La démocratie et l’individu

Et si la démocratie était dépassée ? Et s’il fallait désormais déléguer le pouvoir à chacun d’entre nous ?

Et si la démocratie était dépassée ? Et s’il fallait désormais déléguer le pouvoir à chacun d’entre nous ?

Par Jacques Roberts.

La démocratie a toujours été présentée comme le « pouvoir du peuple », résultat de son étymologie d’origine grecque, mais qu’en est-il réellement ? La démocratie est naturellement liée, nous dit-on, à un « démos », celui-ci n’étant ni plus ni moins que la notion de peuple, peuple qui serait lié par un certain nombre de similarités entre individus, soit entre autres la langue, l’histoire, la culture lato sensu, voire, pour certains, l’ethnie. On glisse alors lentement vers l’idée de nation. Peu importe finalement que l’on définisse cela selon les termes de Renan ou Fichte, l’idée reste fondamentalement la même. Que l’idéologie en question soit la démocratie, le nationalisme, le communisme ou le fascisme, finalement, une chose les lie et les unit : ce même mépris pour l’individu, dont on ignore savamment les aspirations et les souhaits pour le jeter dans un groupe plus ou moins arbitrairement défini par d’autres individus pour leur propre profit. En somme, un trait unit tous ces régimes : le collectivisme. Bien sûr celui-ci est gradué selon que l’on parle d’une démocratie occidentale ou d’un régime de type Juche nord-coréen. Il n’en demeure pas moins que le noyau de leur philosophie reste le même : il est possible et légitime de contraindre l’individu et de lui imposer la volonté d’autrui, du moins selon les justifications avancées par ces idéologies.

Qu’est-ce que la démocratie, sinon la tyrannie d’une pseudo-majorité temporaire imposant son « bon » vouloir au reste de la population, lequel constitue souvent la vraie majorité ? Que l’on songe à cela à l’heure où tente de présider sur la France un homme qui n’a guère réuni plus de 35% du corps électoral, une fois pris en compte les non inscrits remplissant les conditions pour voter, les votes blancs et nuls, sans même parler de l’abstention. Quand bien même il aurait recueilli le suffrage d’une majorité, il n’en serait pas davantage légitime, mind you. La démocratie, comme des penseurs bien plus augustes que ma personne le notèrent jadis et plus récemment, a tendance à dégénérer lorsque les politiciens comprennent qu’ils peuvent acheter les faveurs de groupes suffisamment nombreux pour les porter au pouvoir, en promettant à ces derniers de leur distribuer, par la plus abjecte des coercitions, les biens d’autrui et en soumettant cette minorité, voire majorité selon les contextes, à leurs derniers caprices. Thomas B. Macaulay le remarquait déjà dans le Royaume-Uni victorien du XIXème siècle qui avait compris ce que la démocratie allait devenir ; une excuse pour le pillage institutionnalisé et la suppression des libertés individuelles.

Quand on y pense et que l’on brise réellement le tabou qui enveloppe traditionnellement toute discussion concernant la démocratie, on se rend alors compte que le socialisme, n’envisage pas l’individu autrement que comme un objet à contraindre et soumettre à une autre dictature, celle du prolétariat où de ceux supposés y appartenir dans le grand méli-mélo marxo-constructiviste. La démocratie n’est pas différente, elle qui est instrumentalisée par ceux qui se firent, dans leur immense prétention et hubris, les représentants d’une entité destinée à nous englober tous que nous sommes : l’État. La démocratie a aussi pour conséquence l’imposition de la volonté de quelques-uns à tous. Et c’est ce concept que l’on présente comme l’aboutissement de la civilisation occidentale. Quel dommage ! Cette espèce de grand cirque où la course consiste à être le premier à atteindre le saint Graal des subventions ou des allocations qui sont le fruit de l’expropriation d’autrui. Ce système entretient des groupes qui dénoncent d’autres groupes, accusés de profiter davantage du système, nous emmenant vers des conflits inévitables et de plus en plus violents.

Et si la démocratie était dépassée ? Et s’il fallait désormais déléguer le pouvoir à chacun d’entre nous ? La vérité, c’est que la démocratie s’est diffusée rapidement parce qu’elle était initialement préférable aux alternatives l’ayant précédée en termes churchilliens et parce que les pays où elle fut adoptée tendirent à mieux fonctionner. Cette idée s’inscrit parfaitement dans l’évolutionnisme institutionnel propre à la philosophie hayekienne notamment. Une autre vérité est que la démocratie, associée à l’État-providence – qui est également sa conséquence naturelle au fur et à mesure que les politiciens utilisent le système pour se créer des clientèles captives de l’État – a conduit et continuera de conduire à des désastres. La démocratie est douce pour ceux qui sont entretenus par l’État-providence ; elle est l’abandon de la souveraineté et de la responsabilité de chacun sur sa propre vie, usurpée par l’État et exercée par quelques-uns prônant l’intérêt général, mais qui ne font en fait que poursuivre leurs objectifs propres, comme les libéraux et libertariens l’ont depuis longtemps remarqué. La démocratie, c’est la facilité. La démocratie, c’est la délégation de sa responsabilité individuelle en toutes choses : les choix de santé, l’instruction de ses enfants, l’aide à autrui, ce qu’il est permis de penser et de faire, etc. La démocratie est un prêt-à-porter ; la majorité ne peut se tromper. Il est amusant de constater à quel point ce concept d’infaillibilité revient dans un certain nombre d’idéologies : la théocratie papale avance toujours le concept d’infaillibilité du pape, tout comme la monarchie britannique : the Crown can do no wrong. De même, la majorité ne peut se tromper selon les sophismes en vogue chez les apôtres de la démocratie. Le libéralisme, lui, fait le postulat d’êtres humains faillibles, mais qui apprennent aussi par l’erreur et le tâtonnement. Évidemment, la perfection ne sera jamais humaine, mais un individu s’adaptera toujours plus rapidement à ses propres erreurs qu’un État, beaucoup plus pondéreux et inerte institutionnellement.

Par rapport à quelle définition au juste ? Et c’est là que nous touchons au nœud du problème. Se tromper n’est pas un concept collectif. Chaque individu a sa définition de ce qu’une erreur est. Pour certains, s’engager dans des études d’art est par exemple une erreur, pour un certain nombre de raisons qui peuvent être valables pour un individu mais pas nécessairement pour un autre. En tant qu’individu, si ma priorité consistait à améliorer mes revenus, je ne prendrais pas les mêmes décisions qu’un individu cherchant à maximiser son temps libre pour jouir de davantage de loisirs ou profiter de sa famille, quelles que soient ses raisons. Il s’ensuit que le second individu penserait sans doute que je me trompe en poursuivant un objectif de recherche du gain matériel alors que le premier ne serait pas en accord avec un but qu’il pourrait considérer comme la poursuite de l’oisiveté. La force du libéral est précisément de ne pas porter de jugement sur ces choix, ou s’il le fait (ce qui est son droit le plus absolu), de ne pas en tout cas imposer ses propres choix à autrui. Or, l’État est devenu – a toujours été – une machine à contraindre. Par le choix d’une pseudo-majorité, par des mouvements de foule confinant parfois davantage à l’ochlocratie, l’État va absorber les valeurs de la supposée majorité éphémère ayant voté puis va forcer autrui à y adhérer. Ainsi, si demain une majorité – toute relative, encore une fois – de Français venait à élire un gouvernement d’extrême-droite, on pourrait se diriger vers une répression de la liberté et des droits naturels de groupes entiers de la population de ce pays. Si tant de Français s’alarment par ailleurs de la montée en puissance d’idéologies comme l’islamisme, c’est aussi parce qu’ils craignent de voir un jour leurs représentants prendre le contrôle par les urnes. En somme, chaque groupe est monté contre l’autre dans une course à qui contraindra l’autre par le vote et cela par le jeu des nombres. On considère alors désormais les individus au travers du spectre de leur groupe d’appartenance et non plus pour eux-mêmes, ce qui n’est jamais que l’aboutissement du collectivisme le plus mortifère.

D’aucuns m’opposeront que le débat est libre et que la démocratie consiste à permettre à chacun de persuader son prochain pour avancer ses idées et que c’est ce qui fonde et rend légitime la démocratie. Pourtant, cette idée nie à nouveau l’individualité de chacun. Le fait qu’une majorité cautionne cela ne change pas la donne. Il y a de cela quelques mois, je m’exprimais dans un amphithéâtre d’une école de commerce de province à l’occasion de la projection du dernier film de Michael Moore – piètre référence s’il en est – Capitalism: A Love Story, dont la conclusion était qu’il fallait remplacer le capitalisme par la démocratie. Je pris alors la parole pour haranguer la personne qui présentait le film en lui demandant qui déciderait des valeurs qui s’imposeraient à la société et qui prendrait ensuite les décisions. Elle me répondit tout naturellement que la majorité définirait d’abord les valeurs puis le bon comportement de tous, avant de m’annoncer que ceux-ci seraient ensuite appliqués par un autre vote. Donc, avançais-je, si demain 99 personnes sur 100 dans l’amphithéâtre votaient pour me prendre mon ordinateur, je ne pourrais rien dire, car ce serait un vote majoritaire ? Donc, si demain 99 personnes sur 100 dans l’amphithéâtre estimaient qu’il faut exterminer les Juifs, cela serait correct car ce serait le résultat d’un vote majoritaire ? Point Godwin et reductio ad absurdum nonobstant, il s’ensuivit un silence de mort, car c’est fondamentalement ce qu’est la démocratie, même si je noircissais volontairement le trait pour la démonstration.

L’idée est que la majorité n’a pas toujours « raison », pour tant que l’on puisse seulement considérer la majorité comme un groupe homogène plus que comme une coalition d’intérêts temporaire. Il n’en demeure pas moins qu’il existe des faits. Galilée et Copernic avaient beau ne pas être dans la majorité, ils n’en avaient pas moins raison. Le libéralisme tient pour supérieur la faculté donnée à chacun d’exercer sa liberté et sa raison, soit sa perception de la réalité telle que traduite par nos sens. Il doit ainsi théoriquement empêcher que les propensions grégaires qui servent de béquille à la démocratie n’emportent dans leur sillage cette liberté et les droits naturels attachés à chacun d’entre nous. La démocratie, au contraire, ravive une forme hideuse de collectivisme en faisant le postulat que la majorité a nécessairement raison et est conséquemment habilitée à contraindre autrui.

De même que la démocratie est une coquille vide permettant les dérives et tyrannies de pseudo-majorités sur le plan des idées, elle est fondamentalement instable car ne garantissant pas les droits individuels qui échoient naturellement aux hommes. On l’a vu, il est aisé en France de passer des lois restreignant la liberté d’expression, bien sûr toujours sous couvert d’objectifs qui font consensus, mais une fois de plus, cela consiste à retirer aux individus l’exercice de leur libre arbitre et à le transférer à l’État. C’est un illogisme d’une incroyable stupidité, car si les individus sont considérés comme inaptes à exercer leur libre arbitre, comment l’État pourrait-il le faire, puisqu’il n’est par définition qu’un groupe d’individus ? Qui plus est, ils ne sont généralement pas des plus brillants à en voir ceux qui prétendent nous tenir actuellement sous leur férule ainsi que leurs prédécesseurs. L’un des principaux travers de la démocratie, même s’il ne lui est pas exclusif, est donc la tendance à la logorrhée législative. Les gouvernants promettent, puis légifèrent, créent des règles, qui pour exclure des gens du marché du travail et restreindre la concurrence pesant sur les groupes qui les ont élus, qui pour favoriser l’activité d’un généreux donateur. La démocratie consiste à tirer sur la corde. Elle encourage à passer plus de temps dans les couloirs des ministères plutôt qu’à prospérer en satisfaisant autrui, notamment en créant de la richesse, au sens matériel comme métaphysique, par la satisfaction des besoins humains. Le clientélisme démocrate empêche cela, permet le détournement des partis politiques par des groupes de pression, ce qui débouche sur un tandem big government-big business, le plus délétère qui soit. C’est particulièrement le cas aux États-Unis et en Union Européenne. Ce corporatisme débouche sur une réglementation particulièrement abondante qui protège les plus grandes entreprises, notamment celles qui disposent de la surface financière et de l’infrastructure nécessaires pour s’adapter ou éviter ces nouvelles contraintes, au détriment de leurs concurrents les plus petits. Ces derniers n’ont souvent pas l’expertise et les moyens juridiques de s’ajuster à ces changements et sont ainsi asphyxiés. Ainsi, la démocratie, qui amène déjà le pouvoir à l’État central, s’auto-renforce dans ses tendances centralisatrices. Cela contredit l’idée libérale de subsidiarité maximale, à savoir libérer l’individu des contraintes créées artificiellement par l’État et ne résultant pas d’un accord libre entre parties consentantes.

Il en va de même en économie ; l’État prétend poursuivre une politique motivée par l’ « intérêt général ». Qu’est-ce que l’intérêt général ? Qui le définit ? Une majorité dont on a déjà vu les limites plus haut ? Les représentants de l’État ? Mais alors, comment l’intérêt ainsi exprimé peut-il être général puisqu’il est avancé par un groupe limité d’individus ? Si un seul individu n’est pas d’accord avec cette définition, alors l’intérêt qualifié de « général » ne l’est tout bonnement pas. Encore une fois, chacun a sa définition de ce qu’est son propre intérêt, résultante des valeurs qui lui tiennent à cœur, ce point est bien rappelé dans La Route de la Servitude de Friedrich A. Hayek. Tant que la poursuite de ces intérêts n’empiète pas sur la quête d’autrui vers ses propres aspirations, pourquoi diantre devrions-nous imposer à tous une définition uniforme d’un supposé « intérêt général » ? La démocratie est ainsi l’antithèse de la liberté, individuelle par essence. Elle est l’émanation d’un collectivisme morbide et de sournois desseins d’une minorité de politiciens et de leur cortège de dépendants qui se servent de l’État pour bien se placer et vivre aux frais d’autrui, en prétendant chaque jour nous dicter notre conduite selon leurs valeurs et au mépris de ce que chacun voudrait pour soi.

La vision libérale, celle de l’École de Vienne, c’est la liberté, qui est wert-frei par nature (sans valeurs intrinsèques, celles-ci dépendant des choix de l’individu dans le respect de la liberté d’autrui). Ainsi, le libéralisme, poussé jusqu’à sa conclusion logique, est, volens nolens, la libération de l’individu, son émancipation des vieilles superstitions étatiques, constructivistes et collectivistes. C’est la faculté donnée à chacun de se définir en ses propres termes, de poursuivre ses propres objectifs et, surtout de ne pas se laisser dicter sa conduite par autrui. La démocratie n’est que le dernier maillon d’une longue chaîne de régimes qui asservissent l’individu et instrumentalisent l’État pour le plus grand bénéfice de groupes restreints d’individus et au détriment de tous les autres. C’est une négation de l’individu et il faudra à ce titre cesser de l’idolâtrer mais la voir pour ce qu’elle est réellement, à savoir une nouvelle couche de peinture pour faire paraître nos chaînes ancestrales comme neuves et reluisantes. Pourtant, elle n’en demeure pas moins des entraves. Le remède ? La société civile et les associations volontaires contre la superstition démocratique.