsiste pour ce qui concerne les dernières évaluations ».

L’EFSA est-elle encore experte ?

Cet état de fait impose aussi une réflexion sur la qualité et la neutralité de l’expertise conduite au sein de l’EFSA.  Le bombardement médiatique et politique qu’elle subit ne se traduit-il pas par une expertise – devenue pseudo-expertise – politiquement correcte ?

On peut commencer à s’interroger pour l’expertise elle-même.  Pour la communication, le doute ne semble plus permis.

Le scandale médiatique commence à l’EFSA…

L’EFSA annonce donc la publication des avis par un communiqué de presse. Elle écrit, dans la version française :

« Lorsque les évaluations des risques ont pu être finalisées, l’EFSA, en coopération avec des experts scientifiques des États membres de l’UE, a rendu les conclusions suivantes pour les trois substances:

Exposition au pollen et au nectar: seule l’utilisation sur des cultures n’attirant pas les abeilles a été considérée comme présentant un faible risque. Des risques aigus ont été identifiés pour l’utilisation de la clothianidine et de l’imidaclopride sur certaines cultures qui attirent les abeilles. L’évaluation des risques pour le thiaméthoxame n’a pas pu être finalisée en raison de données insuffisantes.

Exposition à la poussière: un risque pour les abeilles a été signalé ou n’a pas pu être exclu, avec certaines exceptions telles que l’utilisation sur les betteraves sucrières et les cultures sous serre, ainsi que l’utilisation de certains granules;

Exposition à la guttation: la seule évaluation des risques ayant pu être finalisée concerne le maïs traité avec du thiaméthoxame. Dans ce cas, les études sur le terrain démontrent un effet aigu sur les abeilles exposées à la substance par la voie de la guttation. »

Mais – stupeur – dans les autres versions (allemande, anglaise et italienne), cela devient pour le début :

« Exposition au pollen et au nectar: seule l’utilisation sur des cultures n’attirant pas les abeilles a été considérée comme acceptable » [7].

Les antipesticides s’insurgeront certes de la version française.  Le fait est, cependant, qu’elle reflète bien mieux la réalité que les autres versions.

Et donc : à quoi jouent les gourous de la communication de l’EFSA ?

On voudrait créer (ou plutôt, dans le cas d’espèce, attiser) un élan médiatique antipesticide qu’on ne s’y prendrait pas autrement.

…et se poursuit à la Commission européenne

Ce n’est pas la première fois que nous constatons que la communication des instances d’évaluation est infligée d’un biais.  Mais poursuivons.

« L’EFSA a rendu mercredi des conclusions inquiétantes sur l’impact de trois types de produits sur le nectar et le pollen. »  C’est, selon certains journaux, tels Le Parisien ou Sciences &Avenir, la déclaration de M. Frédéric Vincent, porte-parole de M. Tonio Borg, commissaire européen en charge de la santé et des consommateurs.

Il n’y a pas de source officielle, semble-t-il, mais il n’y a pas de raison de douter de la véracité des propos rapportés.  Or, s’il y a une constatation qui est incontournable, c’est bien que les avis de l’EFSA ne contiennent aucune conclusion inquiétante.

Se pose donc la même question : à quoi joue le porte-parole ? Et, peut-être, la DG SANCO ?

En France, Le Monde…

Que les médias français aient été abusés paraît donc normal.  Mais il est des journaux qui ont, eux, abusé.  Au premier chef Le Monde et son désinformateur dans le domaine de l’« écologisme », Stéphane Foucart [2].

Il a certes fait un louable effort pour aller au-delà des communiqués de presse et autres dépêches. Mais il écrit :

« Dans les trois avis rendus, les experts de l’EFSA reconnaissent que la science est encore loin du compte. En fonction du produit et de son mode d’utilisation, les données ne permettent bien souvent pas de conclure à l’existence ou à l’absence de risques. Par exemple, il est actuellement impossible d’évaluer le risque posé par l’imidaclopride sur les abeilles lorsque le produit est utilisé sur l’endive, la laitue, la scarole, le radis, etc. »

Perversion du langage, les experts – non responsables et non coupables – n’ont rien « reconnu », mais « constaté ».  Quant aux espèces citées, elles ne fleurissent pas en production maraîchère, ne sont donc pas attractives pour les abeilles, et présentent donc des risques faibles sinon nuls.

Dans un complément, M. Foucart titre : « Les contre-feux de l’industrie agrochimique » à propos d’un rapport du Humboldt Forum for Food and Agriculture rendu public deux jours avant les avis de l’EFSA [8].  Ce document n’a pas été évoqué par tous les journaux.  M. Foucart serait donc à complimenter, mais il y a les petits dérapages.

Il note ainsi que la document a été financé par Bayer et Syngenta, mais oublie de préciser qu’il a été soutenu (« supported ») par le COPA-COGECA, l’ESA et l’ECPA, les organisations faitières européennes de l’agriculture et des coopératives, des semences et de la protection des plantes.

Selon ce rapport, les néonicotinoïdes rapporteraient 4,5 milliards d’euros par an à l’économie européenne [9].  Et M. Foucart ajoute : « Le rapport ne dit pas qu’au niveau mondial, les services rendus par les insectes pollinisateurs sont estimés à 115 milliards d’euros par an. » C’est là comparer abusivement deux chiffres qui portent sur des bases complètement différentes… Et les abeilles ne sont pas menacées par des néonicotinoïdes correctement utilisés.

Un scandale politique en gestation ?

Chemistry World rapporte que M. Vincent a dit que « la Commission [avait] des inquiétudes quant aux conclusions du rapport de l’EFSA » [10]. Cette déclaration est intervenue, au plus tard, deux jours après la mise en ligne des avis de l’EFSA.  Il paraît peu vraisemblable que la Commission in corpore ait pu s’exprimer en si peu de temps.

M. Vincent a ajouté : « En ce qui nous concerne » – « nous » signifiant vraisemblablement la Direction générale de la santé et des consommateurs (SANCO) – « c’est très clair: si le rapport et les études suivantes montrent qu’il y a un problème avec ces produits, alors la Commission, avec les États membres, prendra les mesures nécessaires. »  D’une prudence de Sioux…

Une prudence qui n’a pas été retenue par le correspondant de l’AFP – et divers médias français à sa suite – car il a tout simplement zappé le début, la conditionnelle, ce qui lui a permis d’anticiper une décision, avec le conditionnel de circonstance [11] :

« La Commission européenne pourrait proposer d’interdire l’utilisation de certains pesticides après les conclusions « inquiétantes » rendues mercredi par l’autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA) sur leur impact létal pour les abeilles. »

À ce moment-là, les seules décisions prises avaient été de donner à Bayer et Syngenta la possibilité de s’exprimer sur les avis avant le 25 janvier 2013 – un délai ultra-court et cavalier – et d’inscrire le sujet à l’ordre du jour de la réunion du Comité permanent de la chaine alimentaire et de la santé animale (CP CASA) devant se tenir le 31 janvier 2013 – ce qui a donné aux délégués un temps ultra-court et cavalier, pour eux et pour Bayer et Syngenta, pour étudier les réponses de ces derniers.

En France, le ministre « communique »

Cela n’a pas fait les titres, ni même les articulets : « Stephane LE FOLL est satisfait de la réactivité de la Commission et demandera que des mesures appropriées soient prises rapidement et mises en œuvre dans les meilleurs délais » [12]. C’est la conclusion d’un communiqué de presse du 16 janvier 2012, donc du jour de la mise en ligne des avis de l’EFSA et des décisions susmentionnées de la DG SANCO.

Mais, outre la vélocité de la réaction, c’est le titre du communiqué qui est sidérant : « Avis de l’EFSA : « néonicotinoides » (sic), Stephane (resic) LE FOLL demande à la Commission de prendre rapidement des mesures appropriées. »  Dans leur folle précipitation, ils ont oublié un tréma et un accent ; notez aussi l’emploi du présent !  Mais c’est surtout le fond qui interpelle.

En effet, sans connaître la teneur réelle des avis de l’EFSA (sauf à avoir une prodigieuse capacité d’absorption), tenant pour quantité nulle les réponses à venir des fabricants, sans consulter les parties prenantes au niveau national, sans égard pour les procédures au niveau communautaire, sans égard même pour son propre pouvoir et, en fait, sa propre responsabilité pour la prise de décision, M. Stéphane Le Foll demande…

Une belle proportionalité

À la Commission, le Commissaire Borg, fraichement désigné et manifestement avide de se faire connaître, a décidé de traiter le dossier au pas de charge.

À la réunion du Conseil de l’agriculture et de la pêche du 28 janvier 2013, la Commission a annoncé qu’elle comptait « présenter prochainement des propositions visant à appliquer les principes de précaution et de proportionnalité à cette question » [19].  Déclaration fort diplomatique sur le fond des mesures.

La délégation des Pays-Bas avait certes demandé que la question soit traitée sous le point « divers » et suggéré de « lancer une action au niveau communautaire là où des risques élevés ont été identifiés ou n’ont pu être exclus en raison de certains aspects de l’analyse de risques pour les abeilles » [13] [14].  Elle a reçu le soutien de « nombreux États membres » mais certains « ont toutefois estimé qu’il faudrait disposer de nouveaux avis scientifiques avant de prendre toute mesure » [19].

 

Ce « prochainement » de la Commission, c’était la réunion du Comité permanent de la chaine alimentaire et de la santé animale (CP CASA) du 31 janvier 2013.  La Commission y a lancé la proposition de suspendre pendant deux ans l’utilisation de la clothianidine, de l’imidaclopride et du thiamethoxam sur les semences, en granulés et en pulvérisation, pour les cultures qui attirent les abeilles (colza, cotonnier, maïs et tournesol) [21].

 

Selon la France agricole, « [c]ette mesure a suscité de sérieuses réserves de la part de plusieurs Etats, notamment l’Allemagne, le Royaume-Uni et l’Espagne, a appris l’AFP de sources communautaires »…  Toujours l’AFP et toujours cette impression de liens privilégiés…

Et toujours cette frénésie : « Elle pourrait être soumise lors de la réunion des experts prévue le 25 février 2013 et si elle est adoptée, l’interdiction pourrait entrer en application le 1er juillet 2013, a expliqué Frédéric Vincent, porte-parole du commissaire en charge de la Santé et des Consommateurs Tonio Borg. »

En tout cas, une interdiction – même camouflée au départ en suspension – pour le colza, le maïs et le tournesol, ce n’est pas précisément ce que l’on appelle proportionnalité.

Et nos ministres plastronnent !

La simple prudence exigerait que l’on fasse preuve de… prudence.  La mesure n’est pas encore adoptée.  Les industriels (Bayer et Syngenta) font bloc et les États membres encore doués de rationalité devant les assauts des anti-pesticides n’ont pas encore dit leur dernier mot.

« Il est important que nous prenions des décisions fondées sur des preuves scientifiques, et non des décisions impulsives qui auraient d’importantes répercussions » a ainsi dit M. Owen Paterson, le ministre qui a l’agriculture dans son portefeuille au Royaume-Uni [15].

Mais M. Le Foll a déclaré : « Je me réjouis de cette décision de la Commission qui s’inscrit dans la droite ligne du retrait de l’autorisation de mise sur le marché du Cruiser OSR dont j’avais pris la décision dès juin 2012 ». Même sentiment de satisfaction au Ministère de l’Écologie, du Développement durable et de l’Énergie.

Le Monde, toujours aussi immonde

L’article est du 31 janvier 2013, donc du jour même de l’évènement. Sous un titre neutre, pour changer, « Comment Bruxelles veut protéger les abeilles sans bannir les pesticides », nous avons droit à l’information bruxelloise et aux commentaires : de la très alter et anti Confédération paysanne, de la très anti-pesticides et populiste Union nationale de l’apiculture française (UNAF) [16] et de M. Dave Goulson, professeur à l’université de Stirling, au Royaume-Uni, qui « estime que la durée de l’interdiction proposée par la Commission sera trop limitée pour percevoir une amélioration de la santé des abeilles ».

Intéressant, ce M. Goulson : il est l’auteur de la deuxième étude [17], à côté de celle d’Henry et al. [18], qui avait fait grand bruit l’année dernière et qui est aussi à l’origine des manoeuvres actuelles. Il avait aussi été cité dans un article précédent du Monde [2].  Il avait notamment déclaré : « Beaucoup d’entre nous voudraient désormais voir un moratoire être décidé sur l’utilisation de ces pesticides, jusqu’à ce que nous comprenions réellement à quel point ils dégradent l’environnement. »  Ce genre de déclaration est une signature : celle d’un chercheur militant.

Mais c’est le traitement réservé aux industriels qui est intéressant dans cet article du Monde : une phrase – consacrée aux seuls aspects économiques qui ne jouent en l’occurrence qu’un rôle incident – immédiatement suivie d’un commentaire du président de l’UNAF.

Allo ! L’Élysée…

Mais cela n’a pas empêché le Monde de publier une publicité de Syngenta qui a pris la forme d’une lettre ouverte de M. Martin Taylor, Président du Conseil d’Administration de Syngenta AG, au Ministre de l’agriculture [19].  Il y a l’idéologie et les pépètes…

« Il est pour le moins tragique que le gouvernement du pays qui a vu émerger des scientifiques de grand renom tels que Marie Curie et Louis Pasteur tourne sciemment le dos à la science et à ses applications pratiques. Une interdiction politiquement motivée serait dramatique pour les agriculteurs français et constituerait un gigantesque pas en arrière pour l’agriculture durable, et ne sauverait par ailleurs aucune colonie d’abeille » écrit M. Taylor.

C’est une lettre qu’il aurait fallu adresser au Président de la République François Hollande, lui qui a choisi d’honorer des savants, et notamment Marie Curie, au moment de sa prise de fonctions.

C’est aussi un message pour la France entière.


Sur le web

Notes :

 

  1. On rappellera que la nicotine a été utilisée comme insecticide dans les temps maintenant idéalisés par la génération bobo, y compris en agriculture « biologique » (n’est-elle pas « naturelle »…).  Elle « flinguait tout » ou presque et était très toxique pour l’homme (10 centigrammes suffisent pour entraîner la mort d’un adulte selon J. Vochelle et J. Faure, Les ennemis des cultures – L’emploi efficace des pesticides, éd. 1969).  Elle a fini par être interdite en France à la fin des années 1980 et dans les années 1990.
  2. Article. Il est – disons – amusant de constater que M. Foucart se félicite de la publication d’« un avis scientifique sévère sur trois pesticides » par l’EFSA (en fait, il s’agit de trois avis séparés…), alors que, six mois plus tôt, il écrivait : « La faillite de l’évaluation des pesticides sur les abeilles » :
  3. Voir par exemple : « Les insecticides néonicotinoïdes autorisés sur les cultures en France, en 2011 : Dangereux pour l’abeille, les insecticides néonicotinoïdes nuisent gravement à l’apiculture » : « Abeilles, Cruiser et Néonicotinoïdes : arrêtons enfin le massacre ! Le retrait des autorisations de mise sur le marché s’impose »
  4. Le document date, mais c’est une bonne lecture : « Le Gaucho ® est-il l’ennemi des abeilles ? »
  5. A Common Pesticide Decreases Foraging Success and Survival in Honey Bees. Mickaël Henry, Maxime Beguin, Fabrice Requier, Orianne Rollin, Jean‐François Odoux, Pierrick Aupinel, Jean Aptel, Sylvie Tchamitchian, Axel Decourtye. Science, 29 mars 2012. DOI: 10.1126/science.1215039 Nous comptons en produire une analyse détaillée ultérieurement.
  6. Dans la Gazette de l’AFIA, Guy Waksman produisait une expression qui mérite de passer dans le langage courant : « Sur la dose de produits absorbée par les abeilles, je crains un effet « Séralini » »
  7. « Exposure from pollen and nectar. Only uses on crops not attractive to honey bees were considered acceptable.
  8. http://www.neonicreport.com/wp-content/uploads/2013/01/HFFA%20Report.pdf Résumé, en anglais et en français
  9. Syngenta avait estimé à plus de 200 millions d’euros les pertes pour l’agriculture française issues de l’interdiction du seul Cruiser OSR sur colza (source)
  10. http://www.rsc.org/chemistryworld/2013/01/efsa-europe-honey-bee-decline-neonicotinoid-pesticides
  11. http://www.romandie.com/news/n/Abeilles_conclusions_inquietantes_de_l_EFSA_sur_l_impact_des_pesticides31160120131719.asp?
  12. http://agriculture.gouv.fr/Avis-de-l-EFSA-neonicotinoides
  13. http://www.consilium.europa.eu/uedocs/cms_data/docs/pressdata/fr/agricult/135133.pdf
  14. http://register.consilium.europa.eu/pdf/en/13/st05/st05667.en13.pdf
  15. http://www.guardian.co.uk/environment/2013/jan/31/eu-proposes-ban-insecticides-bee Contrairement à ce qu’a rapporté l’AFP, citée par la France agricole, l’Allemagne soutiendrait la proposition de la Commission : http://www.bmelv.de/SharedDocs/Pressemitteilungen/2013/040-AI-Bienen.html
  16. Le discours du Syndicat des Producteurs de Miel de France (SPMF) et de son président Joël Schiro est bien trop raisonnable et factuel pour intéresser les marchands de salades médiatiques : http://www.ladepeche.fr/article/2013/01/31/1549440-disparition-des-abeilles-l-heure-des-decisions.html & http://www.beekeeping.com/spmf/2013_01_24_communique_presse.pdf
  17. Neonicotinoid Pesticide Reduces Bumble Bee Colony Growth and Queen Production, Penelope R. Whitehorn, Stephanie O’Connor, Felix L. Wackers, and Dave Goulson, Science 20 April 2012: 351-352.Published online 29 March 2012
  18. A Common Pesticide Decreases Foraging Success and Survival in Honey Bees. Mickaël Henry, Maxime Beguin, Fabrice Requier, Orianne Rollin, Jean‐François Odoux, Pierrick Aupinel, Jean Aptel, Sylvie Tchamitchian, Axel Decourtye. Science, 29 mars 2012. DOI: 10.1126/science.1215039
  19. http://www3.syngenta.com/country/fr/fr/Syngenta/espace-presse/Pages/Lettre-ouverte-au-ministre-de-l-agriculture.aspx