Toxicité des OGM : le charlatanisme décortiqué

L’étude de Gilles-Éric Séralini et du CRIIGEN qui visait à démontrer la toxicité des OGM présente des lacunes rédhibitoires.

Retour sur l’étude de Gilles-Éric Séralini et du CRIIGEN qui visait à démontrer la toxicité des OGM, relayée bruyamment il y a deux semaines notamment par Le Nouvel Obs. Dans un premier article, nous avions dénoncé la mise en scène médiatique et les manquements à l’éthique scientifique. Dans ce second article, nous exposons les lacunes rédhibitoires de l’étude.

Par Anton Suwalki.

Lire la première partie : Toxicité des OGM : les charlatans sont de retour

Quelques remarques de fond sur l’étude

Des lecteurs pourront observer à juste titre que l’analyse qui suit n’émane pas d’un toxicologue ni d’un oncologue [1]. C’est exact, mais il faut souligner qu’aucun des auteurs de l’étude ne l’est non plus. D’autre part, si des spécialistes devaient confirmer certains résultats de Gilles-Éric Séralini, il faudrait alors évidemment en tenir compte. Mais il est difficile, en lisant l’étude de ne pas réagir devant la répétition manifeste de certaines fautes déjà maintes fois reprochées à l’auteur et aux études du CRIIGEN. En voici une liste non exhaustive :

A/ Nombre de rats par groupes

La presse parle d’une étude inédite dans sa durée, ce qui est faux, et sur le nombre de rats (200) soumis à l’expérience, ce qui est encore faux. La plupart des études comportent au moins 200 rats. Celle de Hammond et al., à l’origine de la première publication de Gilles-Éric Séralini sur le sujet en comportait par exemple 400. De toute façon , ça n’est pas le nombre total de rats qui compte, mais le nombre de rats par groupe sexe&régime alimentaire. Or, l’étude de GES ne comporte que 10 individus par groupe, et il fait de nombreuses comparaisons entre des résultats mesurés dans le groupe contrôle (10 individu/sexe) et l’ensemble des groupes traités. Un comble lorsqu’on sait qu’un des reproches récurrents de Gilles-Éric Séralini (peut-être le plus pertinent) sur les études antérieures était la faible puissance statistique de tests sur des groupes trop petits (10 à 20 individus selon les paramètres mesurés).

B/ Mortalité

Si Gilles-Éric Séralini utilise une méthode d’analyse peu ordinaire pour l’analyse des données biochimiques, il se contente de mentionner pour la mortalité le nombre de rats par groupe de 10 morts avant la durée moyenne de vie du groupe de contrôle. C’est vraiment le « service minimum » pour une telle étude. Il ne faut pas s’étonner des résultats erratiques et in-interprétables de cette mortalité prématurée, sauf pour Gilles-Éric Séralini bien sûr. Sur de si petits groupes, seules la moyenne de survie au sein de chaque groupe et une analyse de la variance auraient un minimum de pertinence.

Ce qui n’empêche pas l’auteur de sélectionner les faits à l’appui de sa thèse : « Avant cette période, 30% des mâles du groupes de contrôle (3 au total), et 20% des femelles (seulement 2), sont mortes spontanément , alors que jusqu’à 50% des mâles et 70% des femelles sont mortes dans certains groupes nourris au mais GM [2] ».  Tout est dans le « certains groupes ». Gilles-Éric Séralini aurait très bien pu écrire : Avant cette période, 30% des mâles du groupes de contrôle (3 au total), et 20% des femelles (2), sont mortes spontanément , alors que seulement 10% des mâles sont morts dans certains groupes nourris, soit au mais GM, soit ayant absorbé du RoundUp, dans les 2 cas à des doses élevées ».

Une affirmation qui serait tout aussi vraie (et tout aussi biaisée), mais absente parce que ça ne colle pas à ce qu’il veut démontrer. Le biais est confirmé par le fait que les causes détaillées du décès fournies pour les rats traités, mais non expliquées pour les rats témoins.

Le fait qu’aucune relation dose/mortalité n’apparaisse ne gène nullement Gilles-Éric Séralini, adepte des relations non linéaires, hypothèse qui lui offre l’énorme avantage de botter en touche toute contradiction, et d’interpréter n’importe quoi comme bon lui semble : « Le taux de mortalité n’est pas proportionnel à la dose, atteignant un seuil à la dose la plus basse (11%) ou intermédiaire (22%) de maïs GM dans l’alimentation, avec ou sans application de Roundup ». Mais pourquoi ne pas aller jusqu’au bout de cette logique et mentionner que comme cela apparaît dans les six graphiques de la figure 1, la mortalité décroît au-delà du seuil, et elle décroît en dessous de celle du groupe témoin dans deux cas (mâles nourris au OGM seuls, et mâles ayant absorbé du RoundUp mais sans OGM) ? Autrement dit, Gilles-Éric Séralini devrait tirer la conclusion que ces produits pourraient réduire la mortalité, à condition d’en consommer suffisamment. Mais Gilles-Éric Séralini, atteint du syndrome de l’effet bi-standard, ne poussera évidemment pas jusqu’au bout ses hypothèses sur l’effet de seuil.

C/ Tumeurs : anomalie dans le groupe contrôle, et non pas dans les groupes traités !

Bien des commentateurs scientifiques ont émis des réserves sur la lignée de rats choisis pour l’étude, des Sprague-Dawley, connus pour leur propension à développer spontanément des tumeurs, et des tumeurs multiples. Selon Gilles-Éric Séralini, « Au début du 24ème mois, de 50 à 80% des femelles avaient développé des tumeurs dans tous les groupes traités, alors que seulement 30% des individus du groupe contrôle étaient affectés ».

Or, la proportion de Sprague-Dawley affectés par des tumeurs auquel on doit généralement s’attendre est beaucoup plus proche de 80% que de 30% [3]. Si anomalie, il y a, c’est donc plutôt sur le groupe témoin que sur les groupes traités et c’est la première chose qui devrait alerter l’auteur [4] : est-ce le simple fait du hasard, ou bien est-ce dû à autre chose ?

Certes, on ne peut pas totalement écarter le rôle du hasard dans ce petit groupe contrôle : avec une probabilité de 0,8 qu’a une rate de développer des tumeurs, on n’a « que » 99,9% de chances d’en avoir au moins 4 dans un groupe de 10. Je vous laisse calculer la probabilité d’en avoir au plus 3…

On peut en tout cas comprendre pourquoi sur tous ces aspects de l’étude, Gilles-Éric Séralini ne s’est pas trop embarrassé de statistiques…

L’étude de Séralini et al., bientôt retoquée par les experts ?

Devant les lacunes rédhibitoires [5] de l’étude de Séralini et al. dont nous avons présenté quelques aspects, les critiques se sont multipliées [6], et il n’a pas fallu beaucoup de temps à l’agence allemande BfR pour rejeter l’étude. Il serait très surprenant que les autres agences d’expertise sanitaire réagissent autrement. Les critiques très sévères de Marc Lavielle [7], mathématicien et membre du conseil scientifique du HCB, sont une bonne indication du sort promis à l’étude : discussion sur des résultats opportunément sélectionnés alors même qu’aucune différence statistiquement significative n’apparaît entre le groupe témoin et les groupes traités, absence totale de plan d’analyse statistique d’un côté, de l’autre utilisation pour les paramètres biochimiques d’une méthode d’analyse des données mal maitrisée par les auteurs [8]…

Bref, devant une expérience aussi pauvrement conçue et une interprétation aussi grossière des résultats, l’heure n’est plus vraiment à se demander si les résultats pourraient être reproductibles.

La réponse de Gilles-Éric Séralini à ces critiques prévisibles est comme toujours malhonnête : « [je suis] attaqué de manière extrêmement malhonnête par des lobbies ». « Il n’est pas question que ceux qui ont autorisé sur le (maïs transgénique de Monsanto) NK 603 réalisent la contre-expertise de nos données, car il y aurait un conflit d’intérêt avec leur autorité et leur carrière ». Autrement dit, il ne reconnaitra l’expertise de ces travaux qu’à condition de choisir les experts lui-même :  des gens capables d’ignorer les lacunes de son étude, par exemple ?

Vous avez dit étude « peer-reviewed » ?

Si la réponse des experts est assez prévisible, on peut se demander dans quelle mesure leur mobilisation pour de telles choses n’est pas une pure perte de temps. En fin de compte, c’est bien le CRIIGEN qui détermine le calendrier des agences d’expertise, obligées de se saisir d’urgence de ses études, non pas parce qu’elles apporteraient des faits scientifiques nouveaux, mais seulement à cause de leur impact médiatique. Le problème de ce dysfonctionnement est donc à rechercher en amont, du côté des revues scientifiques qui acceptent de publier des études d’aussi faible qualité.

En 5 ans, Gilles-Éric Séralini a réussi à faire passer pas moins de 7 articles (dont la plupart, plus ou moins redondants) dans des revues à comité de lecture [9] Quelquefois, dans des revues jeunes et sans facteur d’impact. Mais ça n’est pas vraiment le cas de la revue Food and Chemical Toxicology, qui a publié sa dernière étude.

Comment une étude de qualité si médiocre par rapport aux standards a-telle pu être acceptée par les pairs qui l’ont examinée ? Un article de Nature publie un début d’explication : un certain José Domingo, qui a managé l’étude, affirme qu’aucun clignotant d’alerte ne s’est allumé pendant le processus de revue par les pairs [10]. Ce José Domingo est l’auteur d’une revue critiquant l’insuffisance des preuves de l’innocuité des aliments issus de plantes GM [11]. Soulignons que cette revue brasse très large, de Ian Pryme à Árpád Pusztai, s’interrogeant même sur les risques d’un transfert du transgène à la suite de la consommation d’« aliments  génétiquement modifiés » [12] ! On ne peut que regretter que dans l’esprit du manager, dès lors que l’étude apportait la « preuve » tant attendue d’une toxicité des OGM, toutes les exigences sur la qualité de la preuve s’envolent.

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Sur le web.

Notes :

  1. Même si elle est en grande partie inspirée des premières réactions de scientifiques qui ont un avis autorisé.
  2. Souligné par moi.
  3. http://www.ncbi.nlm.nih.gov/pubmed/521452http://cancerres.aacrjournals.org/content/33/11/2768 (sur 18 mois).
  4. Il est absolument remarquable que l’une des études accessibles citées par Gilles-Éric Séralini donne confirmation en gros ces valeurs, mais que The most commonly observed neoplasms in these female control Harlan SD rats were mammary gland fibroadenoma (71%), tumors of the pars distalis of the pituitary (41%) and thyroid gland C-cell tumors (30%).
  5. Selon l’expression de Gérard Pascal.
  6. Mise à jour régulière des réactions sur le site de Marcel Kuntz.
  7. Il est d’autant plus difficile de prétendre que ces « critiques émanent des lobbies » que M. Lavielle ne s’est pas privé dans le passé de critiquer l’insuffisance à ses yeux de la puissance des tests exigés par les autorités de contrôle.
  8. Gilles-Éric Séralini n’en est pas à sa première utilisation funambulesque de méthodes d’analyse des données. Ainsi, une précédente analyse en composantes principales – ACP – lui avait permis de découvrir que les mâles et les femelles, c’est pas pareil.
  9. La liste (déjà longue) des publications de Gilles-Éric Séralini sur les OGM ayant passé le filtre des comités de lecture :

    – New analysis of a rat feeding study with a genetically modified maize reveals signs of hepatorenal toxicity, Archives of Environmental Contamination and Toxicology, Volume 52, Number 4 (2007), 596-602, DOI:10.1007/s00244-006-0149-5.

    – A Comparison of the Effects of Three GM Corn Varieties on Mammalian Health, Int J Biol Sci. 2009; 5(7): 706–726.

    – How Subchronic and Chronic Health Effects can be Neglected for GMOs, Pesticides or Chemicals, Int J Biol Sci. 2009; 5(5): 438–443.

    – Debate on GMOs Health Risks after Statistical Findings in Regulatory Tests, Int J Biol Sci. 2010; 6(6): 590–598.

    – Genetically modified crops safety assessments: present limits and possible improvements, Environmental Sciences Europe, Volume 23, Number 1 (2011), 10, DOI: 10.1186/2190-4715-23-10.

    – Cytotoxicity on human cells of Cry1Ab and Cry1Ac Bt insecticidal toxins alone or with a glyphosate-based herbicide, Journal of Applied Toxicology, 2012, Volume 32, Issue 11, Pages 867–943.

    Long term toxicity of a Roundup herbicide and a Roundup-tolerant genetically modified maize, Food Chem. Toxicol. (2012).

  10. traduction libre de : l’étude n’a dressé aucun drapeau rouge.
  11. Sa conclusion : « où est la preuve scientifique qui montre que les plantes GM sont sûres d’un point de vue toxicologique comme le prétendent les compagnies engagées dans ce commerce ? »
  12. Car si on se pose la question d’un très hypothétique transfert de gène pourquoi s’inquiéter spécialement pour le transgène, et non pas des milliers de gènes que l’on dissèque normalement au cours de la digestion ? Pourquoi ne pas s’inquiéter à chaque fois qu’on mange de la salade ou du poisson ? Poser cette question est posé celle des a-priori de Domingo.